XXXI. — PARIS SOUS LE CANON
LE canon tonne toujours sur Paris. On entend le fracas des décombres, on interroge l'espace où les oiseaux s'envolent effarés. On saura seulement, par une phrase brève du communiqué, s'il y a eu des victimes. La ville frappée garde le silence sous l'attentat brutal. Cette canonnade à longue distance, qui envoie la mitraille sans crier gare, c'est la plus récente forme de guerre due à l'esprit inventif et cynique de l'Allemagne. Les anciennes coutumes sont définitivement abolies, on ne prévient plus l'adversaire, on ne déclare plus que tel jour, à telle heure, le feu sera ouvert sur une place. Désormais, à n'importe quelle minute du jour ou de la nuit, le projectile décrit sa courbe, apporte au hasard la destruction et la mort. Si les moteurs des gothas pouvaient fonctionner sans bruit, il en serait de même pour les attaques nocturnes. La guerre se montre telle qu'elle est, atroce et grossière, sans hypocrisie, sans les coutumes de protocole qui pouvaient vaguement rappeler le cérémonial d'un duel réglé selon les vieilles formules de l'étiquette.
Depuis six mois, avec quelques accalmies, la capitale de la
France est ainsi ofTensée, salie et meurtrie par un ennemi sans vergogne. Gomment répondons-nous à ces violences inutiles ? Par l'acceptation, par le mépris, — et par la guerre ! L'Allemagne enrage que nous ne demandions pas à « causer » parce qu'il tombe des obus sur des hôpitaux, des églises, des maisons, dans nos rues, parce qu'il y a des femmes, des enfants blessés et tués par les éclats de bombes. Elle croyait à la panique, h l'effroi, au mouvement populaire, à la supplication pour la paix !
Rien de cela ne s'est produit, ne devait se produire. Ceux qui pouvaient partir sont partis ; mais il reste la foule. Des boutiques sont fermées, mais il y en a suffisamment qui sont ouvertes pour la subsistance et l'agrément de la clientèle fidèle. Il serait tombé plus d'obus encore qu'il en aurait été de même. On aurait vécu dans les caves, les plus agiles chargés des provisions. Enfin, Paris bombardé sans arrêt, par un demi-cercle de grosses Berthas, par une nuée de Gothas, ce n'était pas encore la paix, c'était toujours la guerre. Pas plus aujourd'hui qu'au temps de la Hévolulion, la France ne traite avec l'ennemi installé sur son territoire. Quatre années de sacrifices sanglants exigent la victoire des démocraties alliées contre le militarisme allemand.
L'Allemagne sait cela mieux que jamais. Elle sait que Paris n'a jamais été plus calme et plus résolu. Je me souviens de la physionomie de la ville aux jours de 1870, quand mon enfance curieuse courait les rues et les places où défilaient sans cesse les bataillons en armes. Quelle différence de temps et de guerre ! 11 y avait J'angoisse d'un drame terrible à sentir Paris environné par une armée campée sur les collines et attendant l'heure du boml>ardenient, de la famine, de la capitulation. Pour résister, ce qui restait des
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armées actives aux avant-postes, et la garde nationale des bourgeois, des boutiquiers, des artistes, des ouvriers, animée d'une ardeur héroïque qui eut sa dernière flamme à Buzenval.
Qu'est-ce donc, aujourd'hui, que la garde nationale et l'active de 1870 sont remplacées par les armées du monde civilisé ? Il y a eu quelque chose de solennel dans les défilés militaires, le jour de la fête américaine du 4 juillet, le jour delà fête française du i4 juillet. Mais cette solennité n'estelle pas de tous les jours ? Elle est dans les promenades, le long de nos rues, de nos boulevards, des soldats qui représentent les armées de dix nations. Elle est dans ces passages de fantassins, de cavaliers, d'artilleurs, de lourdes voitures chargées de munitions. Elle est aux tables des restaurants, des cafés, où les Alliés fraternisent, Elle est dans les salles de spectacle où parfois le génie rayonne.
J'étais dimanche à une représentation de Ruy Blas au Théâtre-Français. La salle était comble, civils et militaires mêlés. On attendait le canon, on attendait le gotha, ou attendait l'oflensive allemande. Rien n'y faisait. Il n'y avait qu'une âme pour les vers du poète, sans souci de la menace à l'horizon. Une fois de plus, le verbe puissant s'emparait de tous. Les mêmes sentiments étaient ressentis devant cette magnifique fable où le héros se débat entre l'évangélique reine et le magicien diabolique. Et même, à la fin, on oubliait la fable en écoutant les vers profonds et sombres de Ruy Blas disant ses adieux à la vie :
C'est Tini. Rêve éteint I visions disparues !
... Elle m'aimait ! — Et dire qu'on ne peut
Jamais rien ressaisir d'une chose passée I
Je ne la verrai plus 1 — Sa main que j'ai pressée...
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Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce, Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe. Son œil où s'enivraient mes yeux irrésolus. Son sourire, sa voii... — Je ne la verrai plus !
A ce moment, jusqu'au dernier soupir de Kuy Bias proférant les mots sublimes : « Triste Jîamme, éteins-toi ! » les réalités, les deuils, les regrets delà vie planent avec des ailes funèbres au-dessus des cœurs blessés. La tristesse humaine et la beauté du souvenir exaltent les esprits, les jettent de nouveau à la guerre. Ces soldats qui sont là, dans la salle, dans les couloirs, sérieux et résolus après l'émotion, s'en vont ressaisir leurs armes. Ce qu'ils ont à défendre et à sauver, c'est tout ce qui est la France et Paris, la pensée, l'art, la poésie, le droit au travail et au rêve, la vie de tous et l'âme de chacun. (IS juillet 1918.)