XXXII. — LE PERCHOIR
GUILLAUME II doit être descendu de son « Perchoir >). c'est ainsi qu'un de nos journalistes a désigné le poste d'observation d'où l'empereur d'Allemagne, flanqué de Ilindenburg et de LudendorfF, contemplait l'avance allemande et les horreurs de la guerre. Le mot devrait rester dans l'Histoire. Il serait bon que l'on pût à jamais contempler définitivement empaillé l'aigle noir des Hohenzollern, rapace à deux têtes, blasonné, avide, ailes déployées, prêt à se jeter sur la route de Paris avec les lourds bataillons formidablement armés.
Cette bête féroce parle. Ecoutez-la ! Elle s'adresse à l'impératrice, qui attend les nouvelles à Berlin :
(( Wilhelm a attaqué aujourd'hui les Anglais et les Français sur le Chemin des Dames. Après un violent feu d'artillerie, la très forte position des hauteurs a été emportée d'assaut par notre magnifique infanterie. Nous avons franchi l'Aisne et nous approchons de la Vesle... Nous continuerons demain. Dieu nous a procuré une belle victoire et nous aidera encore. »
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Nous avons connu, depuis, à peu près jour par jour, les faits et gestes du Kaiser. Comme Louis XIV, qui avait Racine et Boileau comme historiographes pendant sa campagne des Flandres, il a lui, le docteur Karl Rosner, qui est chargé d'apprendre aux populations ébahies de l'Allemagne la magnifique attitude et les sublimes paroles du Seigneur de la Guerre pendant les péripéties du combat. Herr Doctor tombe en extase aussitôt qu'il aperçoit l'auto avec l'étendard impérial au milieu des colonnes de soldats en marche. L'empereur gravit à pied ime hauteur (le Perchoir !) située à quelques centaines de mètres au nord du mont Hiver, d'où il découvre « le panorama prodigieux de la bataille de l'Aisne ». Il reste là jusqu'à la tombée du soir, causant familièrement avec les soldats, les renseignant, leur inspirant l'enthousiasme. Revenu àlétal-major de von Bœhm, puis au quartier-général avec le feld-maréchal Hindenburg et le général Ludeudorfl. tous trois, jusqu'à onze heures du soir, « se plongent dans un travail sérieux, réunis autour des cartes ».
Sans doute (|u'au même moment, Foch, Pétain et Clemenceau en faisaient autant, mais comme ils n'ont pas d'historiographes, on en était réduit à attendre les événements, — qui se sont produits, comme il convenait, à leur jour et à leur heure.
Revenons vers l'Aigle à deux tètes. Le Kaiser ne se contente pas de regarder, il dicte ses impressions. Au milieu des villages détruits, parmi les décombres, les ruines fumantes, les arbres abattus, l'empereur s'exprima eu ces termes : « Lorsque je vois les horreurs que cause cette guerre qui a détruit le foyer à des milliers d'hommes (il pourrait dire des millions) et a transformé en déserts atroces des contrées florissantes de la France, je songe toujours à ce que la
France aurait pu s'épargner de souffrances et de misères si elle n'avait pas repoussé d'une manière aussi insolente mon offre de paix du 12 décembre 1916. »
Il a la mémoire des dates, mais il n'a sans doute aucun souvenir des conditions de sa paix, — qu'il n'a jamais formulées !
Il a oublié aussi les dates de 1914. du conseil de guerre de Potsdani où il a demandé à chacun de ses généraux : « Etesvous prêt pour la guerre ? »
Karl Rosner ne manque pas de décrire les physionomies. Le 37 mai, jour de l'attaque, l'empereur paraît d'une santé florissante : « Son visage, tanné par les feux du soleil et de l'air, est brun comme le bronze et un rayonnement joyeux est sur toute sa personne. » Hindenburg est, lui aussi, «plein de calme joyeux et de certitude », et Ludendorff a « un petit rire content ». Le von Bœhm , de même, la main à la visière de sa casquette, exprime sa jubilation intérieure, retenue par le respect : « Une joie hère, mais contenue, se lit derrière le sérieux officiel de sa face ronde, d'un rouge brun. »
C'est avec cela que le Lokal Anzeiger nourrit l'Allemagne! Mais il y a aussi du dessert à ce menu impérial : Berry-au-Bac, « bande de terrain jaune, grise, ravagée, mille fois retournée » ; Reims, « couverte de colonnes de fumée, arrosée d'obus incendiaires »... L'empereur dit alors, « et dans sa voix se remarquait le léger tremblement d'une joie intense : « Une victoire est remportée... Une des grandes victoires sur lesquelles reposera notre avenir. »
Ces états d'esprit si joyeux chez l'Aigle noir et ses acolytes ont été suivis de la fameuse déclaration de Guillaume II, pour fêter le trentième anniversaire de son avènement et « la conception allemande du monde », conception du droit,
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de la liberté, de l'honneur, de la morale, que connaissent maintenant tout entière la Serbie, la Belgique, la Pologne, l'Ukraine, la Roumanie, la Russie, la France, l'Angleterre, l'Amérique.
Enfin, les dernières paroles (le i3 juillet) ont été adressées à l'Université de Bonn : « La bravoure invincible et les sacrifices illimités de la nation allemande resplendissent au milieu des ténèbres où nous a plongés la guerre la plus formidable qui fût jamais. Nos armées victorieuses n'ont pas encore complètement réussi à briser cette obstination de l'ennemi à vouloir nous détruire ; mais les fils de l'Allemagne, assemblés avec une confiance inébranlable autour de leur Seigneur suprême de guerre et de leurs chefs militaires, en qui ils ont foi. obtiendront pour leur pairie la vie, le bonheur, la liberté, et ouvriront un libre chemin au développement de ses forces économiques et intellectuelles. Dieu sera avec nous et notre cause juste et sainte. »
Depuis, rien. Devant l'attaque des Alliés sur Soissons et sur Château-Thierry, devant la Marne repassée par les Allemands, devant la prise des vingt mille prisonniers, des quatre cents canons, des milliers de mitrailleuses, etc., le docteur Rosner ne nous dira-t-il pas les impressions de l'Aigle noir à deux têtes descendu de son perchoir ? (25 juUlet i9t8.)