XXXIII. — SOUVENIR DE JAURÈS
LES jours anniversaires du début de la guerre ramènent le souvenir à jamais néfaste de la mort de Jaurès, assassiné au moment où le sort de la France et de l'Europe se décidait. Quelle stupeur et quelle épouvante à la nouvelle du terrible événement ! C'était la première victime de la guerre qui tombait, dans ce quartier de Paris de la rue Montmartre et du Croissant, animé et tumultueux de la vie des journaux. Ce fut pour Jaurès un champ de bataille où il apparut immédiatement environné d'honneurs funèbres, par ses amis, ses adversaires, même par ses ennemis. Tous sentirent l'injustice odieuse de la destinée qui enlevait cet homme au jour où il allait donner sans doute la mesure de son génie de Français, de socialiste et de patriote.
Le parti dont il était le chef incontesté n'hésita pas sur le devoir à suivre, d'ailleurs si nettement tracé. D"un seul élan, toute la France se dressa contre l'invasion, et l'on ne put distinguer entre les partis pour savoir lequel apportait plus d'ardeur à se lever et à combattre. Il y eut unanimité de la France paysanne, de la France ouvrière, de la France
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bourgeoise, u Nous en avons assez!... Puisqu'il faut se battre, battons-nous I... L'Allemagne veut la guerre, elle l'aura !... » C'est ainsi, et en termes équivalents, que se formulait la décision de la France brusquement surprise par le tocsin, le tambour et les affiches de la mobilisation.
Il n'y eut jamais spectacle d'une pareille résolution. Au même jour, à la même heure, tout le pays fut debout. -On eut la sensation, dans les villes, dans les villages, dans les hameaux les plus isolés, d'une Time commune qui s'affirmait pour la résistance, pour le combat, pour la victoire.
Quelle prescience dans cette nation française, qui semblait devoir ignorer en partie le sens de cette guerre formidable ! Il faut bien qu'il y ait eu ici l'instinct d'une race qui no veut pas céder, qui ne veut pas disparaître, qui veut garder sa place dans le monde, qui veut assurer l'avenir de ses descendants. Un tel élan indique que l'on devinait tout, que l'on savait que la question de vie ou de mort se posait pour la France et pour la civilisation humaine. On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir comment la férocité du militarisme allemand allait comprendre celte guerre, de quelle façon le kaiser, ses généraux et ses soldats comptaient propager l'influence allemande, les armes à la main. On ue le savait pas, mais on agit comme si on le devinait.
On devinait que les armées de la Prusse, de la Saxe, de la Bavière, etc., se réunissaient pour une guerre d'extermination brutale, rapide, décisive. On devinait que le torrent d'acier et de feu allait tout dévaster, tout anéantir sur son passage, que la guerre, celte action terrible d'un peuple contre un autre peuple, allait vraiment être la guerre, avec tout ce qu'elle comporte de crimes el d'ignominies. On devinait que les retires de Guillaume II allaient détruire les
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cités par le bombardement et par l'incendie, qu'ils allaient arrêter les civils comme otages, ou les fusiller devant leurs maisons, qu'ils allaient violer les femmes et les jeunes filles, massacrer des enfants. On devinait qu'ils allaient foudroyer des villes ouvertes, petites ou grandes, en dehors de la zone des combats, abattre les monuments, pulvériser les maisons, tuer dans leur lit les vieillards, les femmes, les nouveau-nés. On devinait qu'ils allaient se servir des plus terribles explosifs découverts par la science des chimistes, qu'ils n'hésiteraient pas à asphyxier leurs adversaires, à se servir de tous les moyens possibles pour apporter la mort au pays ennemi.
11 en fut ainsi. On n'a plus à deviner aujourd'hui, on sait. Les combattants nous ont dit sous quelles rafales délétères et meurtrières ils ont combattu, sous la mitraille qui apparaît en foudre et qui blesse et qui tue, sous les nappes invisibles d'atmosphères morbides qui endorment et empoisonnent. Les réfugiés nous ont raconté les abominations dont ils ont été victimes du fait de la soldatesque installée dans leurs foyers, les meurtres, les brutalités, les sévices de tous genres, les vols, les déménagements méthodiques, — hier encore à Château-Thierry occupé quelques jours par cette armée de chapardeurs où le prince et le soldat ont le même goût de rapine organisée. Enfin, nous avons vu nousmêmes, de jour et de nuit, leurs avions, leurs gothas, leurs fokkers, lâcher leurs torpilles au-dessus de nos maisons, des églises, des hôpitaux, au-dessus de la rue et des passants,
On prévoyait tout cela pour la guerre. On pouvait prévojr aussi quelle paix l'Allemagne victorieuse nous aurait imposée : la paix de l'esclavage, nos ouvriers enrégimentés dans leurs usines, nos paysans déportés dans leurs colonies.
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tout le monde travaillant pour le roi de Prusse devenu empereur d'Allemagne. Il n'y a qu'à lire le traité de Brest- Litowsk imposé à la Russie, le traité de Bucarest imposé à la Roumanie, pour imaginer sans peine quel traité aurait été imposé à la France, à l'Angleterre, à l'Italie, si les Empires Centraux s'étaient emparés de Paris et de la France, de Londres et de l'Angleterre, de Rome et de l'Italie. Pour la Belgique et la Serbie, il est superflu de dire ce qu'ils en auraient fait, il suffît devoir ce qu'ils en ont fait : des provinces allemandes écrasées sous la force ennemie.
C'est cela que la France a compris, à tous les rangs de la société, dans tous les districts d'opinions. Elle comprit que pour elle, il s'agissait de vivre libre ou de mourir. Après la victoire, on aurait le droit aux idées diverses et opposées. Avant, tout le monde à la défense du sol et de la race.
Ainsi agit, comme les autres partis, le parti dont Jaurès était le chef et la voix. Ce que ce parti fit sans son chef, il l'aurait fait avec lui, et quels accents ce grand homme de pensée et de parole aurait donné à entendre à ce pays qui se dressa tout entier pour faire face à l'attaque brusquée des empires de proie ! C'est ainsi qu'au chagrin se mêle l'amertume en ce dernier jour de juillet, anniversaire de la disparition de Jean Jaurès, dont le fils, hier, a donné, lui aussi, comme son père, sa vie à la défense de la patrie. (/" août