‹ Notre tempsChapitre 35 sur 75 · XXXIV. — LOUIS MAIRET · texte numérisé non relu

XXXIV. — LOUIS MAIRET

J'ai connu Louis Mairet. Je l'ai connu enfant, adolescent. Je l'ai connu soldat. Les circonstances de la vie m'ont placé en 1908 à la Manufacture des Gobelins, où ce jeune homme, fils d'un artiste-tapissier, était né en 1894. Je le voyais aller à l'école, puis au lycée. L'année qui précéda la guerre, il vint chez moi, attiré par mes livres. II revint, en août 1914, me rapporter quelques bouquins sur la Bretagne, où il avait commencé des vacances interrompues par la mobilisation. Depuis, je l'ai revu à chacune de ses permissions. Ce fut une émotion pour tous lorsque celui qui n'était, il y avait si peu de temps, qu'un gamin en culotte courte, reparut en guerrier, le casque sur la tête, tout son fourniment sur le dos, le fusil en bandoulière. L'enfant était devenu un homme, un homme grave, de conversation profonde, mais on ne pouvait se douter qu'il était devenu un sensitif, un observateur, un écrivain, de la force et de la rareté que vient prouver ce livre.

Comme tous ceux qui se cherchent, il avait une nature secrète, que tout le monde ignorait, qu'il ignorait lui-même. II ne se révélait, poussé par l'énergie instinctive, par lacrois-

sance de la pensée, qu'en fixant ses notes sur son carnet de combattant. Alors, il écoutait les voix qui lui venaient du dehors, les grandes voix solennelles et tragiques de la guerre, et les voix qui chuchotaient et qui parlaient en lui. Il regardait, il voyait, il décrivait, et de quelle façon brève, colorée, artiste ! En même temps, il donnait à ses descriptions l'accompagnement de sa pensée, une harmonie souvent sourde, un peu lointaine, parfois réveillée d'un éclat.

Je puis dire que ce livre, page par page, ligne à ligne, a été pour moi une révélation. Ouvrez-le au hasard, vous tomberez toujours sur une vision nette, sur une perception singulière des choses, sur une rêverie devant le destin. Lisez la description du 1 4 juillet dans un village, vous admirerez à la fois le goût et l'ardeur d'une telle page. Tournez la feuille, c'est l'obscurité sur la tranchée, le mystère du péril : a Chaque buisson vibre du bruit d'un fusil qu'on arme. L'herbe est perfide. La guerre de rase campagne, la guerre d'embuscades, renaît dès que le crépuscule descend. » Plus loin, des chemins suivis par la douceur de l'étape sentent là framboise et la fraise, sont éclairés par le « sourire en dents blanches » des villageoises, et tout tombe, au soir, au sommeil dans les ténèbres, sur la terre, dans les fossés, les hommes pêle-mêle avec les chevaux. Le jour revient, h bataillon disparaît dans une mer de blé. de seigle, d'orge et d'avoine, sous les épis et les coquelicots. On marche sur du pain, dit le narrateur, et le français agriculteur souffre et détourne les yeux. Une magnifique philosophie émane de ce soldat de vingt ans, il aspire à l'honnête médiocrité, il proclame que la solidité des sentiments est ce qu'il y a de meilleur dans l'existence. A bas l'arrivisme ! Il se résigne avec sérénité à être un « vieux » dans dix ans.

Il quitte ces projets pour tracer en mots brefs des images terribles de la guerre, du froid, de la boue, de la mort. Le découragement, parfois, le prend, et il ne cache rien de ce qu'iléprouve, de sa crainte, de sa rancœur. Comment l'homme jeté dans cette tourmente pourrait-il penser autrement de la soufTrance qui torture son corps et atteint son esprit ? Comment ne pas frémir au cri qu'il jette après le combat, par un court billet : « Maman, maman ! Je suis là. Je suis revenu... » Comment ne pas comprendre la définition de l'âme du poilu : « Un cœur, une action » ? El comment discuterait-on avec ce soldat qui croit la fin de la guerre impossible ?

Nous ne savions pas plus que lui, au moment où il écrivait, si cela finirait, et comment cela finirait. Cela ne l'empêche pas de voir clair sur le rêve allemand d'asservir l'Europe, sur la guerre qui ne peut finir par des phrases et des programmes, mais par des événements militaires. 11 dit cela au début de 1917, dans une lettre à ses parents, merveille d'exposition et de raisonnement écrite dans la tranchée.

La fin approche. « J'attaque, écrit-il chez lui. Exécutez mes ordres si ma cantine vous revient... » Le regardeur pensif n'abdique pas. Nul mieux que lui n'a décrit le gourbi où l'on respire la fumée asphyxiante parmi les hommes entassés. Nul n'a d'un coup de plume, mieux dessiné les présages que par les corbeaux « sinistres et narquois » qui regardent effrontément passer la colonne, qui ne bougent pas malgré les coups de revolver, qui attendent la curée prochaine. Nul n'a su, en huit lignes, mieux montrer par les chambres d'un château désert la mélancolie des choses, ni exprimer d'une manière si précise et formidable, la nouveauté d'une plaine hérissée d'un matériel d'artillerie.

Et c'est terminé, avec les dernières lettres écrites à ses

178 MOTRE TEMPS

parents, celle qu'on ne lira pas sans douleur devant l'irréparable, où il prévoit que son vingt-troisième anniversaire sera pour lui un grand jour. C'est ce jour-là, le 16 avril, à l'attaque de Craonne, qu'il tombe frappé d'une balle au front.

Pourtant, ce n'est pas tout encore. 11 se trouve que Louis Mairet a écrit son oraison funèbre en écrivant celle de son ami Robert Desombres, qu'il adresse aux parents de celui-ci pour les consoler : « 0 chers bons amis, je vous en supplie, haussez-vous à plus de désintéressement, pensez moins à vous, et plus à lui... » Et il continue leur disant que leur fils mort à vécu pleinement, sûr de lui, maître de sa destinée, parvenu à son vrai développement, ferme dans ses propos, assuré dans ses actions ; et il affirme qu'il est mort heureux, que sa physionomie éternelle rayonne du devoir accompli. Et il leur demande de sacrifier leur chagrin à sa mémoire.

Comment ce jeune homme, à 32 ans, pouvait-il s'élever ainsi au-dessus de son sort ? C'est par la pensée, qui restera, quoi que l'on veuille et que l'on fasse, la reine de la vie et de la mort. Que l'on prenne ce livre, qu'on le lise et qu'on le garde auprès des livres de ces écrivains morts comme Louis Mairet, animés comme lui de la flamme pure de l'art : Paul Lintier, Paul FioUe, Gabriel-Tristan Franconi...

Ils resteront ensemble en une société funèbre, inséparable de cette grandeur tragique atteinte par la France en ces quatre années de résistance terminées par la victoire.

Cette grandeur, ce sont ces jeunes gens qui l'ont faite et qui la maintiendront. Comme ses compagnons que je viens de nommer, comme d'autres dont les noms et les œuvres resteront gravés au cœur de la France, celui-ci était un écrivain, il est un écrivain pour toujours, avec ce livre scellé par son destin.

Je regarde, en terminant cette page, la fenêtre du logis des Mairet, sur la cour des Gobelins. Parfois le père et la mère inconsolés apparaissent devant ce décor familier qui leur est devenu triste et vide, puisque ni l'écolier ni le soldat ne passeront plus sur ce vieux pavé, entre ces vieux murs. Je n'écris pas pour les consoler, ce livre seul leur parlera, ce livre où leur fils est désormais vivant par la force de son esprit, par l'acte de sa volonté, {f^ août i9i8.)

l8o WOTRE TEMPS

Page 1