XXXVI. — LA CINQUIÈME ANNÉE
LA cinquième année de la guerre s'annonce par la double victoire des Alliés : victoire des Français et des Américains, aidés d'Anglais et d'Italiens, sur la Marueet la Vesle, reprise de Château-Thierry, d'Oulchy-lc-Château, de Fèreen-ïardenois, de Ville-cn-ïardenois, de Soissons ; victoire des Anglais, aidés de Français, sur l'Avre et l'Ancre, reprise d'Albert, de Moreuil, de Montdidier, avance vers Lassigny et Roye, Chaulnes et Péronne. Un tel effort victorieux va nous rendre le terrain envahi par l'offensive allemande du ai mars.
11 a, et il aura encore, d'autres conséquences. En Allemagne, on sait maintenant que la guerre sous-marine n'a pas empêché les transports d'hommes, de munitions et do vivres: depuis 1914» sur 20 millions d'hommes transportés, les pertes ont été de 3.28a hommes, soit 1 sur 6.000. C'est la raison du départ du grand-amiral de Holtzendorf. directeur de l'état-major général de la marine allemande. (]ette démission sera-t-elle suivie de celle de l'amiral von Gappelle ? le» faits de rebellions dans la flolle sous-marine seront-ils con-
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firmes ? et comment cette situation permctlra-t-elle la recrudescence des torpillages réclamée par les pangermanistes ?
Laissons l'Allemagne, les perplexités de son haut commandement, le trouble de son esprit public. Les hypothèses, ici, sont inutiles. Voyons ailleurs l'effet de notre seconde victoire de la Marne : retrait d'une certaine quantité de troupes allemandes de la Finlande, amélioration des rapports de l'Angleterre avec la Perse, accalmie au Maroc ; hésitations en Bulgarie et en Turquie, mystèredes démarches de Ferdinand, déplacement prévu d'Enver-Pacha. Partout où l'on croyait au succès définitif de l'Allemagne, on considère maintenant comme possible le succès des Alliés.
Sachons cela, comme nous pouvons le savoir à travers le silence presque complet de l'Allemagne, où les voix de la presse sont lointaines, artificielles, étouffées. Sachons cela, à travers les on-dit, les informations contradictoires, les rumeurs qui sillonnent l'Europe.
Mais tâchons de savoir surtout quelle attitude doit être la nôtre pendant cette cinquième année de guerre, dont les barrières viennent de nous être ouvertes par la victoire.
Puisque le moral du pays a forcément une action sur la durée et les résultats des hostilités, puisque l'Allemagne a tout intérêt à corrompre cette action par ce qu'elle appelle son « offensive de la paix », décidons, tout d'abord, que nous saurons attendre, du renfort américain, la victoire militaire qui, seule, peut avoir raison du militarisme allemand.
Répétons, sans cesse, que nous faisons la guerre parce que nous y avons été forcés par l'agression sauvage de l'Allemagne, menée par la Prusse, par les Ilohenzollern, par les hobereaux, par les industriels, parles représentants de toutes opinions, pangermanistes, catholiques, libéraux, socialistes.
qui ont voté les crédits militaires, approuvé toutes les forme» de la destruction en Belgique et en France, escompté tous les bénéfices de l'avenir. Avec la Prusse, les autres royaumes et les grands-duchés se sont solidarisés, comme le voulait l'unité allemande établie en 1870. Avec l'Allemagne, l'Autriche, la Turquie, la Bulgarie se sont jetées dans la guerre pour se partager les territoires, empocher les indemnités, dépecer les peuples.
La France, aidée de la Russie, a supporté tout d'abord cette lutte inégale, puisque l'Angleterre n'était pas en état de combattre, et que l'Italie ne devait entrer en ligne qu'en mai
La vertu d'hier, pour la France, a donc été une patience acharnée, un refus violent de se rendre à la force, un sentiment profond que l'acceptation de cette lutte horrible était nécessaire pour garder la patrie libre, pour assurer l'avenir de la race, sur son sol, avec les institutions qu'elle préfère, avec les ornements de l'esprit qui sont sa grâce naturelle.
Hélas ! pour cette œuvre de vie, combien sont morts I combien d'héroïques Français, paysans, ouvriers, bourgeois, artistes! Combien de soldats, combien de chefs ! Combien dfr civils aussi !0n meurt de la guerre, à l'arrière comme à l'avant.. Les pères, les mères, les femmes, en voyant partir l'enfant et l'homme, en apprenant la nouvelle de leur chute mortelle au champ d'honneur, aux lignes avancées qui défendent la France, ont reçu, eux aussi, elles aussi, le contre-coup au cœur de la blessure qui a tué la chair de leur chair. Si l'on ne meurt pas tout de suite, on garde le germe de mort prochaine. Chaque être que nous aimons et qui s'en va emporte avec lui de notre vie. Celui qui reste seul aspire aux sombres
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rivages où l'on connaît au moins le repos éternel de la soulTrance.
D'autres sont morts, d'autres mourront delà guerre, sans avoir connu la perte cruelle d'un fils ou d'un homme. Demandez aux médecins ce que devient, pendant ces années, leur clientèle de cardiaques. Après la guerre, les statistiques pourront nous dire ce que fut le ravage du fléau.
Cette acceptation, cette résignation des uns, cette activité, cette vaillance des autres, ce courage de tous, il les faut encore à la France pour cette cinquième année de la guerre, commencée depuis le 4 août.
Le seul conseil à donner à tous par ceux qui ont l'honneur de parler à tous, pendant ces années qui seront, dans l'histoire, des Années Terribles, selon l'épithcte du vieil Hugo, le seul conseil est de vouloir tous les sacrifices demandés par nos chefs, au nom de l'avenir de la nation. Tant que l'ennemi est sur notre sol qu'il souille, tant que la France et tous les peuples asservis n'ont pas retrouvé leurs limites naturelles, bannissons toute crainte et toute récrimination, soumettonsnous aux restrictions, aux privations, aux canonnades, aux bombardements, aux maladies, aux deuils. La nation militaire et la nation civile ne doivent faire qu'un peuple uni dans la volonté de vaincre.
Ceux qui survivent doivent à ceux qui sont partis pour toujours d'imposer les règlements de la justice et du droit à l'Allemagne et il ses complices.
Il faut, sous peine de déchéance, que notre dure tâche soit achevée par les armes.
11 faut que le glaive ait raison du glaive, que l'épée victorieuse des Alliés soit posée en travers du traité de paix que
l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie, la Turquie seront obligées d'accepter pour libérerla Belgique, l'Alsace-Lorraine, la Pologne, la Serbie, la Roumanie, l'Arménie.
Il faut que nos morts soient victorieux.
Seulement ainsi, la paix pourra sortir de la guerre. {15 août 19i8.)
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