XXXVIII. — HOMMES POLITIQUES
HOMMES politiques 1 de toutes les opinions, de tous les partis, qui représentez les traditions et les habitudes d'hier, qui vous en tenez à résoudre les questions du présent, ou qui vous efforcez vers l'avenir, — songez-vous au rôle que vous devez assumer jusqu'à la fin de la guerre, et au rôle qui devra être le vôtre après la paix ?
Ce n'est pas avec une pensée de défiance et de dénigrement que cette interrogation vous est adressée. Veuillez donc excuser la liberté grande. Je n'ai été et ne suis toujours qu'un serviteur des lettres, suivant de loin et de mon mieux l'exemple des maîtres que j'admire. Mais je n'ai jamais partagé le dédain souvent ignorant de la littérature pour la politique, dédain et ignorance que la politique ne rend que trop à la littérature. La politique est une science haute et sacrée, à l'égal de toutes les sciences, et plus importante, sans doute, puisqu'elle travaille sur le vif de la vie pour des résultats à la fois immédiats et lointains. De tous temps, aussitôt que des hommes réunis ont débattu leurs intérêts, la politique a existé. Lorsque les pensées et les idées sont
SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA. GUERRE IÇfb
venues élever les débats, idéaliser les luttes, magnifier la vie, la politique a participé à cet exhaussement, elle a eu ses combattants, ses apôtres, ses martyrs. En réalité, elle se confond avec l'histoire de l'humanité.
Il faut combattre la vue fausse, par trop simpliste, si vite adaptée aux regards courts et aux raisonnements non éduqués, que la politique ne peut recruter que des esprits médiocres, des êtres besogneux, des ratés d'autres professions, des espèces d'hommes à tout faire, commissionnaires de leurs électeurs et surtout de leurs comités, et, pis encore, des spéculateurs de leur pouvoir, des trafiquants de leur mandat. Ces catégories et ces particularités existent, les faits ne l'ont que trop prouvé, les vices et les inconsciences sont de tous les temps, même, hélas ! des temps de guerre. La politique n'est pas responsable de ces méfaits, pas plus que la littérature et l'art ne sont coupables du mercantilisme de ceux qui savent mettre leurs trafics à l'abri de tous les temples, pas plus que la science n'est atteinte par le charlatanisme de ceux qui la falsifient et qui l'exploitent.
La politique, comme les autres manifestations humaines, et plus encore que les autres, ne devrait être servie que par des consciences intègres, des existences irréprochables, des cœurs résolus. Mais ici, comme ailleurs, l'humanité exhibe ses faiblesses et ses tares, et tous les humains, sans exception, doivent s'avouer pétris des mêmes instincts, enclins aux mêmes vilenies que l'éducation combat, que les circonstances réfrènent ou développent.
Que les votants ne jugent donc pas trop sévèrement leurs élus! Et surtout que la disgrâce morale d'un certain nombre ne fasse pas incriminer cette grande chose qu'est la politique, art de connaître et de gouverner les hommes, de calmer leurs
passions et de les diriger, de servir leurs intérêts, de sou lager leurs misères, de leur préparer de meilleurs jours. Ce sont les hommes politiques qui ont fait la France ce qu'elle est, qui ont préparé et accompli les étapes, depuis les temps anciens de la royauté jusqu'aux temps modernes de l'évolution républicaine. La liste est suffisante des chefs, rois, capitaines, législateurs, réformistes, sur le nom desquels brille la lueur du flambeau de la civilisation, parmi tant d'autres noms de nuls, de faibles, de fous. Les voici, depuis Charlemagne, Louis le Gros, Philippe-Auguste, Louis IX. Philippe le Bel, Charles le Sage, Jeanne d'Arc, Louis XI, Henri IV, Sully, Richelieu, Mazarin, Colberl, ïurgot, jusqu'aux hommes de la Convention, jusqu'à Napoléon, jusqu'aux parlementaires des xix' et xx' siècles, dont la liste n'est pas close.
Tous, qui ont travaillé à l'œuvre nationale, qui ont connu le succès éclatant ou l'amère défaite, triomphateurs acclamés ou victimes du destin, ils ont droit à la renommée de l'histoire et au salut de la postérité.
Il faut que cette oeu\re de la politique ait la justice et la beauté en elle pour que de grands écrivains de notre pays l'aient scrutée et célébrée, ou l'aient adaptée et incorporée à leur œuvre littéraire : ainsi Rabelais, Montaigne, La Boëlie, Corneille, Voltaire, Diderot, Rousseau. Montesquieu, Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Michclet, Balzac, Reuan, Taine.... Mais tous les écrivains n'ont-ils pas eu une action sociale, et ne pourrait-on extraire de leurs œuvres des thèses où serait formulée la politique, unie à la poétique d'un Molière, d'un La Fontaine, d'un Pascal, d'un Bossuet, d'un Fénelon, d'un La Bruyère, d'un duc de Saint-Simon.
Hommes politiques d'aujourd'hui et de demain, de gauche
cl de droite, représentants de la France victorieuse et blessée, à vous d'évoquer ce passé de douleur et de gloire d'où émergent de si grands noms, ceux de vos prédécesseurs, et tant d'actes, qu'il vous faut connaître et dont il faut vous inspirer.
N'ayez pas, tout d'abord, vis-à-vis les uns des autres, l'opiuion mauvaise dont vous êtes vous-mêmes les victimes par l'injustice fréquente de l'opinion. Puisque la France, par l'héroïsme de ses soldats, par les deuils de ses civils, a défendu et sauvé ses libertés, garantissez et développez ces libertés qui sont la substance des nations vivaces. Donnez du sérieux à vos délibérations, de l'impartialité à vos jugements. Proclamez que ce respect que vous aurez des opinions adverses doit être la loi admise sur tout le territoire. Terminez cette législature, où vous avez désormais un rôle intérimaire, avec une dignité que vous léguerez au Parlement futur.
Ceux de vous qui reviendront, investis d'un mandat nouveau, ayant passé par l'épreuve terrible de la guerre, sauront témoigner pour la Politique, trop souvent méprisée et honnie par la faute de ceux qui ne savent pas lui donner sa dignité, sa valeur, sa signification historique. Que tous, d'abord, fassent leur devoir, éclatant ou modeste, et parmi eux se lèveront des hommes de pensée et d'action, auxquels sera confié le pouvoir, et qui sauront montrer les buts, lutter contre les difficultés, ouvrir les routes. (29 août 1918.)
igS