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XXXIX. - L.\ SUITE DU LABEUR

EN une de ses concises formules, Clemenceau terminait l'hommage aux armées de la France et des nations alliées, auquel il sut associer les assemblées parlementaires, eu définissant la tâche des soldais de la civilisation, bousculant les hordes de la barbarie, détruisant les vieilles oppressions, préparant une ère nouvelle de justice et de liberté par une victoire d'humanité: « La tâche est assez belle! dit-il. Aux hommes qui viendront, la suite du labeur. »

Par ces simples mots, la porte est ouverte sur l'avenir, l'espace inconnu s'ouvre devant nous. L'Histoire va continuer, avec tout le développement de l'homme et des sociétés, et nous, passants d'un jour, nous n'entrevoyons qu'à peine cette immensité où noire existence éphémère va s'engoulTrer et disparaître. Du moins, que ceux qui vivent aujourd'hui, et qui vont peut-être encore survivre à la guerre, disent leur mot, jettent leur cri avant de sombrer pour toujours dans l'éternité.

Avant tout, finir la guerre comme elle doit être finie, en acceptant les terribles sacrifices qu'elle impose au plus grand

nombre, pour que de telles épreuves soient évitées aux générations qui auront la mission de perpétuer la France, son travail, son renom, son esprit, son art.

H faut que pour le dernier effort des combattants, tout le territoire fasse la guerre, obéisse à la loi, accepte les restrictions, donne son argent après avoir donné son or. Il faut que le pouvoir législatif des Chambres et le pouvoir exécutif du gouvernement soient d'accord pour imposer la loi de guerre à ceux qui veulent l'enfreindre, soit qu'ils n'en comprennent pas la nécessité, soit qu'ils fassent passer leur intérêt personnel avant l'intérêt général. En cette cinquième année de guerre, qui sera, de toutes façons, décisive, il apparaît trop que l'accaparement, la spéculation, la négligence, sont des crimes contre la patrie, que la patrie doit punir. A ce prix seul, la France et ses alliés obtiendront la victoire définitive, celle qui mettra hors d'état de nuire pour jamais l'Allemagne militariste et industrielle des Jlohenzollern ; l'Autriche des Habsbourg, tyrans des nationalités esclaves ; la Turquie et la Bulgarie, féroces aux populations asservies.

La guerre terminée, la paix imposée, c'est alors que les hommes qui seront là, avant les hommes qui viendront, devront assumer la suite du labeur.

Ils auront à refaire, non seulement la partie de la France envahie et occupée pendant cinq années, la France du Nord et de l'Est, ravagée, incendiée, déménagée, détruite, mais la France entière qui aura connu le deuil, la peine, la misère, l'anxiété, et qui organisera sa vie nouvelle sans les absents.

Cette France-là, à n'en pas douter, fera encore de la politique, mais faut-il répéter que la politique, forme de la

vie nationale, est une grande chose dont il est facile de médire et de réclamer la suppression, mais qui ne peut pas plus disparaître que la nation dont elle est l'expression. Elle a toujours été, elle sera toujours, parce que la vie continue, et que les hommes réunis en société se préoccuperont toujours des formes de leur existence nationale et sociale.

L'existence nationale aura été sauvée par la nation ellemême. Reste l'existence sociale, et ce sera toujours un problème angoissant et ardu à résoudre. La politique aura le devoir d'y aider, elle n'a même que ce rôle à prendre et à exercer, avec un sérieux, avec une gravité, que les circonstances, plus que jamais, vont exiger de ceux qui se présenteront aux suffrages de leurs concitoyens.

Ici, les formes pourront changer, une nouvelle loi électorale, plus précise et plus large à la fois, pourra être promulguée. Ceci fait, toutes les opinions de la France représentées dans l'assemblée parlementaire issue de la guerre et de la paix, l'intérêt supérieur de la nation demandera qu'il se fasse un accord pour l'action sociale. Conservateurs et révolutionnaires, avancés et rétrogrades, républicains et monarchistes, hommes de pensée libre et des confessions religieuses, tous devrontavoir, en prenant séance, le souvenir que toutes les manières de sentir, de comprendre, déjuger, d'espérer, de vouloir, auront été confondues pendant la grande guerre, dans la boue des tranchées et sur la terre sanglante des champs de bataille.

La confraternité des armes et de la souffrance ira-t-elle cesser parce que la terre aura été nivelée sur les morts ? Quand la majorité aura prononcé sur la forme de gouvernement, les disputes de partis vont-elles prendre la première et la plus grande place, ou bien se fera-t-il un accord pour

honorer la volonté funèbre de ceux qui seront morts pour la France, pour rendre la vie meilleure et plus réconfortante à ceux qu'ils auront laissés après eux ? Il n'y a pas de doute sur la réponse à de telles questions. C'est toute la France qui s'est dévouée, la France travailleuse des paysans, des ouvriers, des artistes, des employés, des petits commerçants, en même temps que la France possédante, ou participante à la richesse, des bourgeois, propriétaires, industriels, financiers, des jeunes gens appelés à l'exercice des professions libérales. 11 n'est pas possible que ceux qui ont vécu cœur à cœur pendant la bataille s'écartent les uns des autres, se refusent à chercher un mode de vivre équitable où le privilège de la naissance, de la fortune héritée ou acquise, s'incline et cède devant le magnifique abandon total fait à la France par la rnasse héroïque, si magnifiquement désintéressée.

D'ailleurs, cette nouvelle loi sociale de la France, cette loi de confiances échangées, de volontés accordées, ce sont les soldats, redevenus des citoyens, qui sauront nous la donner. Leur fusil déposé, leur bulletin de vote à la main, ils sauront exprimer leur foi et leur vœu d'avenir. On peut espérer, on peut croire, que de la folie de la guerre, ils rapporteront la sagesse. (i2 septembre 19i8.)

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