IT. — ARTISTES COMBATTANTS
Oîf entre à la salle du Jeu de Paume des Tuileries avec le sentiment qui obsède la France depuis bientôt dix mois. Rien de comparable aux ouvertures annuelles des Salons. Aucune idée de l'art habituel, aucune envie de comparer, de classer. Tous sont égaux devant ta patrie, puisqu'il s'agit surtout des œuvres des artistes tués à l'ennemi, blessés, prisonniers, et que les exposants vivants et libres sont aux armées. La liste des morts, depuis le mois d'août, telle qu'on a pu à peu près l'établir, dit le sacrifice de ces jeunes existences : Aboonel, Beclu, Bertlion, Blavelte, Pierre Bouisset, Cadot, Canioni, Champcommunal, Claustres, Demouchy, Doucet, Exbrayat, Filley, Gass, Georget, Glaize. Gourdault, Gumeril, Ileneux, Hillraacher, Lenoir, Lorieux, Pariselle, Pinguet, Roustant. A cet appel funèbre, aucune voix ne répond plus, ceux que l'on évoque sont tombés en terre de Belgique ou d'Alsace, sur la Meuse ou la Marne, en Flandre ou en Argonne. L'hiver a passé sur eux, puis le printemps a fleuri, ils ne voient plus tes paysages où rêvait leur âme d'artiste.
1. Préface pour ]ft catalogue de l'exposition, à la Salle du Jeu de Paume des Tuilerie», des oeuvres des artistes tués à Fennerai, blessés, priaofuiiers, et aux axonées.
D'autres ont disparu, respirent peut-être encore dans l'atmosphère fiévreuse des hospices de l'ennemi : Balmary, J. Courselles-Dumont, Delamain. Lemercier, Moulin de Maulmont, Moreau-Sauve. Ceux-là non plus ne répondent pas. D'autres, enfin, nous font entendre une voix lointaine, celle des enfermés aux camps et aux forteresses de l'Allemagne : Amas, Ch. Bauche, L. Bauche, de Beaumont, Bournac, Bracquemond (le sculpteur), de Herain, Denis Claude, Drouart, Dufour, Lambert, Pierre Laurens, Julien Lemordant, Loiseau, Mignon, Vinit.... Ceux-là sont-ils tous vivants ? On ne sait. Il en est dont on n'a pas de nouvelles, tel cet héroïque Lemordant, qui a mené des semaines et des mois la vie de guerre avec une si belle ardeur, et qui est tombé, la tête perforée, la vue et la vie en danger.
Ce n'est qu'après cette longue et dure guerre que l'on pourra connaître le bilan des tristesses et des horreurs, des blessures et des morts, que l'on pourra penser aussi au talent acquis et aux promesses des disparus. Aujourd'hui l'impression qui domine est celle du cimetière, de l'ambulance et de la géhenne, et l'on se découvre instinctivement à la vue de ces œuvres, comme au passage des cercueils recouverts d'un drapeau tricolore. On se révolte contre le néant de la mort qui a absorbé tant d'énergies, tant de fortes et délicates pensées. On voudrait faire revivre tous ces jeunes hommes qui se sont offerts en sacrifice, non pas seulement pour les survivants de demain, mais pour la France éternelle, pour les idées dont ils étaient les servants, pour le pays dont ils étaient les fils et qu'ils adoraient comme le plus fier idéal et comme la plus douce réalité. Ils revivront, on consacrera leurs noms, on gardera leurs peintures, leurs sculptures parmi lesquelles quelqu'un a eu la pensée de placer leurs images.
SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE 3l
Voyez-les : aucune n'est banale. Toutes sont pensives, sérieuses, charmantes, et ces jeunes gens, que nous ne rencontrerons plus dans le quartier Montparnasse et au Luxembourg, avec leurs grands chapeaux, leurs moustaches en crocs, leur barbiche, leurs longs cheveux qui faisaient parfois sourire le passant, apparaissent maintenant tels que des héros empanachés, prêts à tirer l'épée pour la grande cause.
Ce n'est plus le cimetière auquel on songe en les voyant alors avec leur front réfléchi et leur regard de flamme, c'est la tranchée boueuse où ils ont souffert sans perdre leur gaîté, c'est la plaine où il se sont avancés sous la mitraille, c'est la colline qu'ils ont enlevée en chantant:
Le jour de gloire est arrivé !
Ils ont voulu, n'en doutons pas, que l'on conserve d'eux ce souvenir fixé aux œuvres patientes de leur labeur d'artiste. Tués à l'ennemi, disparus, prisonniers, faisant leur devoir aux armées, ils se présentent à nous sous les yeux de leur général, car Joffre est ici, avec ses soldats, vêtu de noir, la médaille militaire sur la poitrine, calme, sérieux, résolu, pensée grave, force tranquille et sûre. Inspirons-nous des exemples et des suggestions qui se lèvent de toutes parts au spectacle qui nous est ofTert dans cette salle du Jeu de Paume, sur la terrasse des Tuileries. On doit y prendre surtout la leçon terrible de celte guerre que le destin nous a imposée. Si tous les Français s'en pénètrent violemment, s'ils se donnen t tout entiers, comme ceux qui sont partis, s'ils sont « au front », eux aussi, de toute leur volonté de vaincre, ils vaincront. Qu'ils entendent ainsi cette humble et glorieuse réunion de ceux-là qui sont tombés aujourd'hui pour que ceux de demain soient libres. (20 mai i915.)
Sa NOTRE TEMPS