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XL. — DU KAISER AU KRONPRINZ

Au mois de juin, alors qu'il se croit sûr de la victoire. le brutal kaiser n'hésite pas à formuler les véritables buts de guerre allemands.

Ce fut pour le trentième anniversaire de son avènement au trône, célébré par un banquet au grand quartier général, et répondant au toast qui lui fut porté par le feld-maréchal Hindenburg, que Guillaume II fit ses plus importantes déclarations. Elles dépassaient singulièrement les buts de guerre les plus audacieux déjà formulés. Il ne s'agissait même plus de s'assurer la mainmise sur la Belgique, sur le bassin de Briey, sur une tranche minière du nord de la France, sur une ouverture aux cotes de la mer du Nord et de la Manche, et tout le reste à l'avenant, Orient comme Occident. Cette fois, l'impérial acteur jetait le masque, mettait la main de fer allemande sur le monde entier, en affirmant que le but suprême de la guerre était la suprématie de la conception allemande et la défaite de la conception anglosaxonne, englobant la conception latine, bien entendu, considérée comme quantité négligeable.

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Il était bon et juste, bien plus que ne le croyait le kaiser, que la question de vie et de mort pour le monde entier fût posée ainsi par le personnage le plus autorisé de l'Allemagne. D'un côté, l'impérialisme militaire et industriel, l'oppression des peuples, l'esclavage du travail de tous mis à la solde du commerce et de l'industrie boches. De l'autre côté, le droit pour les peuples de vivre en liberté, de se gouverner eux-mêmes, enfin tous les principes de démocratie qui ont assuré le développement des nations civilisées de l'Europe et de l'Amérique.

On peut se reporter au texte du discours impérial. Il y est affirmé que si le peuple allemand ne vit pas clairement, en 1914. quelle signification aurait la guerre, lui, le Kaiser, le Seigneur suprême, le savait « très exactement». Naturellement, il cache la conception allemande d'asservissement sous les mots maquillés de droit, de liberté, d'honneur, de morale, et il dénonce la conception anglaise comme la simple adoration de l'argent et l'obligation pour tous les peuples de la terre de travailler comme des esclaves pour les maîtres anglo-saxons.

L'appel de l'Angleterre à ses colonies libérées et autonomes, et la réponse faite à cet appel par les soldats du Canada et de l'Australie, du Cap et de l'Inde, est une suffisante, une péremptoire réponse au mensonge historique proféré par le HohenzoUern.

Au mois de septembre, moins de trois mois après les paroles retentissantes du kaiser, c'est le doucereux kronprinz qui entre en scène.

Doucereux, il ne l'a pas toujours été. C'est lui qui a déclaré à l'univers stupéfié la formule de la guerre « fraîche et joyeuse», laquelle restera comme son estampille par-

sonnelle sur l'entreprise de rapt et de déménagement, de violences sadiques et de cruautés imprévues, présidée par l'héritier présomptif du trône d'Allemagne. Son changement de ton n'en est que plus significatif. Accordant une interview au correspondant berlinois d'un journal de Vienne, il déclare ingénument que la guerre n'a été qu'une guerre défensive ; que jamais les Allemands n'ont poursuivi les buts que leur prêtent les hommes d'Etat de l'Entente ; que jamais l'Allemagne n'eut l'intention d'écraser ses ennemis ; qu'il y a place dans le monde pour toutes les nations ; que lAllemagne et ses Alliés ne font que réclamer leur place dans ce concert universel. Un peu plus, le kronprinz poserait sa candidature à la vice-présidence de la Société des nations I Cette alternance de violence et d'hypocrisie caractérise suffisamment l'Allemagne. Au temps de la victoire espérée prochaine, le kaiser s'adressant à son peuple, le proclamait le peuple élu, aiïîrmait mystiquement et grossièrement que l'esprit du Seigneur était descendu sur lui-même, empereur des Germains, instrument du Très-Haut, son glaive, son représentant, et il concluait, s'adressant à l'armée de l'Est : « Malheur et mort à tous ceux qui résisteront à ma volonté ! Malheur et mort à ceux qui ne croient pas en ma mission ! Qu'ils périssent, tous les ennemis du peuple allemand I Dieu exige leur destruction. Dieu, qui par ma bouche, vous commande d'exécuter sa volonté. » El déjà, avant cette guerre, par une proclamation au corps expéditionnaire de Chine : « Nous sommes le sel de la terre ! Dieu nous a appelés à civiliser le monde !... Ne donnez pas de quartier I Soyez aussi terribles que les Huns d'Attila ! » Un général, Bronsart von Schellendorf, ancien ministre de la guerre, commentait ainsi la pensée im|)ériale : « Nous déclarons que notre

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peuple a droit, non seulement à la mer du Nord, mais encore à la Méditerranée et à l'Atlantique. Nous annexerons peu à peu le Danemark, la Hollande, la Belgique, la Franche- Comté, le nord de la Suisse, Trieste, Venise, enfin le nord de la France, depuis la Somme jusqu'à la Loire. » Et un autre général encore : « Pas de quartier ! Il ne faut laisser aux vaincus que les deux yeux pour pleurer ! »

Ces accents de mélodrame n'en ont pas imposé aux Français, aux Alliés, et à leurs chefs. Quelle différence de langage avec les hautes et fermes déclarations de Clemenceau, de Lloyd George, de Wilson, de Sonnino, avec les ordres du jour brefs et dignes de Joffre, de Pélain, de Foch, de Douglas Haig, de Pershing ! Maintenant, à la fureur du langage succède la douceur sournoise, le Berliner Tageblalt préconise, au lieu de la manière forte, la manière douce qui a le mieux servi la cause allemande, en Russie et ailleurs. Manière douce ou manière forte, peu importe aux Alliés. Ce qu'ils veulent, c'est la victoire militaire sur l'Allemagne militaire, la paix victorieuse imposée aux Empires de proie. Cette victoire et cette paix sont en roule, (f 7 septembre 19Î8.)

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