XLI. — LES TYRANS
CE sont des tyrans, malgré que la vieille étiqucllc, que l'on pouvait croire périmée, semble mal s'appliquer à des gouvernants modernes.
Ce sont des tyrans, malgré la forme de civilisation qui a parcouru la terre, malgré les communications nouvelles entre les continents, vapeur, électricité, télégraphie sans fil, aviation, et tous les procédés du machinisme que le génir de l'homme a appliqués à la fabrication des objets et à la culture de la terre.
Ce sont des tyrans, malgré les modes politiques qu'ils ont été forcés d'adopter, suffrage électoral, chambres de représentants, comptes rendus des débats, liberté de la presse.
Ce sont des tyrans que le Kaiser Guillaume II, roi de Prusse et empereur d'Allemagne ; Charles 1", empereur d'Autriche-Hongrie; Ferdinand 1", tsar de Bulgarie, et tous les Vieux et Jeunes Turcs sous l'autorité nominale du Sultan,
Ce sont des tyrans selon la définition du Dictionnaire philosophique : « On donne aujourd'hui le nom de tyran à un usurpateur, ou à un roi qui fait des actions violentes et
injustes. » Et encore : « On appelle tyran le souverain qui ne connaît de lois que son caprice, qui prend le bien de ses sujets, et qui ensuite les enrôle pour aller prendre celui de ses voisins. » Et le Dictionnaire philosophique ajoutait : « Il n'y a point de ces tyrans-là en Europe. » S'il n'y en avait pas au xviii" siècle, l'Europe s'est bien rattrapée au xx^ siècle, et les exemples ne manqueraient pas au prochain dictionnaire philosophique, s'il était un Voltaire pour l'entreprendre, un Voltaire pensant et écrivant comme l'autre : « J'aimerais autant mettre les voleurs de grand chemin au rang des corps de l'Etat, que de placer les tyrans au rang des rois. « (Dial. XXIV, i .) Et il y a encore la définition de Littré : « Prince, usurpateur ou non, qui gouverne avec injustice, avec cruauté, en foulant aux pieds les lois divines et humaines. »
Est-ce que tous ces verdicts de culpabilité ne se trouvent pas rendus à l'avance contre l'Allemand, l'Autrichien, le Bulgare et le Turc ?
Est-ce que la guerre actuelle, déclarée au monde civilisé, au mépris des lois humaines, avec toutes ses horribles conséquences que nous avons vues se dérouler sous nos yeux stupéfaits, est-ce que ce n'est pas une guerre de tyrans faite aux peuples faibles par la force infâme, et aux peuples que ces infatués croyaient incapables de résister à leur embuscade et à leur attaque ? La Serbie dénoncée, violée, saccagée, anéantie sans raison ; la Belgique violée, incendiée, fusillée, volée, réduite à l'agonie pour la seule raison que les armées allemandes devaient passer sur son sol pour atteindre et tuer plus vite la France ; le Monténégro raflé en un instant par des voleurs de grand chemin ; l'Arménie dépecée, martyrisée, saignée par des tortionnaires ; la Pologne envahie,
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supprimée à nouveau de la carte d'Europe ; la Russie mise dans l'état de désordre et de mort avec la complicité de révolutionnaires inconscients ; les paquebots de passagers étrangers à la guerre coulés par les torpilles des sousmarins, de même que les bateaux des services de santé; les TÏHes inoffensives, sans armes et sans défense, soumises au feu de l'artillerie h longue portée et aux bombes incendiaires des Gothas ; la foule mitraillée dans les mes, dans les églises, les malades et leurs gardes mitraillés dans les hôpitaux ; les habitants des régions envahies pris comme otages et emmenés en captivité, lorsqu'ils n'étaient pas fusillés par la soldatesque ; les viols, les vols, les déménagements, les meurtres accomplis froidement par tous, militaires de tous grades, avec l'assentiment et l'ordre du grand commandement.... Ce sont là dos actes odieux de tyrannie, commandés par des tyrans, exécutés par des esclaves.
Au premier rang, le chef de tous, le Kaiser, le Seigneur de la guerre, comme il se nomme lui-mômc, celui auquel tout obéit dans son Empire, les rois, les grands-ducs, les représentants de la nation, socialistes compris, qui tous ont •voté les crédits de guerre sans une nette et publique protestation. N'est-ce pas un tyran celui qui impose une telle unanimité à son peuple après qu'il a tripoté le destin avec ses diplomates asservis et ses complices couronnés ?
Il avait pourtant signé la convention de La Haye, où il était représenté par le baron Marschall von Bieberstein, ministre plénipotentiaire, convention où il était dit que les puissances contractantes donneraient à leurs forces armées des instructions conformes au règlement des lois et coutumes de la guerre, et que la partie belligérante qui violerait ledit règlement serait tenue à indemnité, et rendue respon-
sable de tous actes commis par les hommes faisant partie de sa force armée.
On ne lira pas, dans la convention de La Haye, le droit pour les belligérants de se servir de gaz asphyxiants, de bombarder les villes ouvertes, d'y mettre le feu, d'y tuer les habitants, etc. Quand un empereur fourbe a signé une telle convention, qui essaie d'introduire quelque humanité dans les horreurs de la guerre, et qu'il enfreint cette convention, il est un tyran, et il mérite d'être traité comme tel, par son peuple, d'abord, si ce peuple a conscience du criminel despotisme qu'il subit, par les autres peuples ensuite, assaillis par lui et victorieux par les armes au nom du droit outragé.
Nos hymnes de 1792, dont on blaguait la phraséologie solennelle avant la guerre, n'a-vaient pas tort lorsqu'ils proclamaient, avec la Marseillaise :
Ck)nlre nous, de la tyrannie.
L'étendard sanglant est levé,
et avec le Chant du départ :
Tremblez, ennemis de la France, Rois ivres de sang et d'orgueil !
L'offre de la paix par l'Autriche, au nom de l'AUemagne, l'offre à la Belgique par l'Allemagne de lui rendre son territoire neutralisé, ce sont les signes certains que les tyrans sentent passer sur eux le vent de la défaite, et que leur tyrannie va enfin s'écrouler sous les malédictions. Honneur aux gouvernements des Etals-Unis, de l'Angleterre, de la Belgique, de la France, qui ont fait à ces offres méprisables la réponse méprisante qu'elles méritaient ! {i9 septembre 1918.)