XLIII. — L\ CONVENTION DE LA HAYE
IL ne faut pas manquer de rappeler, en prévision du jour de la reddition des comptes dus par l'Allemagne, ce que signifiait cette Convention de La Haye, qui fut signée par le baron Marschall von Bieberstein, ministre plénipotentiaire, au nom S. M. Guillaume II, roi de Prusse, empereur d'Allemagne.
Cette convention avait pour objet de codifier les coutumes et les lois de la guerre. Elle semble aujourd'hui une chose caduque, une rêvasserie vieillotte, une défense puérile de l'humanité. Et cela, du fait de l'Allemagne. La convention devait fatalement être enfreinte par la force brutale de conquête d'une puissance sans scrupules, allant droit à son but sans s'arrêter aux vains obstacles que sont le droit et la justice. Il n'en est pas moins vrai que les autres puissances, signataires de ce compromis entre belligérants, étaient prêles à observer les articles qui les liaient, à mener une guerre sans barbarie et sans ignominie. Il n'y a qu'à se souvenir de l'entrée en campagne des Français et des instructions admirables données à l'armée anglaise par lord
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Kitchener, pour apercevoir que c'est l'Allemagne seule qui a fait de la tuerie, déjà horrible, une horreur sans précédent. Ni les Français ni les Anglais ne se seraient servis de gaz asphyxiants, de liquides enflammés, de poisons de toutes sortes, et ils n'ont pas non plus donné le signal des bombardements de villes ouvertes et de massacres des populations civiles. Ce sont les Allemands qui ont inauguré ces méthodes cruelles, et il a bien fallu aux Alliés, asphyxiés et empoisonnés, en même temps que bombardés, mitraillés et fusillés, se servir eux aussi des gaz délétères et des flammes meurtrières pour défendre leurs troupes et leurs foyers, exposés sans défense à ces procédés de sauvages en délire.
Voyons donc, une fois de plus, comment l'Allemagne observe la loi qu'elle a acceptée et la parole qu'elle a donnée, en séance solennelle, à la face de l'univers.
L'article i" de l'Annexe à la Convention de La Haye décrétait que les lois, les droits et les devoirs de la guerre ne s'appliquent pas seulement à l'armée, mais encore aux milices et aux corps de volontaires réunissant les conditions habituelles aux belligérants. Et l'article 2 spécifiait que toute population prenant spontanément les armes pour combattre des troupes d'invasion sans avoir eu le temps de s'organiser, devra être considérée comme belligérante si elle porte les armes ouvertement et si elle respecte les lois et coutumes de la guerre.
C'est ce que fit l'héroïque population de la Belgique, assaillie sans motif par un adversaire formidable, et essayant de s'opposer à son passage. Les officiers et les soldats du Kaiser se chargèrent de lui expliquer que la Convention de La Haye n'était pas faite pour elle. Les carnets militaires des ofliciers et des soldats allemands relatent comment les
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maisons des villages qui résislèrenl furent détruites, coniment les habitants furent tués sans pitié, hommes, femmes, enfants, fusillés ou jetés dans les flammes. Tous avouent que des innocents ont été mis à mort, que des prétextes ont été inventés pour ces meurtres infâmes invoqués comme des exemples. Le carnet d'un soldat de la garde prussienne, Paul Spiehnann, décrit le sang collé contre les maisons, les hideux visages des morts, des vieilles femmes, des vieux, une femme enceinte, et trois enfants qui s'étaient serrés les uns contre les autres et sont morts ainsi. Ceux-là, on peut l'afOrmer, n'étaient pas des francs-tireurs, mais Paul Spielmanu se tire d'affaire avec cette déclaration : « Coup pour coup ! Tonnerre contre tonnerre ! » Cela se passait le i" sepbre 1914, près de Blamont. Un autre (.arnet dit pourquoi et comment on a réglé leur compte aux civils de Creil : u On a fait sauter le pont. A cause de quoi les rues sont incendiées par nous et des civils fusillés. » A Sommepuy (Marne), le soldat Ilassemer résume en ces termes l'action militaire : « Horrible carnage, le village brûlé jusqu'à ras du sol, les Français jetés dans les maisons en flammes, les civils et tout brûlés ensemble. » Un autre carnet montre près de Dinant, les femmes et les enfants, la lampe à la main, obligés d'éclairer la fusillade de deux cents bourgeois. Un autre compte trois femmes pendues aux arbres. Un autre avoue que furent passés à la baïonnette deux hommes avec leurs femmes et une jeune fille de dix-huit ans : u La petite, dit le narrateur, a failli m'attendrir, son regard était si plein d'innocence ! »
Voilà, je ci'ois, de sérieuses applications des premiers articles de la Conférence de La Haye ! Il n'y a que les Allemands pour apporter l'aide d'une méthode pratique aux
législateurs qui ne se sont pas suffisamment expliqués. Avec eux, les choses deviennent immédiatement claires par la mort sans phrases.
L'article 4 dit que les prisonniers doivent être traités avec humanité.
C'est ce que l'empereur Guillaume en personne traduisait ainsi dans sa proclamation au corps expéditionnaire de la Chine : « Ne donnez pas de quartier ; soyez aussi terribles que les Huns d'Attila ! »
C'est ce que le général Stenger commandant en Belgique, mettait en œuvre par son ordre de ne faire aucun prisonnier : « Tous les prisonniers, dit-il, seront mis à mort. Tous, blessés ou non, avec ou sans armes, pris séparément ou par grandes unités constituées. » Comme il a peur de ne pas être bien compris, il insiste : « Aucun homme vivant ne doit rester derrière nous. »
Et dans le recueil des a Crimes allemands d'après des témoignages allemands», dressé par J. Bédier, il faut lire le récit envoyé du front à un journal local de Jauër en Silésie par le sous-ofQcier Klemt, exposant comment les soldats français, dont on ne peut -contester la qualité de belligérants, et qui s'étaient battus bravement, furent tous, blessés ou non, assommés à coups de crosses sur le crâne, transpercés à coups de baïonnettes à travers le corps.
L'article 23 déclare que les belligérants n'ont pas un droit illimité quant aux choix des moyens de nuire à l'ennemi. L'article aS interdit de tuer ou de blesser un ennemi qui a mis bas les armes, de déclarer qu'il ne sera pas fait de quartier. En foi de quoi, le général von Bulow affiche à Liège l'ordre d'incendie et de fusillade de cent personnes, et de prendre dix otages dans cliaque rue, pour ôtrc fusillés
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si un attentat se produit. Le général von Hindenburg s'est chargé de justifier stupidement, selon la théorie allemande, ces violations du droit et de la vie des gens : « Plus la guerre est faite impitoyablement, dit ce lourd guerrier, plus elle est humaine au fond, car elle prendra fin d'autant plus vile. » En attendant, voilà la cinquième année commencée !
L'article aS interdit encore de détruire ou de saisir les propriétés ennemies. L'article 28 interdit de livrer au pillage ville ou village pris d'assaut. Les articles 53 et 55 disent que doivent être respectés comme les propriétés privées, les biens des communes, les établissements consacrés aux cultes, ;\ la charité, à l'instruction, aux arts et aux sciences, les monuments historiques. L'article 27 interdit de bombarder lesdits édifices, les hôpitaux et les lieux de rassemblement de malades ou de blessés.
Répondez, bibliothèque de Louvain, cathédrales de Reims, de Soissons, d'Amiens, de Noyon, églises de villages ; répondez, villes de Cambrai et de Saint-Quentin ; répondez, maisons brûlées après avoir été pillées et déménagées; répondez, hospices des villes, ambulances du front, navireshôpitaux... Et dites si la même main qui a signé la Convention de La Haye peut inscrire sa signature sanglante sur le traité de paix qui sera imposé à l'Allemagne par les armées alliées victorieuses. (8 octobre 1918.)