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XLV. — KAMOUFLA.GE DU KAISER

LA demande d'armistice et de paix est la première manifestation de l'empereur d'Allemagne devenu démocrate. Il n'y a rien de tel que la défaite pour apprendre à vivre aux potentats. Hier, c'était l'insolence du pouvoir absolu. Aujourd'hui, c'est la doucereuse amorce de la conciliation.

Il sufQt de rappeler les attitudes et les paroles du Kaiser, avant la guerre et pendant la guerre, pour juger à sa juste valeur la manifestation par où se traduit sa peur de la chute et du châtiment.

Lorsqu'il partait pour Tanger en 1906, costumé en Lohengrin, casqué d'argent, le glaive en main, non plus traîné sur l'eau tranquille par le beau cygne aux ailes frémissantes, mais debout et menaçant à l'avant d'un cuirassé hérissé de gueules de canons, que dit-il à son armée et à son peuple ? Il prend à témoin le vieux bon dieu allemand, qu'il invoquera si souvent pour justifier les brigandages de ses soldats : « Le bon Dieu, s'écriait-il, ne se serait jamais donné tant de peine pour notre patrie allemande s'il ne nous réservait pas une grande destinée. Nous

sommes le sel de la terre.... Dieu nous a faits pour civiliser le monde. »

Le monde entier aurait pu frémir s'il avait pu deviner quelle civilisation lui apportait ce reître costumé en héros justicier. Eisa de Brabant se serait enfuie épouvantée si elle avait compris, en 191 1, ce que cachaient les congratulations et les paroles rassurantes distribuées sans compter au roi des Belges pour lui donner le change sur le coup d'Agadir : « Croyez-moi, disait l'impérial hypocrite, vos angoisses étaient inutiles. » Et encore : « Vous avez bien fait d'avoir confiance en nous ! »

C'est le même personnage qui se permettait d'écrire à Wilson pour protester contre les balles dum-dum trouvées à LongAvy et contre les mutilations commises en Belgique sur des soldats allemands, faits inventés pour les besoins de la cause et pour légitimer les mesures atroces ainsi avouées par le Kaiser : «... Mes généraux, gémissait-il, ont été finalement contraints de prendre les mesures les plus sévères pour punir les coupables et, par un exemple terrible, empêcher une population avide de sang de continuer ses meurtres et ses odieuses atrocités. Comme mesure de défense, et pour protéger mes troupes, quelques villages et même l'antique cité de Louvain, à l'exception de son bel hôtel de ville, ont été détruits. »

Je ne sais s'il y a eu jamais pareil aveu d'un crime plus ignominieux : pour venger des méfaits encore non prouvés, la bibliothèque vénérable de Louvain devait être incendiée, les manuscrits et les livres uniques devaient être proclamés coupables devant ces conseils de guerre de sauvages et livrés aux flammes. « Mon cœur saigne, concluait l'imposteur, quand je vois que de telles mesures sont devenues

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inévitables et quand je pense aux innombrables innocents qui ont perdu leurs foyers et leurs biens à la suite de la conduite barbare de ces criminels. »

C'est le grandiloquent et violent phraseur d'hier qui veut jouer maintenant au souverain légal. Rien d'étonnant à cela, étant données les circonstances. Toute sa vie, Guillaume Il a été un acteur, un cabotin prompt à changer de costume et de langage, un Fregoli expert aux transformations rapides. Il observait comme pas un les rites ridicules qui lui faisaient revêtir, pour recevoir ou pour visiter les rois ses cousins, l'uniforme d'amiral anglais, de général russe, de mamamouchi, etc. Il jugeait utile à sa mise en scène de jouer les grands premiers rôles toujours et partout d'entrer à Jérusalem comme un chevalier croisé, de débarquer à Tanger en conquérant médiateur, de parader en manteau blanc à croix rouge, pour entrer à Paris à la suite de l'aile marchante de von KJiick. C'était l'Empereur d'Allemagne, le successeur de Charlemagne et de Charles-QuinI celui qui tient d'une main le glaive ou le sceptre, de l'autri le globe représentatif du monde.

Tout à coup, voilà le maître ambitieux de l'univers qui passe encore une fois dans la coulisse et dans sa loge, et qui revient déguisé eu monarque constitutionnel. L'annonciateur de la grande victoire de l'esprit allemand sur toutes les races apparaît en petit roi quémandeur, constituant un ministère avec l'aide de la majorité du Ueichstag, obéissant à la volonté de la ualion pour demander la paix à des bourgeois issus des révolutions, un Wilson, un Lloyd George, un Clemenceau. Bientôt va-l-il accorder la réforme électorale et invoquer le pouvoir populaire, lui qui donnait l'ordre aux recrues de Potsdam de tirer sur les membres de leur propre

famille, de sabrer père, mère, frères ou sœurs ! Bientôt règnera-t-il sans gouverner avec l'appui d'un Parlement équilibré en Chambre des Députés et en Chambre des Pairs, et va-t-il nous apparaître en un suprême costume à la Louis- Philippe, redingote et gilet blanc, pantalon de nankin à sous-pieds, souliers vernis à guêtres blanches, chapeau de feutre gris au-dessus d'un visage aux moustaches rasées, encadré de favoris débonnaires !

Il lira ainsi le discours du trône d'une voix papelarde, au milieu de ses fidèles professeurs, théologiens, archéologues à lunettes d'or, changés en sénateurs, appuyé sur un ministère responsable où se feront vis-à-vis Erzberger et Scheidemann. Maximilien Harden sera préfet de police, et Hindeuburg gouverneur des Invalides.

J'ai comme une idée que ce beau rêve peut s'évanouir quand la voix de Wilson traversera la mer, donnant à l'armée américaine l'ordre de marcher sur Metz et sur Strasbourg, (li octobre 1918.)

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