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XLVI. — VILLES ET VILLAGES DE FRANCE

LA France va être délivrée. Chaque jour, depuis trois mois, fait surgir au cours des brefs communiqués des noms de villes, de villages, de hameaux, qui semblent ressusciter, revenir à la lumière après avoir connu l'isolement, l'ombre, la douleur muette. Ces cités reconquises étaient des prisonnières, mises sous verrous, gardées par des geôliers derrière une terrible enceinte de tranchées, de casemates bétonnées hérissées de canons et de mitrailleuses. De temps en temps, une plainte, un soupir traversaient l'espace, parmi le fracas des détonations, à travers l'atmosphère empoisonnée. On apprenait qu'un crime avait été commis contre des personnes, contre des propriétés. Il y avait eu des arrestations, des départs comme otages, des mises à mort de civils que les fameuses lois de la guerre mettaient à l'écart des hostilités et défendaient contre les représailles. Des maisons avaient été pillées, déménagées, incendiées, des coffres-forts avaient été forcés qui contenaient les biens des familles, des communes, les titres notariés. Puis, tout retombait au silence. Le rideau de fer et de feu de

la guerre voilait de nouveau les villes martyres, nous cachant leurs souffrances, leur agonie et leur mort.

Voici que maintenant, par l'avance des Alliés qui se battent pour l'humanité entière sur la terre de France, les terres dévastées sont découvertes, les noms qui paraissaient abolis reviennent sur les cartes de la guerre, les soldats entrent en vainqueurs à Péronne, Bapaume, Chauny, Coucy, La Fère, Saint-Quentin, Lens, Saint-Mihiel, Laon...

Ce ne sont pas seulement les noms de ces villes, déjà historiques et à jamais célèbres, qui vont briller dans l'Histoire en caractères ineffaçables. En voici d'autres, qui n'avaient vécu, jusqu'à la grande guerre, que de la vie tranquille des bourgades heureuses, que de la vie humble et cachée des hameaux perdus au bord d'un bois, au creux d'un vallon, au milieu d'une plaine, parmi les vergers et les moissons. Ils sont maintenant inscrits à la pointe de l'épée sur le marbre de l'Histoire, où leurs noms inconnus méritent de luire à jamais en lettres d'or : de Tracy-le-Val à Douaumont, de Berry-au-Bac à Samogneux, de Carency aux Eparges...

Hélas ! dans quel état sont retrouvés ces villages et ces villes ! Parfois, il n'y a plus rien. Plus de rues, plus de maisons, rien qui indique l'emplacement d'un logis où des gens ont vécu. Que ces gens reviennent, ils cherchent, parmi les tas de pierres et de briques d'où sortent quelques fumerolles, la place de leur foyer. Ici, on peut deviner que se trouvait l'église, et en s'orientant, on devine la mairie et l'école, parfois la place et la fontaine. Tout est nivelé, tout est à refaire.

Il y a des villes, comme ces villages, qui sont ainsi réduites en poussière calcinée, des villes qui sont à moitié ou com-

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plètement détruites, brûlées, projetées de toutes parts par les explosions des mines : Arras, Yprcs, Senlis, Novon, Ham, Reims, Cambrai. . . Là, les troupes victorieuses passent, enragées de continuer la poursuite, entre des rues abattues, des places anéanties, des monuments jetés à bas, des amas de décombres.

Parfois, aussi, la ville, le village sont intacts, ou à peu près. Quelle joie amère pour les hommes du Nord de la France et des Flandres de revoir les logis où ils ont vécu, de parcourir à nouveau la grand'rue, les vieilles rues, d'entrer dans les vieilles maisons qui sont l'héritage sans cesse transmis des générations de paysans, d'artisans, de bourgeois ! Ces vieilles maisons, de nos petites villes, de nos bourgs, ce sont les aïeules de notre race, elles nous apparaissent comme les témoins de notre passé. Qui n'aimerait leurs vieux visages, leurs confidences ! Elles ne radotent pas. malgré leur grand âge : elles racontent. Si elles ont figures de légendes, elles font néanmoins partie de l'Histoire, elles sont l'Histoire même, le décor sensible des temps d'autrefois.

Nos ancêtres, qui ont été la France, qui sont encore la France, ont gravi ces marches disjointes, ouvert ces portes, monté CCS escaliers tournants, de bois ou de pieire. C'est leur contact journalier qui a poli ces heurtoirs, ces rampes, ces loquets. Ils ont habité ces chambres de mi-obscure s, dont le plafond ploie, soutenu pardcs solives ap{>arentes de chêne bruni. Ici, se dressait leur lit à baldaquin ; là, au milieu, la table massive éclairée par la fenêtre profonde. Devant l'âtre, le vieux fauteuil, l'escabeau, le banc. Ils se sont assis dans cette encoignure à regarder la flamme, à souffler le feu avec le vénérable soufflet garni de cuir souple et de clous bril-

lanls, ils ont remué les brindilles et les bûches avec les pincettes et le landier. Sur le manteau de la cheminée étincelaient les bougeoirs de cuivre, s'éclairaient doucement les pots d'étain, les grosses clefs de la cave et du cellier. Sur une étagère, s'alignaient de vieux bouquins, s'entassaient les papiers, baux et quittances, les sacs de graines, les menus outils, tout ce qui doit être à portée des yeux et de la main.

C'est ainsi que, la cinquième année de la guerre, la France découvre, sous les bombardements et les incendies, la vie intime, provinciale et campagnarde, qui se lit à travers les murs, tellement les murs des antiques maisons sont expressifs, véritables visages des choses, vieux, soucieux, réfléchis, à croire qu'il y a de la pensée, du souvenir, du regret, dans ces blocs façonnés par la main des hommes. 11 n'y a rien d'insensible, puisque les hommes ont donné aux choses leur sensibilité. Douloureux sont ceux qui perçoivent ces affinités entre ce qui a existé et ce qui existe encore, entre les vivants qui sont partis et les choses qui sont restées ; malheureux sont ceux qui ne voient ni ne sentent ces tristes harmonies impérissables qui subsistent après la disparition des êtres d'un jour.

Mais la France ne peut encore s'arrêter pour rêver, accoudée sur des ruines. Sa marche en avant continue, le glaive haut, vers la Lorraine et l'Alsace qui l'attendent. {17 octobre i9î8.)

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