XLVII. — ET CELA. POUR DES ALTESSES
VOLTAIRE conduit Candide et le philosophe Martin dans une hôtellerie de Venise, où il les fait souper avec six étrangers qui sont venus passer le Carnaval à Venise. Ces six étrangers sont six rois dépossédés de leurs royaumes : le sultan Achmct III ; Ivan, empereur de toutes les Uussies ; Charles-Edouard, roi d'Angleterre ; deux rois des Polaques ; Théodore, roi de Corse. Arrivent encore, à la fin du dîner, quatre autres Altesses Sérénissimes, qui ont aussi perdu leurs Etats.
Je ne sais où Voltaire rassemblerait aujourd'hui les souverains que la tempête de la guerre a arrachés de leurs trônes. On ne les supporterait pas dans V^enise bombardée, et il leur faudrait chercher asile dans quelque pays neutre. Le compte n'y est pas encore, d'ailleurs. Constantin de Grèce et Ferdinand de Bulgarie ne feraient qu'un vis-à-vis insuffisant en attendant les seigneurs d'importance qui ne peuvent manquer de figurer un jour prochain au tableau : le Habsbourg, qui n'aura bientôt plus d'Etats, lorsqu'il aura été quitté par les Hongrois, les Tchéco-Slovaques, les Yougo-Slaves, les Ilou-
mains de Transylvanie, les Polonais de la Pologne dite autrichienne ; le Hohenzollern, le chef de la bande, le bombardeur de villes ouvertes, le naufrageur des bateaux de passagers, le fabricant de gaz asphyxiants, qui en est déjà réduit à s'abriter derrière le principicule Max de Bade et la façade en Irompe-l'œil d'un Reichstag qui n'est nullement issu de la volonté populaire.
A ces personnages s'adjoindra sans doute le Sultan, et l'on pourrait bien y souhaiter aussi quelques chefs de Neutres hostiles au mouvement de liberté humaine qui jette bas les empires de proie. Le tsar de Russie n'y sera pas, puisqu'une fatalité tragique l'a donné comme proie à la violence aveugle de la révolution bolcheviste. Malgré tout ce qui est acquis des méfaits et des crimes du tsarisme, ce fut un drame abominable que celui où Nicolas II, son fils, peut-être sa femme et ses quatre filles, périrent égorgés sans jugement. Mais toute la Russie n'a-t-elle pas subi la saignée de ces inconscients qui courent à l'abîme en y entraînant leur patrie ? 11 y a quelqu'un, d'ailleurs, aussi coupable que les bolcheviks du meurtre de Nicolas Romanoff, et celui-là est le Kaiser d'Allemagne.
Guillaume II aurait dû. au moins, se solidariser avec le Tsar dépossédé et exiger, au premier article de la paix qu'il imposait à la Russie, que la famille impériale fût retirée saine et sauve du brasier des événements. Il n'a rien omis au jour de la signature du traité de Brest-Litovsk, il a fait aligner par ses scribes les paragraphes qui concernaient les armées, les territoires, les munitions, les vivres : il n'a oublié que celui qu'il traitait de frère et de cousin au cours de ses manifestations de carnaval, il l'a laissé à ses geôliers qui
allaient devenir ses meurtriers. Il est probable que l'idée de sauver son ancien compagnon de trône n'a même pas hanté son esprit. Chacun pour soi, et le vieux bon Dieu pour tous!
Cela juge l'homme. Regardez bien ses images. Cette face d'empereur portant beau, fardé, ciré, cosmétique, cette face est cruelle. Sous les moustaches en pointe, quand la parole ou le sourire descellent la lèvre méprisante, apparaissent les dents du loup de Poméranie, un rictus prêt à la morsure féroce. C'est ce potentat, insolent au jour de sa force, paradant le glaive en main, affirmant sa stupide ambition de conquérir l'Europe et le monde, c'est le même qui implore la paix de Wilson, comme si l'Amérique était partie sur les routes mouvantes de l'Océan pour venir ici consentir à une paix boiteuse, génératrice d'une autre et prochaine guerre.
On n'a jamais vu chose pareille au spectacle que nous offre l'Allemagne du Kaiser en ce moment. C'est l'Allemagne, campée sur notre territoire et sur le territoire de la Belgique, l'Allemagne aux frontières encore intactes, l'Allemagne défendue par une armée de plusieurs millions d'hommes, c'est elle qui demande la paix, c'est elle qui est prête à capituler chez l'ennemi, sur nos champs dévastés, sur nos villes détruites ! Elle signerait la paix, honteuse pour elle, sur nos ruines ! Elle n'attendrait même pas le jour où elle aurait vraiment à défendre son sol, lejour où l'arméebelge et l'armée anglaise seraient sur le chemin de Trêves et d'Aix-la-Chapelle, le jour où l'armée française serait sur le Rhin. Elle n'est donc pas capable de cet effort désespéré, elle n'a donc pas le sentiment de la pulrie, qu'elle chantait et vociférait si haut. Ce n'est plus alors la grande Allemagne, ce n'est plus l'Allemagne au-dessus de tout, c'est l'Allemagne au-dessous de
tout ! Les poètes des universités et des brasseries peuvent se mettre à l'œuvre pour célébrer cette nouvelle attitude de la blonde et lourde Germania, hier farouche, appuyée sur l'épée des légendes, aujourd'hui à plat devant les vainqueurs, n'aspirant plus qu'à sa choucroute garnie arrosée de bière pacifique.
S'il y a encore quelque sentiment de la réalité chez le peuple allemand, va-t-il ouvrir les yeux sur les chefs qu'il s'est donnés et qui l'ont conduit à sa perte ? Va-t-il reconnaître qu'il a fait la guerre pour quelques ambitieux délirants qui croyaient pouvoir conquérir la terre et les hommes sans rencontrer d'obstacles ? Ils avaient compté sans les démocraties issues de l'esprit humain, sans la grande mise en liberté des nations proclamée par la Révolution française. Les armées du droit et de la justice se sont dressées, et l'Attila moderne a dû rebrousser chemin avec sa poudre sèche et son épée aiguisée. L'Allemagne peut évaluer maintenant le prix de ce rêve abject et sanglant, elle peut énumérer les carnages, les morts, les mutilés, les veuves, les orphelins, les vieux et les vieilles privées de leurs soutiens. Qu'elle écoute un de nos poètes, à nous, le plus grand de tous, Hugo, énumérant les maux de la guerre causés par les tyrans :
Et cela pour des Altesses Qui, vous à peine enterrés.
Se feront des politesses Pendant que vous pourrirez,
El que dans le champ funeste, Les chacals cl les oiseaux.
Hideux, iront voir s'il reste De la chair après vos os I
On comprend les peuples qui se débarrassent des princes massacreurs. On comprend aussi le prince éclairé et désabusé, tel l'héritier du trône de Roumanie, qui préfère renoncer au privilège de son hérédité, pour épouser librement celle qu'il aime, et s'en aller cultiver son jardin, comme Candide, déjà nommé! {2U octobre 1918.)