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XLVIII. — C'EST ÇA LA GUERRE

LA foule de Paris a envahi la place du Carrousel, le jardin des Tuileries, la place de la Concorde, l'avenue des Champs-Elysées. Elle va voir les canons pris à l'Allemagne et le monument du Poilu, sculpté par François Sicard, le statuaire (au Panthéon) du monument de la Convention, qui a su donner à la Révolution française le visage d'une Minerve terrible, funèbre, inexorable. Mais allons, avec la foule, vers les canons.

Le spectacle vaut d'être contemplé. C'est la défaite de l'Allemagne qui s'offre à nos yeux d'une manière tangible, évidente, indiscutable. Autour de la statue de Gambelta, des tanks ; dans les Tuileries, des canons, des mortiers, des obusiers, des mitrailleuses ; sur la terrasse qui domine la place de la Concorde, des avions géants ; devant la grille un énorme tank, haut et large comme une maison, avec ses ouvertures meurtrières ; sur la place, autour de l'obélisque, des fontaines de bronze, des statues de villes, encore des canons, de tous les calibres, des longs, des courts, des formidables, des légers ; des mortiers, des obusiers ; et

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des mitrailleuses à foison, accrochées partout, rampant partout, comme des insectes de bronze, blessés et impuissants ; au long de l'avenue des Champs-Elysées, en bordure des trottoirs, sous les allées d'arbres, encore et toujours des canons, des obusiers, des mortiers, des mitrailleuses.

Tous ces instruments de mort sont de libre accès. Quelques factionnaires çà et là, quelques agents, mais nul ne défend l'approche de cette ménagerie de monstres. Il est vrai qu'ils sont tous hors d'état de nuire, vides de projectiles, la gueule écrasée ou arrachée par l'arrivée en plein et lexplosion d'un obus français ; parfois, la pièce mise hors de service par ses servants. Tout le monde peut les toucher, essayer de faire marcher leurs mécanismes. Les enfants sautent dessus, fourrent leurs mains dans ces ouvertures béantes qui ont craché la mort. Fixés sur leurs affûts, avec leur long col ou leur forme trapue, pointés vers le ciel ou inclinés vers le sol, ils semblent bien des animaux fantastiques, mastocs ou grêles, parcjués et enchaînés sur les places et les voies de la ville, mais leur vraie raatièren'apparaît pas toujours. Presque tous sont camouflés, peints de bandes bleuâtres, verdàtres, grisâtres, comme s'ils étaient revêtus de peaux de vieux serpents malades, presque pourris. Leur férocité en esclavage n'en est que plus horrible. Une sensation invincible de dégoût, devant ces trophées du crime de lèse-humanité, envahit l'esprit.

C'est ça, la guerre l C'est ça, un emploi du génie inveulif de l'homme, de sa merveilleuse faculté de créer avec la matière dos objets admirables d'ingéniosité, d'agencement, de souplesse, de force. C'est ça qui est fait pour détruire les travaux pacifiques, les maisons édifiées sur la pierre du foyer, les monuments où se magnifie l'art d'un peuple, les

murailles élevées vers l'éther et les nuages, les sculptures qui sourient et qui pleurent à la vie qui passe, les verrières fleuries, les bibliothèques profondes et touffues comme des forêts où frémit, chuchotte et parle l'âme des livres. C'est ça qui détruit même la terre, même les champs avec leurs promesses de moissons, les arbres vénérables chargés de fruits. C'est ça qui détruit ce chef-d'œuvre suprême et fragile qu'est la vie humaine, enfantée dans la douleur, élevée et sauvegardée par la protection d'un père, par les soins d'une mère, et destinée à perpétuer à son tour la race, le travail et la pensée. C'est ça qui couche par terre et enfouit dans la terre toutes les victimes pêle-mêle, les officiers à cheveux gris et les soldats de vingt ans, c'est ça qui envoie au hasard des projectiles explosifs, incendiaires et asphyxiants, sur les villes, à travers les édifices et les logis, tuant au hasard les vieux, les femmes, les enfants, les gosses dans les berceaux, les infirmières au chevet des malades. Beau génie, belle invention, beau travail I Si le progrès et la civilisation donnent là leur dernier modèle et formulent leur loi suprême, c'est à désespérer de l'avenir humain et à souhaiter la fin de la planète.

L'imagination n'a pas de peine à animer cette artillerie, cette abominable ferraille de machines inventées pour le massacre. Sans aucune hallucination, les yeux qui les regardent et l'esprit qui les met en action, voient leur bronze s'enflammer, vomir le feu, la mitraille et la mort. Des nuages empestés se forment, les lueurs sanglantes parcourent l'espace, les villages et les villes s'écroulent, les êtres humains tombent, le champ de bataille s'étend, sous le ciel, indifférent, avec ses morts et ses blessés, ses appels et ses râles, puis son grand silence funèbre.

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Mais voici qu'un homme vivant apparaît hors de ce brasier et de ce charnier. Il est debout, au-dessus de la fournaise et des canons, il dresse sa statue immortelle au-dessus du combat sans merci d'où il est sorti vainqueur. Voyez-le, au milieu des Champs-Elysées, sur le terre-plein hérissé de pièces d'artillerie. Il est debout en pleine lumière, en plein ciel de Paris, en avant de la ligne sombre des Invalides éclairée par le dôme en or. C'est le soldat de la France, celui qui restera dans l'Histoire et dans la Légende avec son surnom de Poilu, trivial et héroïque. Quel est-il ? Ouvrier, paysan, bourgeois, artiste? Rien de tout cela et tout cela à la fois. Il est le soldat, celui qui y a été et qui en revient. C'est un homme qui est parti parce que la Patrie l'appelait, parce qu'il fallait défendre ce que des conquérants carnassiers voulaient prendre et dévorer. Il est parti, en laissant tout derrière lui : les siens, sa femme, son enfant, son patrimoine, son champ, son métier, son art, en n'emportant que son fusil et sa vie. Il a survécu, mais ce n'est plus lui. C'est un homme qui a fait le voyage suprême, dans les profondeurs de la soulTrauce et de la mort. Il a passé le sombre fleuve, il a connu le séjour des ombres, et voici qu'il en sort, son héroïque besogne faite. Il a donné la mort et il a offert sa vie pour sauver son pays. Voyez-le sur le socle où l'a placé le sculpteur Sicard. II s'avance d'un pas lourd de ses gros souliers chargés de la boue sanglante de la terre de France, il a les manches retroussées de celui qui a été obligé d'accomplir un effrayant labeur, il a terrassé et achevé une béte terrible qui le voulait pour proie. Il est encore tout haletant de la lutte, tout surpris de se retrouver vivant, et sur son visage que couvre à demi l'ombre du casque, il y a encore toute la passion et toute la tristesse de son aventure farouclie.

Comment la femme qui est devant lui, son enfant sur le bras, ne resterait-elle pas frappée de douleur, de respect et d'amour, devant cette transfiguration de l'homme en héros ? Elle est devant lui, comme si elle hésitait à le reconnaître, et c'est d'un visage douloureux qu'elle le contemple, c'est d'une main timide qu'elle lui tend un brin de laurier qu'elle semble offrir en hommage à une statue plutôt qu'à l'être qui lui est cher. Il y a ici un sentiment, une expression d'une telle force que ces figures réelles deviennent représentatives du soldat de la France et de la France même, noble, triste, silencieuse, brûlante d'émotion sacrée.

Lorsqu'il transformera ce projet en pierre, le statuaire saura donner à ces deux figures plus de grandeur et de puissance, mais l'expression y est déjà empreinte avec une profondeur telle que sa signification est dès à présent fixée. C'est ça aussi, la guerre ! l'homme qui a tout quitté pour aller tout défendre, le soldat qui revient sans armes, coiffé du casque des héros, vers la femme portant l'enfant, image sacrée de la Patrie. (31 octobre 1918.)

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