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XLIX. — LES 93 INTELLECTUELS DE

LK moment paraît venu de demander aux 98 intellectuels allemands de 1914 ce qu'ils pensent de la situation de 1918.

On n'a pas oublié le manifeste par lequel ces personnages, qui se qualifiaient eux-mêmes, avec raison, de « représentants de la science et de l'art allemands », protestaient solennellement devant le monde civilisé contre h les mensonges » et les ((Calomnies» dont les nations de l'Entente salissaient la « juste et bonne cause » de cette pauvre Allemagne dans la terrible lutte qui lui avait été imposée et qui menaçait son existence. On se souvient de l'aplomb avec lequel ces savants personnages niaient l'évidence même des faits monstrueux qui venaient de se passer à la face du monde. Ils affirmaient que l'Allemagne avait été provoquti que ni le peuple, ni le gouvernement, ni l'empereur allemand n'avaient voulu la guerre. Ils affirmaient que l'Allemagne n'avait pas violé criminellement la neutralité de la Belgique, pour la seule raison que la France et l'Angleterre étaient résolues à violer elles-mêmes celte neutralité, et ils

SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE a4l

ajoutaient cette déclaration stupide : « De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que ne pas prendre les devants. »

Us niaient tout le reste : les attentats k la vie et aux biens d un seul citoyen belge « sans y avoir été forcés par la dure nécessité d'une défense légitime », et ils traitaient, parla même occasion, les Belges de bandits, parce qu'ils s'étaient défendus. Pour la destruction, incendie et sac de Louvain, même thèse : il a fallu, bien à contre-cœur, user de représailles contre une population en fureur ! Ils niaient que l'Allemagne fît la guerre au mépris du droit des gens, ils alléguaient, pour toutes excuses de leur part, des mensonges tels que l'emploi des balles dumdum, et ils incriminaient l'alliance avec les Russes et les Serbes, l'emploi des mongols et des nègres contre la race blanche, comme s'il pouvait y avoir des barbares pires que les Allemands incendiaires, voleurs, violateurs, emmenant comme otages les hommes de tout âge, les femmes, les enfants, à la manière des anciennes hordes conquérantes, pillardes, meurtrières. Us terminaient par l'apologie du militarisme allemand qu'ils avaient l'audace de placer sous la protection de Gœthe, de Beethoven, de Kant, mais pas un mot de Moltke, Glausewitz, Treitschke, Bernhardi, von der Goltz et autres théoriciens de la terreur militaire et de la mort sans phrases.

Ce manifeste hypocrite et brutal était signé par toutes les sommités de la science et de l'art : professeurs de chimie, de physique, de médecine, d'économie nationale, de théologie protestante, de théologie catholique, d'archéologie, de philosophie, d'histoire, d'astronomie, d'ethnographie, de zoologie, de météorologie, de jurisprudence, de mathématiques, d'histoire ecclésiastique, d'anatomie, de philologie romane,

toutes les sciences mobilisées, toutes les chaires d'où il ne doit tomber que des paroles de vérité, installées comme des tribunes de mensonge en avant des fabriques d'obus incendiaires et des laboratoires où s'élaborent les gaz asphyxiants. Quelle honte de voir parmi les signataires des noms jusqu'alors respectés, comme celui d'un Haeckel, que l'on aurait pu croire acquis à la seule probité scientifique I Quelle honte d'y voir des directeurs de musées ne réprouvant pas le pillage des villes envahies, l'incendie des bibliothèques, les vols des musées, Wilhelm von Bode, directeur des musées royaux de Berlin ; Justus Brinkmann, directeur du musée de Hambourg ; Gustav-Adolf von Harnack, directeur de la Bibliothèque royale de Berlin ; ïhéodor Wiegand, directeur du Musée de Berlin ; Bruno Paul, directeur de l'Ecole d'art industriel de Berlin ! Et des artistes, des écrivains : Max Klinger, Max Liebermann, Franz von Stuck, Ilans Thoma, Ilermann Sudermann. Gérard Hauptniann !

Celui-ci, Gérard llauptmanu, l'auteur des Tisserands, que nous avons applaudis comme un chef-d'œuvre, l'auteur de cette touchante Assomption de Ilannele Maltern, où il y avait une émotion si profonde, si tragique, il a signé comme les autres, par ordre, par discipline, par domestication sous le kaiser. Qu'il nous dise donc ce qu'il pense de la défaite de l'Allemagne, mise au ban des nations civilisées, forcée d'implorer la paix de l'Amérique, de l'Angleterre, de la France, si haïes, qu'elle aurait voulu anéantir. Qu'il ait le même courage que Maximilien Ilarden avouant que tout est fini, et ne pouvant pas dire peut-être tout ce qu'il pense, le même courage que Liebknecht, voix dans le désert, appelant le peuple assujetti à la révolution contre les llohenzollern ! Ce Gérard Hauptniann faisait chantera ses mornes tisserands.

interpellant l'Allemagne avec le terrible refrain de Henri Heine :

C'est ton linceul que nous tissons 1

Les 93 intellectuels en ont tissé leur part en 191/». Qu'ils la revendiquent donc en 1918. Ils appartiennent à l'Histoire, qui ne les lâchera plus ! (5 novembre 1918.)

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