V. — TOUTE LA FRANCE EN ARMES
EN face de la tranchée allemande, voulue et préparée, s'est creusée la trauchée française, improvisée. Puisqu'il fallait attendre, patienter, temporiser, ajourner l'aventure et l'audace, devant l'ouvrage de terre méthodique, compliqué, solide et retors, où s'immohilise la lourde armée des reîtres germains, le troupier français installe en un instant, par quelques coups de pioche de terrassier, quelques coups de bêche de cultivateur, sa première tranchée à ciel ouvert. Il lui suffit qu'il y ait de la place en hauteur pour se tenir debout, pour observer l'ennemi entre deux mottes de terre. et assez de place en largeur pour épauler son fusil, envoyer son coup de feu sur ce qui bouge au ras de la trauchée adverse.
Le reste est venu ensuite, vite fait, vite agencé sans la fameuse méthode allemande, toujours pareille, exacte, impeccable, monotone, mais avec la fantaisie française, adaptée aux circonstances, selon le goût et l'humeur du constructeur, et toujours avec quelque chose d'inédit et de cocasse qui déride le destin le plus sévère et corrige le malheur avec du rire. On n'y peut rien, chaque race a son
tempérament. Le Français s'ennuie et n'est bon à rien dans le casier où l'Allemand reste comme on l'a placé.
La tranchée française deviendra un endroit sacré. Toute la France fut là, courageuse et railleuse, immobilisée devant l'Allemagne parce qu'elle a compris qu'il fallait, elle aussi, garder son poste comme un factionnaire qui a reçu une consigne.
Toute la France, c'est d'abord par le nombre, l'armée des paysans, des hommes de la terre aimée, venus de toutes les terres, de toutes les provinces, de tous les villages, de tous les hameaux, de tous les champs.
Les hommes du Nord, ceux qui ne savent pas ce qu'est devenue leur ferme ou leur chaumière, et aussi, hélas ! leur femme et leurs enfants ; ceux qui cultivaient la betterave, le colza, l'œillette, dans les étendues humides aux ciels bas, aux vapeurs lourdes qui traînent autour des villes où s'érigent et carillonnent les beffrois, qui mouillent les terrains, détrempent les routes et les sentiers. Ce paysan aime ce pays parce qu'il est le sien, il voudrait revoir ses sillons gras, ses canaux où passent les barques lentes et les bateaux plats, son étable aux seaux de cuivre ; il est muet et douloureux parce qu'il ignore tout de sa maison et des siens ; il tient bon avec l'espoir d'avancer et de reprendre ce qui est à lui ;
Les hommes de l'Est, chassés aussi de chez eux par l'invasion, ceux de la Lorraine et des Vosges, qui confinent à l'Alsace ; les propriétaires de bétail, de vignes et de houblonnières ; et ceux de la Champagne, où se cultive le raisin qui donne aux vins sa sève ardente ;
Les hommes de l'Ile-de-France, où tout est à foison, les légumes, les fruits, les fleurs ; où les biens précieux s'épanouissent, chasselas de Fontainebleau et roses de Provins ;
Les hommes de l'Ouest, de la Normandie herbagère, où les pommiers croissent en bouquets de fleurs et en corbeilles de fruits parmi les prairies où paissent les animaux innombrables ; ceux de la Bretagne aux champs bleus de lin, blancs et roses de sarrasin, aux foires de chevaux de fine race et de petites vaches blanches et noires ;
Les hommes du Centre, de la Beauce, océan de blé, grenier d'abondance ; de la molle Touraine, aux vins parfumés ; de la riche et vineuse Bourgogne, aux coteaux d'or et de pourpre ; du Plateau central de la Gorrèze et de l'Auvergne, riches de la verdure des châtaigniers, des pentes vertes et hautes égayées de la sonnaille des troupeaux ;
Les hommes du Midi, des vignes et des champs de maïs du Bordelais et du Languedoc, des pentes des Pyrénées, des mûriers et des oliviers de la Provence.
Il y a les paysans de partout, ceux qui cultivent des hectares de terre jusqu'à l'horizon, ceux qui n'en possèdent qu'un arpent, le champ des aïeux sans cesse retourné. En défendant la tranchée, ils défendent leur lopin. Dans la terre, debout contre le remblai, ou couchés, étendus sur leur fusil qu'ils ne veulent pas quitter, ou assis, leur fusil entre les jambes, ils attendent, invincibles déjà dans leur immobilité, prêts à faire jaillir le coup de fusil, à sortir boueux de leur abri pour courir sur la tranchée d'en face, qui est aussi du sol de la France. Ces paysans sont là comme à l'affût, avec leurs sens aiguisés par la vie de quasi-silence qu'ils ont toujours menée sur les sillons, à l'orée des bois, aux creux des vallons, aux sommets des collines. Dans tout paysan, il y a un chasseur, un guetteur de tous les mouvements, un écouteur de tous les bruits. Ici, comme derrière la haie de leur champ, ils sont dans la même posture, la
même fixité patiente qu'aux jours paisibles où ils voyaient détaler le lièvre et entendaient chanter la perdrix. C'est encore un gibier qu'ils chassent dont ils épient la sortie du terrier voisin, où ils l'iront forcer s'il ne se montre pas.
Si ces paysans soldats sont magnifiques dans leur ténacité à défendre leur sol, leur vieille terre qu'ils ne veulent pas voir à d'autres, ils sont sublimes aussi d'autre façon, d'une façon si totalement désintéressée, ces travailleurs de l'atelier, de l'usine et de la mine, qui défendent leur travail comme leurs frères paysans défendent leur champ. Chez ceux-là, peu à peu groupés, affranchis d'esprit dans la mesure où la lente évolution humaine favorise les déshérités du savoir et des bienfaits de l'existence, il y a, qu'on y regarde bien, une notion splendide de l'idéalisme de la France qui court tout au long de son histoire à travers les siècles. Ils défendent leur atelier, leur établi, leur étau, leur rabot, leur varlope, ils défendent leur usine où ils font couler la lave du métal et du verre, où ils façonnent la charrue et le canon, la bêche et le fusil, ils défendent le noir sous-sol d'où ils tirent la houille et la chaleur pour tous les foyers. C'est leur gagnepain et celui des leurs. Et, en même temps, ils défendent les grands intérêts sociaux qui leur feront de plus en plus leur part, non seulement les services publics auxquels ils sont intéressés comme tous, mais les grands établissements des sociétés et des compagnies que la civilisation industrielle avait hier, et aura encore demain, comme champs de bataille. D'un seul élan, au jour de la mobilisation, l'armée ouvrière est partie avec l'armée paysanne contre l'envahisseur, et depuis, le combat continue, patient et ardent, au creux des tranchées où s'est fixée la défense du pays et de la race.
36 WOTRE TEMPS
Paysans et ouvriers ne sont pas seuls. Toutes les classes, tous les métiers ont ici leurs représentants et leurs cadres. La petite et la grande bourgeoisie des boutiques et des magasins sont présentes. Les bonshommes les plus pacifiques, ceux que chacun voit dans son quartier, le fruitier du coin, le marchand de beurre et de fromages, le petit épicier qui brûle son café devant sa porte, sur le trottoir, le pâtissier vêtu de blanc, et d'autres et d'autres, qui ont fait leur service militaire, et leurs vingt-huit jours, et leurs treize jours, sont ici, en soldats, en héros ! Et ceux des professions libérales, 3o.ooo instituteurs, et des pasteurs, des rabbins, des curés, des jeunes gens de l'Ecole normale, de l'Ecole des beaux-arts, de l'Ecole centrale, des artistes, des littérateurs, des ingénieurs, des avocats, des notaires, des banquiers, et ceux qui n'ont pas d'autre profession que de vivre à leur aise, ceux que l'on désigne comme des rentiers, comme des hommes du monde, réunis en une magnifique fraternité, parlant le môme jargon cocasse, imprévu, immédiatement compris et accepté de tous, inventé par les types facétieux des tranchées, tous rivalisent d'ingéniosité pour s'aider à vivre et à mourir. Car ils sont là, simplement, héroïquement, pour résister, pour lutter, pour vaincre, pour donner la mort aux agresseurs, et pour la recevoir. Jamais on ne pourra exprimer aussi haut, aussi profond qu'il doit être le sentiment éternel de la France survivante devant ces sacrifiés volontaires, ces martyrs de la nation, qui auront tout donné et qui auront accepté la disparition, l'évanouissement de leur être dans le grand linceul de l'Histoire, sous les rayons de cette gloire qui a été si splendidement définie, dans sa sublime stérilité, comme le soleil de morts.
11 n'y a plus ici ni noms ni couronnes. Quelquefois, une
citation aux colonnes de l'Officiel, une croix de guerre sur une tombe, ou sur rien. Jamais le don de l'individu n'a été plus total. Quand on considère de tels événements et de tels hommes, les chefs politiques et les chefs militaires s'effacent pour laisser la place à la masse inconnue, à la France qui s'est levée et qui se sauve elle-même, à la fosse commune du terrible champ de bataille, sur laquelle pleure, comme une mère, la figure voilée, invisible, à jamais blessée, de la Patrie, (2i mai 1916).