LE TRUC ALLEMAND
LE truc allemand est visible au monde entier. C'est un masque d'hypocrisie dezTière lequel se joue une comédie qui serait dangereuse si les Alliés perdaient 1;î mémoire de ce qui s'est passé en 191 4 et depuis. C'est un piège où les Alliés abandonneraient la rançon de leurs souffrances et le gain de leurs victoires durement achetées. s'ils se laissaient attendrir au spectacle promis pour demain d'une vertueuse Allemagne, libérale, démocratique, lavée à l'eau lustrale d'un baptême pacifiste, digne en tous points d'entrer en blanche catéchumène dans la future Société des Nations.
Les journaux n'ont pas toujours la possibilité de publier les analyses complètes des publications par lesquelles les journaux d'outre-Rhin essaient de convaincre les Neutres, les États-Unis, et même, si possible, les Alliés d'Europe, du changement subit qui va s'opérer magiquement dans tout l'Empire, au signal du Kaiser, secondé par le principiculc Max de Bade. Qu'il suffise, aujourd'hui, de prendre un de ces journaux au hasard, et de clarifier le trouble breuvage
qu'il nous offre comme vin d'honneur et de paix. C'est du Volksstimme (de Francfort) que nous viendra l'exemple indéniable de la roublardise allemande, succédant à la violence sans frein qui a marqué la déclaration de guerre et les années de barbarie que le monde vient de vivre du fait de la pieuse et impériale Allemagne,
L'écrivain de Francfort ose publier que la note de paix du gouvernement allemand « impose » surtout aux socialistes de l'Entente un devoir impérieux qui est d'exprimer leur volonté de paix et même d'influer « par une action énergique » sur la réponse de leurs gouvernements. Et le doucereux Volksstimme explique que les socialistes de France, particulièrement, ont subi l'influence des chauvins français, mais que cela n'a plus de raison d'être, car personne ne peut plus mettre en doute la volonté de paix du peuple allemand, ainsi que de son nouveau gouvernement qui repose sur une base démocratique ! Et il insiste en affirmant que c'est le devoir impérieux des socialistes qui veulent servir la cause de la paix de s'incliner devant les faits incontestés : un de ces faits serait la transformation complète du régime gouvernemental en Allemagne ! Et il recommence, il ressasse cet argument qu'il croit kapital et irrésistible : que la transformation du régime est un fait accompli, que la volonté de paix du nouveau gouvernement est incontestable I
Mais personne, parmi les Alliés, ne songe à nier cela, honnête Volksstimme ! Oui, le peuple allemand veut la paix ! Oui, même le gouvernement allemand veut la paix ! Que le peuple et le gouvernement allemands soient obligés de vouloir la paix, cela est hors de question. Et nous la voulons aussi comme eux, d'abord parce que nous l'avons toujours voulue, même au mois d'août 191 4. ensuite parce que nous avons
« gagné la guerre », ce qui nous permet, non seulement de vouloir et de faire la paix, mais de vouloir et de faire notre paix à nous, c'est-à-dire une paix juste et honorable, qui nous rende notre bien, qui se refuse aux conquêtes de territoires, aux annexions de populations, qui ne comporte que la réparation stricte des destructions, des dommages, des crimes commis par l'envahisseur allemand et ses complices. Cette paix ne rendra pas la vie à ceux qui sont morts pour la défense de leur patrie, elle ne fera que porter remède aux blessures guérissables de la France et de ses Alliés, et surtout, elle devra rendre impossible une autre agression, plus sauvage encore, s'il est possible, que l'Allemagne ne manquerait pas de préparer si son kaiserisme et son militarisme sortaient indemnes de la lutte après avoir été vaincus.
Voilà pour la paix. Quant à l'Allemagne convertie, démocratique, libérale et pacifique, le monde entier sera surpris et heureux d'assister à son avènement, mais c'est affaire à l'Allemagne de se réformer, pour son bien et pour le nôtre. La réforme de l'Allemagne est une question, et la fin de la guerre en est une autre. La question de la réforme démocratique sera résolue par l'Allemagne, et elle ne peut être résolue que par elle : nous l'y aiderons en la débarrassant de son Kaiser, de son Kronprinz, et de toute la séquelle redoutable de ses militaires, théoriciens de la guerre, exécutants implacables de leurs théories. Mais pour la fin de la guerre, cette seconde question nous incombe, de même que la formule de la paix : cette formule sera rigoureusement équitable, on peut s'en fier aux dirigeants et aux peuples de l'Entente. Lorsque la guerre aura été liquidée, et que l'Allemagne se sera soumise à la paix juste, alors elle pourra
faire sur elle-même tous les retours de conscience commandés par les événements, toutes les opérations chirurgicales pour changer son régime abhorré du monde entier.
Il n'y a pas d'impérialisme chez les nations de l'Entente. La France, l'Angleterre, l'Italie, la Serbie, la Roumanie ne réclament que ce qui leur appartient. Les États-Unis n'ont voulu, en entrant dans la lutte, que servir la civilisation et garantir l'avenir.
Si l'Allemagne veut vraiment la fin de la guerre et le règne de la paix, son gouvernement, quel qu'il soit, n'a qu'à envoyer, pour régler l'armistice préliminaire, un représentant au grand quartier général du maréchal Foch, généralissime des armées françaises et alliées. (7 novembre 1918.)