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LI. — QU'ILS VIVENT

ET voilà pour le Kaiser !... pour employer la formule des contes arabes des Mille et une nuits. Il a fui dans la défaite, sous les malédictions de son peuple et de son armée. 11 n'a pas eu le courage d'affronter une bataille suprême, à la tête de ses troupes, comme l'a fait Napoléon 1" à Waterloo, comme l'a même fait Napoléon III à Sedan. Il a refusé d'être un mort, ou un prisonnier. Il s'est sauvé sanfs rien dire à personne, pas même au général qui commandait le G. Q. G. allemand. Il a préféré prendre le train, emmenant ses officiers et ses domestiques, après s'être fait précéder de quelques wagons contenant ce qu'il faut pour vivre, et en laissant derrière lui ses fils, sa femme, et le restant de sa famille. Débrouillez-vous comme vous pourrez ! Chacun pour soi, et le vieux bon Dieu allemand pour tous !

Lui, le Seigneur de la guerre, est maintenant dans le château du comte Bcntinck, à Anierongen, où il loge, sous le nom infamant de Guillaume de llohenzoUern, sous la surveillance de la haute police hollandaise, en attendant peut-être que la justice internationale demande son extradition et lui mette la main au collet.

Et voilà pour le Rronprinz ! ... On a annoncé qu'il aurait été tué par ses soldats, dans le train spécial qui essayait de suivre le train paternel. Si la nouvelle avait été vraie, l'un des fauteurs de la criminelle agression de l'Allemagne, celui qui célébrait « la guerre fraîche et joyeuse » au moment de l'entrée en campagne, le chef de la ruée sur Verdun en 1916, aurait eu sinistrement et obscurément sa part, égorgé comme un animal nuisible dans son train de luxe, par ceux quil avait menés au désastre. La nouvelle était fausse, et le Kromprinz est encore à Oosterland, dans l'île de Wieringen.

Et voilà pour la Kaiserine et la Kronprinzessin! . . . Elles sont toutes deux gardées à vue par les révolutionnaires de Berlin dans le nouveau palais de Potsdam, dans l'une de ces salles funèbres, d'ornementation noire et argent, où s'est tenu le conseil de guerre de 1914 qui a déchaîné le fléau du militarisme sur l'Europe.

lis seront les derniers spécimens des races d'autocrates et de conquérants, de bourreaux, d'incendiaires et de pillards qui disposent des territoires et des nations depuis des siècles. Espérons que cette guerre a eu raison de cette espèce, qu'elle a été vraiment la guerre d'émancipation de l'humanité entière, l'Allemagne comprise, et que par elle notre Révolution française a connu enfin son triomphe contre les hordes d'esclaves et les rois conjurés.

N'a-t-on pas eu cette sensation, au Parlement, pendant que le président du Conseil, ministre de la guerre, prononçait l'arrêt contre l'Allemagne au nom du peuple français,. au nom du gouvernement de la République française, au nom de la France une et indivisible, pendant que le canon annonçait la délivrance, scandant chaque article de l'armistice de ses coups victorieux ? Gomment ne pas apercevoir que le

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chef du gouvernement républicain signifiait, au nom de tous, qu'avec le jour de gloire, le jour de la justice et du droit était aussi arrivé? Et comment ne pas acclamer ce vétéran, debout depuis plus d'un demi-siècle pour la cause de la liberté, et qui apportait à la tribune l'acte de soumission de l'Allemagne impériale et féodale? Désormais, l'œuvre de Bismarck est détruite. Avec Clemenceau, la République a trouvé son chancelier de fer, délégué du Parlement, serviteur de la Nation, investi du pouvoir temporaire qui suffit à affranchir les démocraties des servitudes et des fatalités du droit divin et du droit héréditaire.

Et voilà pour Charles I" d'Autriche !... Il a quitté sa capitale. Vienne, avec ses bagages, laissant après lui le manifeste larmoyant de son abdication, se réfugiant en Suisse où il va devenir simplement Habsbourg, comme l'autre s'inscrit désormais Hohenzollern !

Faut-il se souvenir aussi de l'ex-roi de Grèce Constantin, laissant son fils régner piteusement sous la main de justice de Venizelos?et des tsars bulgares, Ferdinand, bientôt suivi de Boris, disparaissant comme dans une trappe à la vue des armées alliées ?

C'est une débâcle des trônes et des couronnes. La liste s'allonge tous les jours. Chaque courrier apporte la nouvelle d'un nouveau déménagement. Le Bavarois a précédé le Prussien, le Saxon suit le Bavarois, le Wurtembergeois suit le Saxon, le Hessois s'effondre, le Badois s'évanouit. Nous n'avons plus qu'à attendre le pouvoir nouveau qui va s'installer parmi ces démolitions. Quant aux ex-titulaires de ces empires et de ces royaumes réduits en poussière par les armées des nations alliées, brutalement et imprudemment provoquées, peu nous chaut ce qu'ils deviendront. L'idée de leur jugement, de leur

condamnation, de leur exécution, doit fatalement se présenter à riraagination vengeresse des peuples persécutés, ravagés, martyrisés par ces chefs de castes qui prétendaient incarner, au-dessus des foules, un pouvoir divin. Mais à la réflexion, l'opinion devrait être unanimepour les laisser vivre, chargés d'opprobres, couverts de malédictions, dans quelque prison où ils seraient à jamais encagés, comme des vautours charognards. (iU novembre 1918.)

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