‹ Notre tempsChapitre 53 sur 75 · LU. — FÊTES DE DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

LU. — FÊTES DE DÉLIVRANCE

DEPUIS le 1 1 novembre, jour où les cloches ont sonné, où les canons ont tonné, pour annoncer la signature de l'armistice, la fin de la guerre, la conclusion d'une paix durable, la France est en fête, malgré tant de morts, tant de misères, tant de deuils. Il ne faut pas s'étonner des manifestations de joie populaire qui se sont donné libre cours à pleines rues, à pleines places, autour des canons pris à l'ennemi et des statues des villes de France pavoisées et fleuries. Comment, après plus de quatre années de contrainte et de silence, n'y aurait-il pas eu une mise en liberté des sentiments refoulés chez tous en vertu d'un tacite mot d'ordre qui n'eut pas besoin d'être formulé ?

Il n'y a qu'à se souvenir de ces quatre années où la vie de Paris a été suspendue, frappée de léthargie apparente au nom de la France qui se battait sur le sol envahi. En vérité, cette discipline volontaire a été admirable. Il semblait que les conversations eussent été interrompues subitement par l'annonce du grand drame où se jouait la vie de la patrie. On s'arrêta de parler, on eut l'air de s'arrêter de vivre, pour

attendre l'issue du combat. Les vieux, les femmes, les enfants, tous ceux qui ne pouvaient en être, en étaient tout de même par leur volonté de patience indéfinie. Us écoutaient gronder les canons, à l'est ou au nord : les canons libérateurs de la première Marne, en août-septembre 1914 ; les canons de l'Aisne pendant les aiïnées i5-i6 ; les canons de Verdun et de la Somme, en 17 ; et enfin, en 18, les canons qui essayaient de forcer le passage entre nos rivières, depuis le 31 mars jusqu'au i5 juillet.

On devait entendre d'autres explosions plus proches, depuis les bombes des premiers avions qui survolèrent Paris avec des menaces insolentes au mois d'août 1914. jusqu'aux lourdes tombées de mitraille des zeppelins, jusqu'aux torpilles des gothas qui ont incendié et tué pendant toute cette dernière année de guerre. L'humeur héroïque et légère de Paris ne s'est pas démentie sous ces meurtrières averses de fer et de feu. C'est avec sa blague ordinaire que la ville, réputée d'existence frivole, a consenti à la vie des sous-sols et des caves. 11 est à jamais regrettable que les murs humides, suintant de salpêtre, où avaient lieu les réunions nocturnes des habitants, n'aient pas retenu les propos plaisants et railleurs qui s'échangeaient pendant le bruit formidable des catastrophes, des écroulements, des assassinats foudroyants perpétrés par les aviateurs du Kaiser. Peut-être un jour, comme les paroles gelées entendues par Rabelais, les dialogues souterrains des années de la grande guerre se feront-ils entendre à nos descendants, et écouteront-ils avec recueillement ce qui bruira sous les logis d'autrefois et s'envolera par les soupiraux et les grillages.

Ce qu'il faudrait évoquer encore, c'est le terrible épilogue de la guerre qui fut infligé à Paris par la science de l'artil-

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lerie et les progrès de la balistique. Le a3 mars 1918, jour où le premier obus du super-canon boche tomba sur la Ville, un fait nouveau de la guerre, pourtant si fertile en surprises horribles et abjectes, fut révélé à la population parisienne et en même temps à l'humanité civilisée. Sans avertissement, par-dessus les armées combattantes, les civils sans armes, incapables d'une riposte, étaient associés aux dangers des champs de bataille. Les croyants dans leurs églises, les vieillards dans leurs lits, les enfants dans leurs crèches, les infirmières dans leurs hôpitaux, les passants dans leurs rues, payèrent le tribut sanglant au Moloch exterminateur, vieux bon Dieu des armées allemandes et de leur impérial seigneur.

J'ai dit que les civils étaient sans armes. Ils n'en avaient qu'une et ils en usèrent. Ni malédictions ni supplications. Personne ne demanda la fin de la guerre, la signature de la paix. La seule arme fut l'esprit, un nom de baptême qui traversa l'atmosphère violente, et s'en alla railler le monstre invisible. La grosse Bertha ! Si l'Allemagne pouvait comprendre quelque chose au sentiment invincible, plus fort que tout, qui fit trouver ce nom, au même instant, à tous les jeunes et vieux Gavroches de Paris, elle comprendrait comment elle a été vaincue et pourquoi elle devait l'être. Livrons cette énigme à la méditation de ses 98 intellectuels à lunettes d'or, ils emploieront à la déchifTrer les heures de la défaite et les loisirs de la paix.

Paris, ayant ainsi vécu, ayant ainsi souffert sans se plaindre, ayant répondu aux canonnades par la plaisanterie ; Paris, tout en maugréant çà et là, à huis clos, contre les restrictions, ayant accepté quand même les privations de pain, de viande, de sucre, de café, de chocolat, de gâteaux

même ! Paris ayant vécu sans lumière, par les rues éclairées de veilleuses, « sous l'obscure clarté qui tombe des étoiles »,

— Paris, forcément, devait déborder de mouvement au jour où tonnaient les coups de canon de la délivrance, annonçant que l'Empire d'Allemagne était abattu et vaincu. Faut-il le chicaner parce qu'il a fait plus de bruit, en huit jours, qu'il n'en a fait en quatre ans ? parce que le défilé de dimanche dernier en l'honneur de l'Alsace et de la Lorraine a été raté

— ce qui n'est pas la faute de Paris, mais de ceux qui sont chargés d'organiser les spectacles auxquels la foule est conviée ?

Ma foi, non I Comme tout le monde, je regrette les confetti, stock écoulé par quelques mercantis qui ont essayé de faire un jour de mi-carème avec la date solennelle où nous est apparue la Victoire en deuil. Mais cela a été interdit, et vraisemblablement ne se renouvellera pas.

L'important, c'est qu'une foule enthousiaste et grave ait occupé la Ville, sans un cri, sans un désordre, et qu'elle ait célébré, comme elle l'a voulu, autour des canons boches muselés, le retour à la patrie de l'Alsace et de la Lorraine. Même sans organisation, même sans musique, le défilé manqué était d'un splcndide réconfort, si l'on songeait à l'autre défilé, — celui du Kaiser passant par la voie triomphale de Paris, suivi de dix mille cavaliers, prêts à nous traiter en rebelles et en esclaves. (2i novembre i9i8.)

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