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LE POING ALLEMAND EN ALSACE-LORRAINE

LE jour de l'Alsace-Lorraine est enfin venu. Entrée des Français à Metz ! Entrée des Français à Strasbourg ! Ce sont des événements solennels dans la vie de l'Europe, c'est la revanche légitime obtenue contre l'Allemagne, dont l'appétit démesuré a provoqué cette reprise. On peut dire que c'est elle, l'Allemagne impériale, unifiée en 1870, qui a forcé la France à la résistance d'abord, puis à l'ofFensive, puis à la victoire. La réintégration de l'Alsace-Lorraine était la première condition de cette victoire. Les autres conditions du traité de paix qui va s'élaborer viendront pour consolider l'intégrité de notre sol et le retour des Lorrains et des Alsaciens à la mère patrie.

Car il va falloir bannir à jamais celte légende que le temps ' avait passé, que trop d'Allemands s'étaient établis dans les villes et les campagnes de la Lorraine et de l'Alsace, que le patriotisme des descendants d'Alsaciens et de Lorrains ayant opté pour l'Allemagne avait forcément faibli, etc. On ne comptait pas assez, en propageant de tels doutes, avec la double force de la race et de l'Histoire. Il ne suffît pas d'un

SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE ib']

demi-siècle pour abolir le souvenir du passé dans les esprits et dans les cœurs fidèles. Les Alsaciens et les Lorrains qui avaient opté pour l'Allemagne, en souffrant cruellement d'une telle adhésion, avaient obéi à des motifs que nous devons respecter : la fidélité au sol, la nécessité de vivre, la soumission au travail de toujours.

La preuve de la légitimité de leur acte, on la voit clairement aujourd'hui par l'explosion de leur invincible attachement à la France. Les vieux d'autrefois, leurs enfants, leurs petits-enfants, sont toujours des Français d'origine, de raison et de sentiment. Le gouvernement allemand n'a-t-il pas dû demander au gouvernement français, depuis la signature de l'armistice, qu'il veuille bien intervenir pour assurer à la retraite allemande l'ordre de sa marche et l'attitude neutre des populations?

Ces populations, que les Allemands nous représentaient comme foncièrement allemandes, doivent faire effort sur elles-mêmes pour assister froidement à la fuite de leurs tyrans et de leurs bourreaux. Pour échappera ce désir d'intervenir qui est en elles, il leur faut calmer leur impatience en comptant les jours qui les séparent de l'arrivée de leurs libérateurs, il leur faut s'occuper, enfin, de préparer les drapeaux qui vont pavoiser des trois couleurs victorieuses de la France républicaine, l'Alsace et la Lorraine délivrées.

Des tyrans et des bourreaux, oui, c'est ce que furent les gouvernants allemands pour les deux provinces arrachées k la France parla force en 1871. Si l'on avait encore un doute sur ce sujet, il n'y aurait qu'à recourir à l'extraordinaire recueil de preuves publié par M. André Fribourg aux Editions d'Alsace et de Lorraine, sous ce titre: Le Poing allemand en Alsace-Lorraine. Après avoir pris la connaissance

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exacte de ce détail terrible d'exactions, d'injustices, de crimes contre les personnes, les propriétés, les consciences, il ne peut plus rester une hésitation dans l'esprit de ceux qui pouvaient croire à un ralentissement, à une stagnation de l'esprit français dans les provinces rattachées à l'Allemagne ennemie. Qu'on lise ce recueil d'André Fribourg, où l'écrivain éloquent et ému de Croire s'est borné à transcrire uniquement des documents allemands, avec une méthode historique indiscutable. On y verra que la terreur allemande n'a jamais cessé d'exercer ses sévices en pays conquis depuis les protestations de février et de mars 1871, rédigées par les représentants des départements français du Jlaut-Hhin. du Bas-Rhin et de la Moselle. Pour résister à la pression tyrannique des autorités nouvelles, la Ligue d'Alsace fut fondée au lendemain du crime de l'annexion, et son a5' bulletin (en 1873) annonçait en ces termes prophétiques les temps qui sont venus : « Oui, Guillaume ! sois-en certain ! en annexant violemment et contre son gré l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne, tu as préparé à tes peuples et à ta famille un avenir de sang I Nous avons juré un inaltérable attachement à la France et nous tiendrons notre serment. Le jour où le clairon sonnera la marche au sommet des Vosges, l'Alsace sera debout !... ')

Les conseils de guerre, inexorables, répondaient à cette propagande, fortifiée par les protestations des députés au Reichstag. Des listes noires étaient dressées qui comprenaient les Alsaciens-Lorrains à expulser en cas de mobilisation, et ceux qui devaient être arrêtés et internés dans des casemates à l'abri de tout coup de main. Il en fut ainsi. Les uns furent enfermés dans la formidable forteresse d'Ehrenbreitstein, au-dessus de Coblentz, d'autres furent fusillés.

Mais il faut recourir au livre d'André Fribourg pour savoir commeat, depuis 19 14, le régime de la terreur fut appliqué dans toutes les classes de la société, fonctionnaires, maires, hommes politiques, bourgeois, ecclésiastiques, commerçants, artisans, ouvriers, paysans, soldats, et même parmi les femmes, les enfants.

Quand on a lu cette nomenclature effroyable, on est fixé sur les sentiments de l' Alsace-Lorraine, on remercie l'hietorien qui a fourni ce document, et on affirme, avec un autre propagandiste des sentiments français de l' Alsace- Lorraine, M. Serge Barranx, que l'Allemagne a eu beau implanter sur le sol alsacien-lorrain plus de 400.000 immigrés, ceux-ci n'ont pu germaniser ni la plaine ni la montagne, et que c'est au contraire l'Alsace-Lorraine qui a moralement annexé les nouveaux venus. L'entrée des Français à Metz et à Strasbourg est la conclusion logique attendue, acclamée, de l'état de choses barbare établi en 1871. (23 novembre 1918.)

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