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LIV. — CLEMENCEAU ET FOCH A L'ACADÉMIE

OH peut faire trêve aux débats sur les horreurs de la guerre et les problèmes de la paix, puisque, cette semaine, la littérature a eu son jour. L'Acadéuiic française est, en effet, ou doit être, une assemblée littéraire, et c'est ainsi qu'elle a désigné, pour faire partie des Quarante, Clemenceau et Foch.

En réalité, ce n'est pas comme littérateurs que les deux nouveaux académiciens ont été élus. Voici en quels termes le président a proclamé le résultat : « A la veille du jour où le maréchal Foch, à la tête des armées françaises, va faire son entrée triomphale dans la ville de Strasbourg, l'Académie française a élu à l'unanimité M. Georges Clemenceau, ministre de la guerre, et le maréchal Foch, commandant en chef des armées alliées. »

Rien ne peut être plus précis. C'est la victoire de la France qui est célébrée par cette double élection. Il n'y a qu'à féliciter l'Académie de son heureuse pensée, commandée par les événements dramatiques et magnifiques auxquels nous assistons. L'Académie ne pouvait pas, ne devait pas résister

au courant impétueux de l'opinion qui ne sépare pas les deux grands ouvriers de la victoire, et qui rend hommage à tous en leurs personnes représentatives. Il y a d'ailleurs toujours eu, sous la coupole, une tendance à élire des personnages de la société française, en dehors de tous mérites littéraires. Les exemples sont nombreux, et si certains ont paru, et paraissent encore, peu probants de toutes manières, cette fois, la double manifestation est irréprochable.

Lorsque l'heure de la réception viendra, il faudra bien tout de même, en célébrant les titres des récipiendaires, tenir compte au maréchal Foch des écrits où il a présenté son enseignement de l'Ecole de Guerre. Ce sont deux volumes : De la conduite de la guerre et Des principes de la guerre. Pour Clemenceau, s'il prend séance, il apportera un bagage considérable d'une variété assez extraordinaire, et qui aurait bien pu trouver accès à l'Académie sans la guerre, si Clemenceau avait eu l'humeur académique, et si les académiciens avaient su s'abstraire de l'esprit de parti devant un écrivain et un orateur qui n'était pas de droite. Car généralement, avant la guerre, on ne pratiquait la tolérance, on ne faisait l'union que sur les candidats de droite. Ceux de gauche étaient habituellement et soigneusement tenus à l'écart, et les quelques exceptions ne font que confirmer la règle. Depuis la guerre, tout est changé, il n'y a plus d'opinions à l'Académie, qui est bien l'endroit du monde où peut se pratiquer le mieux l'union sacrée. Ainsi, Joffre fut nommé comme vainqueur de la Marne, malgré qu'il soit républicain, et même, dit-on, franc-maçon.

Clemenceau n'est pas franc-maçon, mais c'est tout comme si l'on veut désigner par là les esprits hors de l'Eglise, ce qui n'est pas toujours exact. En tous cas, il est sûrement repu-

blicain, il l'a affirmé et prouvé tout au long de sa vie. Inutile donc, parce qu'il est Vendéen, d'essayer de le métamorphoser vaguement en chouan. Il est tout ce qu'il y a de plus antichouan, précisément parce qu'il est Vendéen, et qu'il y a en lui, par les siens, par tout son pays qu'il adore, un écho invincible des luttes anciennes. C'est un bleu de Vendée, tout ce qu'il y a de plus bleu de Vendée. C'est ici que se trompe Frédéric Masson, pour lequel j'ai beaucoup d'amitié en dehors de toutes opinions, lorsqu'il croit que la foi en la patrie s'est tout à coup éveillée dans le cœur vendéen de Clemenceau. Comment Masson, si loyal, peut-il penser et écrire une affirmation pareille ? Il se trompe ou il a été trompé. Toute sa vie, Clemenceau a eu, eu son cœur de Vendéen, un cœur de Français. Toute sa vie, il a été animé par la foi en la patrie, et toute sa politique, qu'on la discute ou non, qu'on le veuille ou non, a été aiguillée par le péril où nous tenait l'Allemagne depuis 1870. Déroulède vivrait aujourd'hui qu'il le reconnaîtrait, et qu'il rendrait hommage h son ancien adversaire, en lui disant tous ses regrets de l'avoir méconnu. Il reconnaîtrait aussi que si Clemenceau a pu donner son énergie et sa clairvoyance à la France, ce n'est pas de la faute des nationalistes et de leur chef, qui avaient tout fait pour abattre, de toutes les façons, celui qui devait prendre sur eux une telle revanche.

De même, Frédéric Masson se trompe encore lorsqu'il croit que Clemenceau, lors de l'affaire Dreyfus, « se posait en ennemi des chefs de l'armée ». Les preuves du contraire sont dans les sept volumes d'articles écrits au jour le jour précisément pour sauver l'armée d'une affaire où voulait l'engager l'esprit de parti, servi par des coupables ou des inconscients. Clemenceau, à ce moment, a vu clair, comme il a vu clair

dans la guerre actuelle. Sa clairvoyance ne date pas du jour où il est devenu ministre de la guerre. Son talent ne date pas non plus de 1918. Que ses collègues du pont des Arts veuillent bien lire La Mêlée sociale, Le Grand Pan, Aufil des jours , Aux embuscades de la vie. Figures de Vendée, Les Plus forts ^ Le Voile du bonheur. Dans les champs du pouvoir, ils apprendront à y connaître l'écrivain par les merveilles d'un raisonnement né de l'observation et embelli par le rêve, par la force d'un style original, qui ne doit rien à aucun modèle de littérature, qui est fait d'analyse sociologique et d'acharnement a trouver le mot vrai, la formule juste. Qu'ils veuillent bien relire aussi les discours de l'homme politique, depuis le discours sur l'amnistie, de 1876, jusqu'au dernier discours prononcé à la Chambre, pendant que tonnait le canon de l'armistice. Il en est d'admirables, et je recommande aux académiciens le Discours de Salerne comme un des plus beaux qui aient été prononcés, dans l'antiquité et de nos jours. Ils verront ainsi qu'ils n'ont pas seulement nommé un ministre de la guerre, mais un écrivain et un orateur. (2S novembre 1818.)

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