LV. - A METZ ET A STRASBOURG
QOELLB a dû être l'émotioa des spectateurs devant la Lorraine et l'Alsace se donnant de nouveau à la France par leuis foules accourues de toutes parts, par leurs fleurs, leurs acclamations, leur ivresse de la liberté retrouvée I Cette émotion, on a le droit de dire que la patrie tout entière l'a ressentie, que de tous les points du sol on a entendu la rumeur de gloire qui venait des pays délivrés. Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour se représenter les avenues, les rues, les places de ces vieilles cités françaises de Lorraine et d'Alsace envahies par le populaire, gens des villes et de la campagne défilant avec les soldats bleus chargés de leurs quatre années de guerre et marchant allègrement, parmi les bouquets, les sourires, les cris de joie et les larmes.
Malgré le ciel gris de décembre, tout a flamboyé à Metz, à Strasbourg, à Colmar, k Mulhouse. Les flammes tricolores des étendards et des drapeaux embrasaient l'atmosphère. Les armes des oflîciers et des soldats brillaient comme des emblèmes de la loi et de la justice enfin rétablies. Les gêné-
raux vainqueurs passaient parmi l^i houle humaine au pas pacifique de leurs chevaux. Les magistrats de la République apparaissaient enfin comme la personnification de la France redevenue maîtresse d'elle-même. A Metz, les Lorraines, en leurs anciens costumes, coiffées de leurs petits bonnets, à Strasbourg, les Alsaciennes en jupes vertes et rouges, leur chevelure ornée des larges nœuds de rubans de toutes couleurs, et à Colmar et à Mulhouse aussi, formaient des cortèges marchant, dansant et chantant, à l'armée et à ses chefs militaires et civils. Les vieux Alsaciens en gilets rouges, en habits à vastes basques, le grand tricorne sur la tête, ressuscitaient tout le passé de la vieille terre sacrée.
Ce fut une féerie historique organisée en un jour. Où donc étaient tous ces gens avec ces costumes, que l'on n'avait pas vus ainsi à pleine rue depuis un demi-siècle, que l'on n'avait jamais vus si nombreux, affluant de toutes parts, venant vers la Porte Serpenoise de Metz, vers le haut clocher de la rouge cathédrale de Strasbourg ? On croirait voir tous les dessins de Hansi prendre corps, grandir, devenir la réalité vivante. On croirait voir surtout l'œuvre d'Erckmann- Ghatrian sortir des livres magnifiques où se conservent l'histoire et la tradition de l'Alsace. Ils sont tous là, les personnages mystérieux ou réels des Contes fantastiques, des Contes de la Montagne, des Contes des bords du Rhin. Yoici maître Daniel Roch et voici le Joueur de clarinette, et non loin l'illustre docteur Matheus. Un roulement de tambour, et Madame Thérèse passe à la tête des Volontaires de 92, puis les Conscrits de i8i3, les soldats de Waterloo, ceux de l'Invasion, ceux du Blocus, et les paysans dont l'ancêtre nous a conté l'Histoire de la Révolution.
A les revoir tous ainsi, toujours pareils, ces Alsaciens, ces
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Lorrains, que vont dire ceux qui avaient quelque doute, quelque hésitation sur les sentiments des provinces qui furent arrachées à la France par la violence en 1871 ? Les années ont pu passer, les droits d'un peuple libre ont subsisté. L'Alsace et la Lorraine étaient au cachot de l'Allemagne, la porte a été ouverte par la force juste, les captives sont sorties jetant dans l'espace le cri de la délivrance.
Le symbole, en Lorraine, de cette reprise de possession, c'est le trousseau des clefs de Metz remis au maire par le président du Conseil. En Alsace, c'est le drapeau de la garde nationale de Strasbourg remis aussi au maire par Clemenceau, drapeau tricolore de i8o5, sauvé et caché en 1870, au moment de l'incendie de la ville, par M. Kœsslcr, agenlvoyer, conservé depuis et confié il y a huit jours à Clemenceau, par le lieutenant Kœssler et sa sœur la doctoresse Kœssler. Le vœu de leur père, mort en 190a, était que cette relique rentrât à Strasbourg avec la France et la République victorieuse. Le vœu est accompli.
Fêtes magnifiques, après tant de sang, tant de deuils que la France n'a pas voulus. L'Allemagne portera le poids éternel de l'horrible guerre. Qu'elle reste maintenant derrière la mouvante barrière du Rhin. « Le plébiscite est fait I » telle est la parole de vérité, prononcée par le maire de Strasbourg, répétée par le Président de la République. Aucune force mauvaise ne pourra plus prévaloir contre le libre don renouvelé de la Lorraine et de l'Alsace à la France. (16 décembre 1918.)