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LVI. — JOFFRE ET CLARETIE

VOICI le jour de réception, à l'Académie, du maréchal Joffre. Grande fête patriotique sous la coupole. Ce sera peut-être aussi une séance d'histoire si le récipiendaire a été amené à raconter exactement les faits de 1914 : l'irruption française en Alsace, la bataille de Morhange, la retraite de Charleroi, la victoire de la Marne. Joffre a été le grand acteur en vedette de ces faits d'armes. Nul ne peut en parler mieux que lui, pour fixer la vérité, pour essayer, devrais-je dire, de fixer cette vérité fuyante, difficilement saisissable, qui court à travers l'histoire humaine.

Si notre maréchal est d'humeur à philosopher, il pourra expliquer à l'assemblée les circonstances qui l'ont aidé dans son nMe d'homme de guerre chargé de prendre les décisions, de signer les ordres. Son action, à lui, sera mise en valeur par le directeur en exercice chargé de le recevoir et de dire par sa louange la raison du choix de l'Académie. Le poète de la Chanson des Gueux, l'éloquent et lyrique Jean Richepin, ne manquera pas à ce devoir, et nous aurons sans doute par lui une psychologie de Joffre, ferme devant les dangers.

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calme devant le débordement des forces allemandes, maître de cette retraite que Foch a qualifiée de géniale. Le fait certain, en effet, est que l'armée française a été tirée presque indemne du péril où elle pouvait se trouver, puisque, subitement, elle a pu s'arrêter, se ressaisir, faire face à l'ennemi de la rapide et victorieuse façon que l'on sait.

La bataille de la Marne a donc, au début de la guerre, sauvé la France et ses Alliés, on peut dire le monde entier, du danger effroyable de la domination allemande. Là encore, Joffre commandait, et les ordres des mouvements de troupes, avec leurs dates, ont toute la précision des preuves historiques en faveur de son commandement. Cela ne signifie pas qu'il doit avoir seul la gloire du triomphe. Bonaparte, ni Napoléon, ni aucun chef d'armées, n'a décidé seul de l'exécution d'un plan militaire, et il est bien certain que JofTre a eu comme collaborateurs elficaces Foch et Sarrail, Maunoury et Galliéni. Si le nouvel académicien esquisse la vérité historique attendue de lui, ces généraux seront aussi à l'honneur, pour leiii's interventions dans les conseils et dans l'action.

Il est quelqu'un, encore, dont l'ombre siégera parmi les élus de la cérémonie. C'fst Jules Claretie, que remplace le maréchal Joffre, chargé de son éloge officiel. Celui-ci n'aura que l'embarras du choix parmi les qualités et les occupations de son prédécesseur. Peut-être laissera-t-il un peu dans l'ombre le romancier, le nouvelliste, le directeur de la Comédie Française, pour proclamer surtout le mérite d'historien de celui qui écrivit, au lendemain de la guerre étrangère et de la guerre civile, Vllistoire de la liévolution de i870-li. Cette œuvre, pour hâtive qu'elle ait été (elle a été revue, d'ailleurs), a gardé une valeur, et il ne pouvait en

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être autrement. Claretie eut, en effet, le souci de l'exactitude. Son livre est forcément incomplet au point de vue militaire, puisque les états-majors de France et d'Allemagne venaient à peine de terminer leurs travaux techniques respectifs lorsque la nouvelle guerre, de igiA-iS, est venue rejeter l'autre dans un passé plus profond. Mais le récit des événements n'en est pas moins véridique et suffisamment détaillé. Le fait d'avoir écrit au lendemain même de ces événements est un avantage qvie les historiens de l'avenir, les historiens définitifs, si l'on ose dire, devront reconnaître comme précieux chez leur prédécesseur. C'est beaucoup, en effet, d'avoir vu, d'avoir entendu, d'avoir connu les personnages, d'avoir ressenti les contre-coups des catastrophes, d'avoir partagé les espoirs et les tristesses d'un peuple entier. Un tel état d'esprit ne se retrouve pas, et il est juste et bon qu'il soit inscrit au livre de l'histoire par ceux dont le destin se jouait à travers les péripéties du drame.

Claretie fut donc un historien de 1870-71. Il a été depuis un annaliste souvent hâtif de la vie de Paris, suivant les faits et les gens sans avoir le temps de les fixer nettement, de les définir, de leur donner leur vraie valeur. Il avait d'ailleurs le regret de ces besognes de vitesse, il aspirait au jour de la retraite où il comptait mettre au point ses mémoires et faire des portraits avec ses croquis.

Ce jour n'est pas venu pour lui, et sans doute a-t-il fait ce qu'il devait faire. Journaliste, il l'était depuis le Diogène en 1867, depuis la Marseillaise de Rochefort en 1869, ^' journaliste il est resté jusqu'à la fin, malgré son titre d'académicien, malgré sa fonction de directeur d'une scène subventionnée.

Il ne faut pas, d'ailleurs, médire des journalistes : tous

ceux qui écrivent l'ont été, le sont? ou le seront, à de rares exceptions près. Heureux lorsqu'ils peuvent léguer à l'avenir quelque héritage de pensée et de travail, au bout de tant et tant d'années de copie ! Les chroniques de Claretie garderont, avec ses volumes de la Vie à Paris, valeur de témoignages pour la quantité d'oeuvres, d'anecdotes littéraires, mondaines, sociales, qu'il a réunies, grâce à son activité et à sa documentation.

Il reste aussi le beau livre de sa jeunesse studieuse : Les derniers Montagnards, histoire de l'insurrection de Prairial an 111, où revivent ces six magnifiques victimes. Goujon et Bourbotte, Soubrany et Rommc, Duquesnoy et Duroy, offerts en holocauste à la réaction thermidorienne. Michelet a donné en ces termes son brevet d'historien à l'auteur : « Tout cela, dit-il, a dormi près de quatre-vingls ans dans les dossiers jaunissants des Archives, avec les deux couteaux rouilles de sang. C'est seulement en 69 que Claretie, un chaleureux jeune homme, fort digne de toucher le premier à ces reliques, les exhuma, et dans sa noble histoire leur a dressé un monument expiatoire, payé notre dette ajournée. »

C'est beaucoup, de laisser après soi un tel livre el un tel témoignage. (19 décembre 19i8.)

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