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LVIII. — LAN NOUVEAU

L'an nouveau ne fera pas oublier l'an qui s'en est allé. Triste année 1918, adieu ! Malgré l'aurore delà victoire qui s'est levée sur les champs de bataille de France, malgré Metz et Strasbourg délivrées de leurs chaînes, malgré la terre de Lorraine cl d'Alsace reconquise, malgré le terrible ennemi germanique vaincu, maté, mis dans l'impossibilité <ie dévorer les peuples, malgré la guerre gagnée, 191 8 reste une date sanglante et funèbre dans les annales françaises et humaines. Lequel n'a pas inscrit un jour à jamais néfaste parmi les jours qui sont maintenant passés, tombés au gouffre sans fond de l'éternité? Les drapeaux flottent victorieusement dans les airs, au sommet des belTrois et des clochers, tous les yeux les voient, toutes les pensées les saluent. Mais quels sont les yeux qui ne sont pas obscurcis de larmes, quelles sont les pensées qui ne sont pas enveloppées de voiles de deuil ? Le canon de la délivrance a tonné le II novembre, après que les parlementaires allemands eurent apposé leurs signatures sur l'acte de capitulation de l'empire. Depuis, le vaste cimetière est apparu, le chiffre des

morts et des disparus est tombé dans le silence et la douleur à la tribune du Parlement, soucieux d'assurer l'existence de ceux qui restent. Ce sera une des tâches de l'an nouveau. Il faut recevoir les blessés, les mutilés, assurer le repos à ceux qui ne peuvent plus travailler, servir ceux qui ont servi la France, ceux qui sont partis droit devant eux pour la défense de la patrie attaquée. Ce sera fait. Nul ne se refusera à cette tâche. Les Chambres voteront les lois de secours, tout le monde acceptera les charges qui en résulteront, tout le monde, y compris l'Allemagne, bien entendu. Cela a été affirmé par le président du Conseil, par le ministre des Finances, et c'est la justice qui veut que l'agresseur paie les frais de son agression, les dommages qu'il a causés, les blessures cruelles qu'il a faites, les morts dont il est responsable.

Nous devons aussi quelque chose à nos morts, puisque nous leur devons tout. 11 n'y a pas à nous le rappeler : c'est une dette sacrée que nous devons sentir en nous ; mais il faut que nous trouvions la forme de souvenir et d'hommage qui pourra s'éterniser. En voici une que nous propose Jean de Bonnefon en quelques pages d'une brochure encadrée de noir : les Morts immortels, où les phrases réfléchies, émues, solennelles sont traversées par le glas des cloches. Que nous dit cet écrivain ? Que nous demande-t-il ? Au nom des mères, des pères, des veuves, des enfants des soldats morts à la grande guerre, il demande aux Parlements qu'un jour de deuil légal soit consacré, chaque année, aux défenseurs des libertés tombés pour la victoire.

Pourquoi ne pas écouter ces voix de tous ? « Il importe, dit Jean de Bonnefon, que toutes les générations se souviennent, comme si elles avaient vu, et sachent que la

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liberté du inonde fut sauvée en ces années-ci par des iriillioi de vivants qui laissèrent sur les champs de bataille des millions de morts. Pourquoi ce héros à millions de têtes, qui est l'armée, serait-il anonyme à jamais ? Il faut sauver de l'oubli les noms des enfants de dix-huit ans et des pères de quarante-sept hivers qui sont morts dans un geste égal et gigantesque de libération glorieuse.

(( Le moyen, c'est que chaque année, le maire de chaque commune aille, le jour des morts, présider une cérémonie au cimetière et qu'il appelle les noms des soldats nés dans le >illage et tombés sur les champs de bataille de la grande guerre. Quelqu'un répondra : « Mort au champ d'honneur I » A Paris et dans les grandes villes, les conseillers municipaux feraient pour leurs quartiers ce que feraient les maires pour leurs communes. De même dans les églises, les temples, les synagogues ; de même dans les écoles. Et que cela se fasse ainsi le même jour à la même heure dans tous les pays alliés : ce serait l'union des vivants avec la pensée des morts. »

Comment ne pas recueillir cette idée de pieux souvenir qui va vers tous, qui les veut tous, les morts illustres et les morts humbles, tous ceux que la mitraille a fracassés, a réunis dans la même gloire ? Que leurs noms soient inscrits sur le marbre, au fronton de la maison commune et proclamés devant la foule. Los nations sauvées ne peuvent oublier leurs sauveurs. C'est un des devoirs de l'an qui vient, (i" janvier i9i 9.)

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