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LIX. — LE HAMSTER

IL n'y a plus de Kaiser, il y a le Hamster. Le hamster est un rat allemand, semblable probablement à notre campagnol qui ravage les champs et les jardins, dévore le blé sous terre et tout le reste avec. Tous deux ramassent des provisions pour l'hiver et se repaissent de ce qu'ils ont ainsi entassé pendant la belle saison. Du nom de hamster, les Allemands ont tiré le mot de hamsterei pour désigner pendant la guerre, l'accaparement des vivres interdit par la loi.

Or, une des découvertes de la révolution berlinoise a été que le hamsterei était surtout pratiqué par le seigneur de la guerre, par l'empereur en personne cachant les provisions dans les sous-sols de son château royal de Berlin, comme fait le rat des champs dans son terrier. Il faut savoir gré au correspondant du Temps, M. P. Grentizon, qui a visité ces resserres, d'en avoir dressé un inventaire aussi complet et aussi pittoresque. C'est une conclusion qui aurait manqué à la biographie de l'impérial rongeur.

Ce n'est pas seulement le kaiser prussien qui pratiquait

ce système de la rafle et de l'économie. Il paraît que confrères, petits et grands, rois de Bavière et de Saxe, ducsl d'Anhalt, princes de Tour et Taxis, contrevenaient de la même sorte aux ordonnances qu'ils avaient édictées euxmêmes par l'intermédiaire de leurs gouvernements. Ce n'est pas eux qui acceptaient la carte de viande et de pain, le coupon de graisse, la soupe aux raves, et toutes les fabrications d'ersatz destinées à remplacer les vrais produits animaux et végétaux. Tous, dans leurs châteaux, avaient accumulé des monceaux de victuailles pour parer aux misères du blocus et soutenir le siège de l'Allemagne par les armées de l'Entente, et M. Gentizou nous apprend qu'ils sont devenus, pour le populaire ahuri, la principale curiosité des résidences, qu'on va voir ces merveilles comme on visiterait une exposition d'art culinaire. S'il ne nous les décrit pas toutes, il nous fait entrevoir ce qui a été découvert au château royal de Berlin, et c'est tout à fait suffisant pour nous renseigner sur l'appétit formidable de ceux que le vieil Homère appelait déjà des Mangeurs d'hommes.

Les marchandises du palais ont été évaluées à plus d'un million de marks : boîtes de jambon et de charcuterie variées, ce que les Allemands désignent parce mot extraordinaire de delicatessen ; légumes secs ; pains de sucre ; pâtes alimentaires ; épices ; laits condensés ; pots de marmelade ; pommes ; poires ; thés ; cafés ; fromages ; barriques de graisse ; sacs de farine ; tonneaux de vinaigre ; caisses de biscuits... Il y a quarante mille boîtes, affirme le matelot qui sert de guide à notre confrère. Tous les pays de la terre, les neutres et les ennemis, ont été mis à contribution : confitures Helvetia de Lenzbourg ; chocolats de Vevey et de Lucerne ; quakei^oats de Baltimore ; caviar de la Volga ;

conserves de Londres et de Liverpool ; saumons de Norvège ; sardines à l'huile de Brest ; moutarde à l'estragon de Neuillysur-Seine ; tabac de l'Ardenne belge, — rien n'y manque !

La promenade dans ces halles impériales, sous les voûtes d'où pendent encore et sans cesse les jambons, les saucisses fumées, les quartiers de lard, cette promenade fait songer à une grossière caricature des repas de Gargantua et de Gargamelle décrits joyeusement par notre Rabelais, du festin où se prélasse Sancho Pança devenu gouverneur de l'île de Barataria. Mais il n'y a ici ni plaisir ni joie. Rien n'apparaît que la brutalité sinistre d'un impérial goujat songeant aux provisions de bouche pendant qu'il envoie ses sujets à la mort pour l'assouvissement de son appétit, l'agrandissement de ses domaines, l'orgueil de ses hobereaux, l'enrichissement de ses industriels. L'Allemagne au-dessus de tout ! proclamait-il dans ses discours exaltant l'esprit de sacrifice, dans ses édits ordonnant les restrictions. L'Allemagne au-dessus de tout ! mais au-dessus de l'Allemagne, la saucisse et le saindoux, la truffe et le cochon !

Le Kaiser, dit le Hamster, ne profitera pas de ces économies de victuailles prélevées sur la nourriture stricte de son peuple. Il vit au château d'Amerongen en Hollande,

Paie, suant la peur, et la main aux oreilles Accroupi derrière un rideau.

comme Auguste Barbier nous montrait les héros du boulevard de Gand.

11 peut songer à toute la nourriture qu'il avait enfouie aux cachettes de son château royal. 11 lui faut rester où il s'est interné lui-même, dans ce château de briques, entouré d'arbres, au milieu de la plaine sillonnée de canaux. Il vit

HOTRE TEMPS

là, derrière les grilles, sous la garde de quelques soldats hollandais, ne recevant personne, se cachant à tous les regards hostiles ou curieux.

L'avenir peut lui réserver d'autres châtiments. Il sera juste de l'extrader, de le traduire en conseil de guerre avec son rejeton et complice le Kronprinz, pour qu'il connaisse publiquement, s'il fait semblant de l'ignorer, la somme des forfaits dont il est coupable envers le monde entier. Qu'il retourne ensuite dans quelque château grillagé, avec des sentinelles des armées alliées à chaque porte. Ce sera le vrai châtiment. Ecoutez Hugo, à propos d'un autre :

Gardons ce misérable au sinistre avenir

Jamais au criminel le crime ne pardonne ; Mais gardez, croyer-moi, la vengeance au fourreau ; Attendez : ayez foi dans les ordres que donne Dieu, juge patient, au Temps, tardif bourreau :

Laissons vivre le traître en sa lionte insondable, Ce sang humilierait même le vil couteau. Laissons faire le Temps, l'inconnu formidablo Qui tient le ch&timenl caché sous son manteau

Avec l'aide d'en haut toujours nous triomphâmes. L'exemple froid vaut mieux qu'un éclair de fureur, Non, ne le tuez pas. Les piloris infâmes Ont besoin d'être ornés parfois d'un empereur.

Le pilori veut un écriteau. La grille du château veut une enseigne. Que l'on y inscrive : Ij; Hamster. {9 janvier 1919.)

SOUTENIRS DES ANIMÉES DE LA GUERRE sSl

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