VI. — CARNET DE ROUTE
LA lecture quotidienne du « communiqué » officiel et de la « situation » développée par les stratèges des journaux, peut satisfaire provisoirement le désir de savoir de tous ceux que leur âge ou leur santé laissent à l'arrière, mais d'autres renseignements leur arrivent, sous forme de livres écrits par des soldats, au jour le jour des notes prises sur place. Là se trouvent des détails vécus, un intérêt persistant de véracité et de souffrance, de gaieté et de courage aussi. Je mets à part des livres qui transposent littérairement la vérité, tel que le Gaspard de René Benjamin, expression de l'esprit du faubourg parisien en contact avec la guerre, tel encore que ce petit livre de Paul Géraldy : La Guerre, Madame..., dont l'esprit parisien d'un autre Paris s'élève à une haute et cmotionnante philosophie de la terrible aventure où pouvait sombrer l'Eiirope. Je veux désigner surtout des récits plus immédiats, plus documentaires, si l'on veut, du point de vue des faits, de ceux qui commencent les constructions de l'Histoire.
Ce sont des mémoires de soldats, comme il y en a quelques-uns dans le passé, et qui abonderont pour cette guerre
SOUVENIRS DES an:<ées de la guerre 3^
où tant d'écrivains ont été lancés, où tant d'hommes qui n'étaient pas des écrivains professionnels seront devenus des écrviains de cette guerre.
Des officiers, des soldats, auront su voir et retenir, noter des épisodes et garder le souvenir des ensembles. Parmi ces livres, le récit pittoresque de Marcel Dupont : En Campagne, impressions d'un officier de légère ; les souvenirs d'un canonnier : Ma Pièce, de Paul Lintier, jeune écrivain lyonnais, mort à vingt-trois ans, le i5 mars 1916, après avoir eu le temps d'écrire ces tristes pages glorieuses qui ne cachent rien des mélancolies et des horreurs de la guerre ; les récits des combattants du bois Le Prêtre, recueillis par Jean Variot, qui vécut dans la tranchée où il fut blessé et qui a composé depuis les pages de La Croix des Carmes, faites de simplicité et de belle humeur ; le Journal d'un simple soldai, où Gaston Riou publie ses souvenirs de guerre et de captivité, nous apportant les renseignements les plus précieux sur l'état d'esprit des populations allemandes et les considérations les plus justes sur l'état d'esprit français avant et pendant la guerre ; les pages de journal d'André Tudesq, car des journalistes aussi suivent les combats, et celui-ci. avec les Compagnons de l'aventure, nous donne des narrations de terribles choses vues aux Dardanelles et dans la mer Egée, en Adriatique et en Méditerranée ; enfin, le Carnet de route, de Jacques Roujon, qui relate ce qu'il a vu du commencement d'août 1914 à la mi-janvier 191 5. C'est celui-ci que je choisis cette fois comme exemple de la littérature de guerre sobre, précise et sensible. Suivons ce jeune soldat depuis le jour de son départ jusqu'au jour où la maladie l'oblige à quitter ses compagnons d'armes de six mois.
Appelé au 353* d'infanterie, il rencontre des camarades
4o ÎJOTRE TEMPS
d'enfance, de collège, de régiment, à Humes, village près de Langres, lieu de formation de sa compagnie. Et c'est la vie de cantonnement avec son imprévu, bon ou mauvais, accepté comme aux manœuvres de la petite guerre. Tous pensent que la guerre va être menée rondement, qu'elle ne peut pas être longue. Le détachement va se rendre au front, mais avant on profite du séjour agreste, on savoure les menus simples vite composés pour la faim impérative. on se roule confortablement dans le foin pour dormir. Un lieutenant arrive, quia vu le feu en Alsace et qui assure à ses jeunes soldats que les Allemands ne détalent pas à la vue des Français : ce serait trop simple. Direction vers l'Est, dans le lointain le canon se fait entendre, on s'arrête dans une localité devant le défile de ceux qui vont sur la ligne de feu, et d'autres qui en reviennent, poussiéreux, boueux, hâves, fiévreux, et qui répondent aux interpellations : « Hé ! les troupes fraîches, vous tombez bien, c'est le moment d'en mettre, n
Ailleurs, c'est la fuite des habitants avec leurs mobiliers pêle-mêle. Le détachement fait la halte pour avaler un morceau de viande et boire un peu de jus. Un caporal commande la section et, sur un ordre, l'arme h la main, en tirailleurs à un pas, on marche, on franchit une hauteur, un nouvel ordre arrive, on se couche, on attend. La bataille, de notre côté, semble activée par nos canons de 76 défendant un village que l'ennemi bombarde d'une certaine distance. Une batterie s'en retourne. — « Pourquoi la batterie s'en va-t-elle? On est donc battu ? » L'artilleur daigne répondre aux fantassins : — « Les Allemands nous canardent à 12 kilomètres, ils tirent avec des a 10; c'est très joli de faire la guerre, mais il faut avoir des joujoux pour ç*^ ! » Le détachement recule avec
SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE 4l
l'artillerie, puis tin arrêt où l'on a de nouveau recours aux provisions. Subitement un sous-offîcier de hussards galope : — « Castelnau arrive, crie-t-il, on va les prendre comme dans des tenailles. » C'est alors l'enthousiasme qui anime la jeune troupe pour marcher en avant, on compte sur eux, cela suffit à ces soldats, et sans rien savoir de ce qui se passe, ils se précipitent vers le danger et le destin mystérieux. Après des combats de villages et de tranchées, le soldat-écrivain revient au dépôt où il retrouve les copains qui avaient appris sa mort. La vie de cantonnement recommence pendant quelques jours, troublée par le communiqué que donnent les jour^ nâux du 39 août : « De la Somme aux Vosges... » Ils croient d'abord à une faute d'impression, la Somme mise pour la Sambre, car on n'a pas encore connu de défaite. Puis, pour blaguer, on cherche le « facteur » de Kitchener.
Au nouveau départ de Humes, séjour dans un train qui marche à une allure de marchand de cerises, repas de conserves, fumée de pipes, scies d'atelier, on coupe des manillons, on débarque et, après une vie tranquille de quelques jours, en route pour la région des combats. En passant, on est fêté à Yillers-Cotterets, délivré de l'Allemand depuis la veille, on assiste à un défilé de prisonniers, on va vers le quartier général du corps d'armée, à travers des chemins encombrés de blessés. On gagne Vic-sur-Aisne, on longe l'Aisne en file indienne sur la route bombardée, les balles sifflent, on se couche pour laisser passer la nuée meurtrière, la pluie intense fait quitter la place, les soldats entrent dans la cour ruinée d'une ferme, essaient de dormir sous quelque hangar, quelque charrette, en attendant le matin où le feu recommence. L'ennemi bombarde la gare d'Ambleny-Fontenoy, s'empare de Fontenoy, que le régiment est chargé de
Aa NOTRE TEMPS
reprendre. Ils sont prêts, sac au dos, le lieutenant ami leur dit, brave et goguenard : « Nos chances de mort augmentent de 90 7.- » Après une halte, la nouvelle arrive que Fontenoy est repris, le lieutenant déclare : « Nos chances de mort diminuent. »
La détente qui suit ces états de surexcitation est naïvement célébrée : on se retrouve à table devant une vieille poule au pot, un fricot de lapin, des pommes de terre. Les soldats s'amusent comme des gosses en vacances. C'est la bonne vie. en attendant l'offensive annoncée, à laquelle le régiment prendra part. On repasse l'Aisne, on recreuse des tranchées, puis on part pour Courmelles, au sud de Soissons, 3o kilomètres à pied, on va relever les Anglais dans les tranchées de Bucy-le-Long. A travers tout, les lettres arrivent, quel bonheur ! Elles arrivent même jusqu'au petit poste où le soldat est isolé, face à l'ennemi. Là, il faut lutter non seulement contre le danger invisible, mais contre le sommeil, qui est aussi un ennemi terrible, lorsque l'attention doit être de tous les instants. Question au caporal : « Qu'est-ce que deviennent les petits postes en cas d'attaque? » « En cas d'attaque, les petits postes, ils sont toujours sacrifiés », répond doucement le caporal.
Ainsi sont sobrement indiquées les alternatives de péril et de courte sécurité, ainsi s'expliquent la tranquillité passive des jours de tranchées, les creusements de boyaux sous le feu, le repos dans les abris des carrières et les mouvements de joie désordonnée qui se traduisent par des rondes d'enfants pour marquer le plaisir de n'être pas encore tués, rondes interrompues par la distribution de tartines qui rappellent les « quatre heures » des goûters d'autrefois. On recommence ensuite à écouter siffler les balles, à rampera plat
ventre, à creuser des trous, à tirer des coups de fusil, et les plaisanteries se font jour malgré tout, révélant l'esprit et le sang-froid. L'un des hommes de l'escouade, très grand et très gros, ne daigne pas se baisser pour éviter les balles, ou peutêtre sa corpulence l'en empêche-t-elle, aussi ses camarades lui hurlent: «Sale rosse! Tu seras content quand tu auras pris une balle dans la lampe I Et tu crois que ça nous amusera de te ramener mort, gros comme tu es ! »
Je voudrais donner des exemples de la manière dont la vie de soldat en campagne est transcrite presque aussitôt que vue et vécue. Voici la manière légère :
L'heure de la soupe arrive. Un seul reste à veiller. Les trois autres dinent longuement et gaiement. Quand la conversation devient trop bruyante, la sentinelle lance un coup de soulier dans la toile de tente. Toutes les dix minutes, le pauvre diable écarte la portière et demande :
— Vous n'allez pas bientôt me relever ? J'ai la dent. On lui répond ;
— Ça va bien. La table n'est pas louée. Et puis retire ta tête. Tu fais entrer le froid.
Il se résigne. Il sait que les gens au sec peuvent parler dur aux chiens mouillés. Nous entendons le flic-flac de ses godillots qui s'éloignent. De temps en temps il lâche un coup de fusil, dans le noir, pour tromper sa faim. Il se met « en liaison » avec la sentinelle de droite et celle de gauche.
EnÛn on l'appelle :
— Viens dîner, c'est ton tour. Machin va te remplacer. Essuie tes bottines. Ne salis pas le lapis.
Il se glisse dans le trou, où règne une odeur de pipe, de rata, de guerrier. Sa figure s'épanouit. 11 dit : « Ça sent bon. » Et il le croit. 11 aperçoit son fricot qui mijote sur un réchaud de soldat. Mais très vite, nouvelles inquiétudes :
— Et mon jus ? Je parie que vous ne l'avez seulement pas m au chaud 1
Exclamations indignées ;
— Tiens, regarde-le ton jus, il est là. On l'a même gardé un cigare. Veux-tu commencer par deux sardines ?
A huit heures, le dîner est fini. Chacun nettoie son assiette et son couvert avec de la mie de pain.
Préparatifs pour la nuit : deux vont guetter, deux vont dormir en se relayant de quatre heures en quatre heures. Les deux privilégiés qui peuvent digérer à leur aise allument leur pipe, se passant la gourde de <( gnôle », puis bientôt se lassent l'un près de l'autre, en chien de fusil.
Les deux sentinelles tendent le dos à la pluie. Elles cachent leur pipe dans le creux de la main.
— Quel temps I
— Oui, ça flotte.
L'un tousse. L'autre lui dit :
— Ne restons pas devant le cagibi. Tu vas réveiUer les enfants.
Voici la manière tragique, plus brève :
Une balle l'a atteint à quelques millimètres de l'œil, lui a labouré la joue, est venue sortir près du cervelet. Un circuit. Il passe, sans chanceler, et il nous interpelle : — Je suis joli, pas vrai? Nous osons à peine le regarder. Qui est-ce ? Il est effroyable. Toute une moitié de la face est ruisselante de sang. L'autre moitié rit. Le bonhomme ne souffre pas encore, il crâne : — Ce n'est pas l'heure de faire de l'œil aux dames 1 Et il montre son œil déchiré.
Tel est l'esprit de ce livre qui fait honneur au soldat-écrivain Jacques Roujon, fils de Henry Roujon, mort quelque temps avant la guerre. Mesurez le temps et l'abîme entre le studieux logis de l'Institut et la tranchée ouverte sous lo ciel meurtrier. {6 juillet 1916.)