LXI. — GLOIRE ET ERREUR DE LIEBKNECHT
O'^ examine, à la Morgue de Berlin, le cadavre de Karl Liebknecht pour savoir si le coup de feu meurtrier l'a tué par derrière ou de face à bout portant. A-t-il été assassiné par quelque inconnii, ou frappe en fuite par les soldats qui avaient sa garde ? Peut-être Haase, député minoritaire, ami de Liebknecht, qui assistait à l'autopsie, fera-t-il connaître la vérité. Peut-être aussi cette vérité, défigurée par les témoignages contradictoires, restera-t-elle à jamais inerte et souillée, dans l'obscurité sanglante des événements de Berlin. On ne sait pas pourquoi et comment Liebknecht est mort, on cherche le corps, lynché par la foule et jeté à l'eau, de Rosa Luxembourg.
Ce que l'on peut dire, sans crainte de se tromper, c'est queceltedoublemorlmarque.de honte la naissance de la révolution allemande. Et cela, sans rien concéder sur le rôle qui fut celui de Liebknecht depuis sa sortie de prison. 11 s'était trompe, non seulement sur la valeur morale de ses anciens collègues de la So/ialdemokralie, les Scheidemann, les Ebert et consorts, socialistes ultra-réalistes dont la
doctrine internationaliste s'accommodait de l'alliance avec l'esprit bismarckien, et qui étaient décidés, ils l'ont prouvé, à marcher d'accord avec tous les partis conservateurs et nationaux de la Prusse, et même avec le seigneur Kaiser. Liebknecht s'était encore trompé sur l'état d'esprit de la masse allemande, qu'il crut pouvoir soulever contre les maîtres du pouvoir. Il a payé cette double erreur de sa vie, dans des conditions affreuses, et sans profit aucun pour la doctrine inflexible qui l'animait.
Ni son erreur ni sa mort ne doivent nous faire oublier en France qu'il a été le premier, et le seul, à un moment donné, à protester contre la guerre infâme mise en mouvement par l'Allemagne impériale avec la complicité de tous les partis, socialistes compris.
11 fut coupable, le 4 août 1914, en votant les crédits de guerre ou en les laissant voter sans une protestation. Il y eut désaccord dans la réunion du Parti, mais la minorité se soumit en séance publique du Reichstag, et Liebknecht se soumit comme la minorité. Il se ressaisit après le voyage qu'il fit en Belgique à la fin du mois d'août, et lorsque la discussion des crédits de guerre est ouverte de nouveau au Reichstag le 3 décembre, cette fois, il refuse son vole, il se lève et il parle sous les insultes. Il dénonce la guerre comme une guerre impérialiste, préparée par le parti militaire, comme une guerre de projets annexionnistes, il proteste contre la violation du territoire de la Belgique. De cela, il gardera la gloire.
Son élan une fois donné, il continue, en 1916, en 1916, il jette son démenti au chancelier de l'Empire, lui crie que c'est son gouvernement qui a voulu la guerre.
Ce fut une scène terrible. L'assemblée se souleva contre
le député qui osait rompre le silence pour flétrir de sa dénonciation los chefs criminels de l'Allemagne. Les représentants se précipitèrent dans l'hémicycle, près du banc de la présidence, demandant l'expulsion de l'interpellateur, qu'ils traitaient de « vaurien » et de « fou ». Le député progressiste Ilubrich monta à la tribune où se tenait Liebknecht. lui arracha des mains le manuscrit de son discours. Ce geste fut accompli au milieu des applaudissements des députés et du public des tribunes et avec les cris de : « Vive Ilubrich ! » Le député socialiste Dittmann réussit à reprendre le manuscrit, le rendit à Liebknecht. Le président Kaempf exprima son indignation, déclara que Liebknecht n'avait plus le droit de parler.
Celui-ci resta à la tribune, essaya de continuer son discours. Nouveau tumulte. L'expulsion votée, l'expulsé refusa de sortir. Le député progressiste Muller se précipita sur lui, le prit à bras le corps, pour l'emporter hors de la salle des séances. La lutte entre les deux députés dura quelques minutes, le scandale ne prit lin que lorsque le président déclara la séance levée.
Cela se passait le samedi 8 avril. Le i" mai, Liebknecht fut arrêté, éloigné des séances du Reichstag où il aurait causé de nouveaux scandales. Le prétexte fut, qu'étant militaire, il avait tenu des propos séditieux au cours d'une réunion tenue à Potsdamerplatz. Les propos séditieux consistaient à réclamer la paix comme conclusion à la guerre inique. La perquisition faite chez lui amena la découverte d'une centaine d'invitations à cette manifestation de Postdamerplatz. et i.3oo circulaires portant ce titre : « Debout pour le I" mai ! » Cet appel rejetait sur le gouvernement allemand la responsabilité de la guerre et invitait les ouvriers
et les femmes à tout terminer par la révolution. La commission nommée pour examiner le cas vota l'autorisation des poursuites. En séance publique, Haase réclama, appuyé par le docteur Laszewski. Mais 229 voix contre m livrèrent Liebknecht à la justice.
On se souviendra de cette attitude de Karl Liebknecht, digne fils ici de Liebknecht le père, qui protesta, lui, non seulement contre la guerre bismarckienne, mais contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine, protestation qui lui valut d'être jeté en forteresse avec Bebel. Tous deux, par leur prévision courageuse, contribuèrent sans le savoir à la légende d'un socialisme allemand adversaire de l'Empire. Bebel, plus tard, se chargea de détiomper ceux qui l'interpellaient à ce sujet dans les congrès. Le père Liebknecht mourut avant la crise. Je me souviens de l'avoir vu, en compagnie de Charles Longuet. 11 envoyait alors à la Justice des Lettres d'Allemagne, signées Outis, qui étaient de formidables réquisitoires contre la politique bismarckienne, rapace et félone. C'était un homme d'une grande douceur, avec de la fermeté dans le regard de ses yeux bleus, et un sourire dans sa barbe grise et rousse. Karl Liebknecht, par les portraits de lui que nous pouvons voir, apparaît plus farouche et illuminé que ce tranquille et solide raisonneur qu'était son père.
On n'échappe pas à son destin. Le destin de celui-ci était de se lancer à corps perdu dans les manifestations de la rue. Erreur fatale dont les révolutionnaires de tous pays devraient se guérir. Avec les moyens de propagande, de persuasion, avec la presse libre, avec le vole libre, la force pour conquérir le pouvoir n'est plus là La violence se heurtait autrefois fatalement à la violence, lorsque toutes ces prises d'air de la liberté n'existaient pas. Aujourd'hui, les manifestations
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isolées se heurteraient à un conservatisme légal qui a sa raison d'être et qui ne peut barrer l'avenir. Le bolchevisrae est une anomalie qui ne peut s'implanter et durer nulle part. Détruire pour détruire, parla force aveugle, ce n'est pas seulement criminel, c'est absurde. Convaincre et organiser, telle est la loi humaine d'évolution justifiée. (23 janvier 1919.
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