LXII. — L'INVITE A WILSON
LE président de la République des États-Unis va bientôt quitter l'Europe. Le navire qui doit le ramener en Amérique, le New-Mexico, est arrivé à Brest. 11 a bien employé son temps parmi nous, en France, en Angleterre, en Italie. Il aura vu de près les horreurs de la guerre allemande. Hier, il était à Reims, demain il sera à Roubaix. Après la cathédrale, incendiée, détruite, il verra, dans la région du Nord, des spectacles aussi sinistres, des façade de maisons, de fabriques, d'usines, intactes, mais derrière ces façades, le vide ou le saccage. Partout les métiers manquent, défaits et emportés par les déménageurs boches, ou, si le temps a manqué, démolis sur place, mis hors d'usage, comme on encloue les canons que l'on est forcé de laisser aux mains de l'adversaire. Image saisissante de la guerre industrielle et économique menée en même temps que l'autre guerre.
M. Wilson a pu ainsi constater par lui-même le caractère sauvage de la guerre faite à la civilisation par l'Allemagne. Il savait cela, évidemment, il ne doutait pas des témoignages
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de toutes sortes qui lui ont été transmis, mais rien ne vaut la vision et l'expérience personnelles. Toutes les paroles échangées, tous les spectacles contemplés, ne peuvent donc que confirmer le chef du gouvernement des Etats-Unis dans l'attitude qu'il a définitivement prise au milieu du conflit européen. Au début, jusqu'au crime commis sur le Lusitania, et même après, il a essayé de la médiation, il s'est présenté en juriste parmi les combattants, il a cru qu'il suflîrait d'invoquer la loi d'humanité pour faire cesser la boucherie, les crimes, les attentats contre les choses, contre les gens, contre les non-belligérants, contre les habitants de villes ouvertes placées en dehors des zones de guerre, contre les passagers des paquebots pacifiques. Il lui a été répondu par un redoublement des averses de projectiles sur les maisons, les femmes, les enfants, les vieillards, les non-combattants. 11 lui a été répondu par un développement de l'industrie des gaz asphyxiants, par une recrudescence de la gaerre sous-marine, par les déploiements de toutes sortes que peuvent prendre les procédés d'extermination des humains, en bloc et en détail.
De médiateur, le président Wilson est devenu alors belligérant sous l'impulsion de sa généreuse nation.
C'est ce que l'Allemagne n'a pas compris, ou a feint de ne pas comprendre. Elle a affecté, elle affecte encore de considérer le président Wilson comme une sorte déjuge suprême, placé par la distance et par son caractère en dehors du conflit européen. Comme si ce conflit européen n'était pas devenu un conflit mondial ! Il eût été commode et utile, en effet, à l'Allemagne, de traiter avec l'Amérique par-dessus les Alliés, par-dessus nos régions ravagées, nos villes bombardées, nos industries détruites, nos millions de cadavres,
SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE agi
nos familles en deuil. Le joli rôle qu'elle destinait à l'arbitre inspiré par le Droit et la Justice !
Souvenons-nous du langage de la presse allemande au moment où le navire de M. Wilson cinglait vers l'Europe, au moment où le président débarquait, acclamé comme l'apôtre de la paix par tous ceux qui avaient fait la guerre. Quel air lui sifflaient les reptiles de Berlin et autres lieux ?
Ils s'adressaient au juge impartial. Ils le félicitaient, en lui présentant leurs souhaits de bienvenue, d'avoir entrepris la guerre contre l'Allemagne au nom de la civilisation. Us le proclamaient homme de pensée, se précipitaient vers son tribunal. Ils lui affirmaient que le peuple allemand est si fanatique du Droit (voyez la Belgique !) qu'à son plus grand dommage il donne raison à son adversaire quand ce dernier a raison. Aucun Allemand n'a jamais été d'avis que le but patriotique sanctifiait tous les moyens. Si l'Allemagne a marché comme un seul homme lorsque la guerre a été déclarée, c'est qu'elle était innocemment persuadée qu'elle défendait son droit, son existence, ses biens les plus précieux ! Si réellement nous avons été trompés par nos chefs, — dit le rédacteur du Tag, — qu'ils soient trois fois maudits : personne ne demandera plus résolument que nous le châtiment le plus dur !
Tel est le ton |de la presse allemande. Ces déclarations se terminent en adjurant Wilson, puisqu'il vient en Europe, de pousser jusqu'à l'Allemagne. Il en est si près ! II n'a qu'à traverser les régions dévastées, et il apprendra à connaître le pays calomnié, les Huns et les Barbares dénoncés injustement par les Anglais et les Français comme ayant commis tous les méfaits. Ce même Tag, qui ne se souvient sans doute ni de 1870, ni même de 1 914, ose écrire ceci :
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« Vous êtes historien. Monsieur le Président. Vous savez donc fort bien que les guerres commencent longtemps avant qu'elles soient déclarées, qu'elles ne sont que la conséquence d'une politique poursuivie jusque-là par d'autres moyens. Vous savez aussi que le Gouvernement qui recherche et qui veut la guerre tente toujours de se la faire déclarer par son adversaire, pour que la faute saute aux yeux des imbéciles. » Et après avoir osé cela, il ose encore ceci : « 11 se pourrait tout de même que les Puissances centrales, sachant que la guerre devait arriver tôt ou tard, en aient hâté l'éclosion : ne peuton pas penser que l'Angleterre et la Russie depuis dix ans, la France depuis quarante ans, ont voulu cette guerre... »
Et voici que 70 professeurs de l'Université de Heidelberg demandent aux gouvernements de Bade et de Berlin de faire cesser la publication de documents qui équivalent, pour la politique allemande, à un suicide. Ces documents sont ceux qui établissent la responsabilité de l'Allemagne. Par contre, les mêmes 70 professeurs de Heidelberg demandent que Ton fasse valoir publiquement et sans cesse les preuves qui imputent la culpabilité à l'Angleterre, par sa politique en Belgique, à la Russie, par sa mobilisation, à la France, par son esprit belliqueux !
Voilà de l'Histoire, établie spécialement pour M. Wilson ! Il est probable que le président des Etals-Unis a été suffisamment édifié par tant de preuves accumulées, puisqu'il continue à traiter de la paix en belligérant et qu'il va monter à bord du New-Mexico pour retourner f^n Amérique. (30 janvier 1919.)