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LXIII. — LES COLONIES ALLEMANDES

LES Allemands continuent à parler de la guerre comme s'ils ne l'avaient pas déclarée, et comme s'ils ne l'avaient pas perdue.

Au cours d'une réunion de la Société coloniale, h Berlin, Erzberger s'est élevé avec violence et aplomb contre l'intention des Alliés d'enlever ses colonies à l'Allemagne. Son premier argument a été que la Grande-Bretagne, la France, le Portugal, possédaient des colonies beaucoup plus grandes et plus peuplées que les colonies allemandes, et qu'il ne saurait être question de modifier encore davantage la proportion des territoires coloniaux en faveur des Alliés. Erzberger n'oublie qu'une chose, c'est que, ni l'Angleterre, ni la France, ni le Portugal, ni la Belgique ne sont les auteurs de la guerre. Aucun de ces pays n'est parti à la conquête de l'Allemagne et de ses colonies. Tandis que l'Allemagne a mobilisé sa formidable armée, sa flotte, son aviation, avec l'intention nettement brutale, non seulement de modifier les frontières européennes, mais d'enlever aux peuples vaincus leurs établissements d'outre-mer en Afrique,

en Asie, en Océanie, et même dans les eaux américaines, si les complicités de la peur et de l'imprévoyance avaient été acquises aux Empires de proie.

11 n'en a rien été. L'Allemagne a été vaincue. Mais ses hommes d'Etat n'ont pas perdu la mémoire à ce point d'avoir oublié le rêve de domination mondiale qui est d'hier, et qui redeviendrait facilement de demain si toutes les nations réunies ne savaient y mettre obstacle.

Une des conditions de la paix future est la réduction do l'Allemagne à l'impuissance. Les gouvernants et les journalistes de là-bas vont sans cesse répétant qu'on n'empêche pas de vivre un peuple de 68 millions d'habitants. C'est bien aussi l'avis des Alliés. Mais il y a vivre et vivre I Aussitôt que l'on conteste aux Allemands le droit de tout prendre et de tout gouverner, à lesen croire, on les empêche d'exister. Ils se sont rués sur nous les armes à la main sous l'ignoble prétexte que la petite Serbie résistait à la monstrueuse Autriche. L'Autriche a été vaincue et dépecée par les peuples mêmes réunis en elle par le mensonge. L'Allemagne, vaincue aussi, s'efforce de garder son unité. Elle doit, toutefois, comme l'Autriche, renoncer à sa volonté de domination guerrière.

Si l'Allemagne perd ses colonies, c'est qu'elle devra, sous cette forme aussi, payer les frais de la guerre aux nations alliées, qui ont souffert, qui ont eu leurs terres dévastées, leurs villes brûlées, leurs riclicsses anéanties ou volées, leurs fils tués. 11 y a des dommages que rien ne saurait payer, et si les Allemands étaient de bonne foi, ils admireraient la modération des Alliés qui occupent une partie de leurs provinces et de leurs villes sans qu'aucun sévice soit exercé, sans qu'aucun acte de vengeance et de représailles s'accom-

SOUVENinS DES ANNÉES DE LA GUERRE UgS

plisse, même par des actes individuels qui seraient d'ailleurs désavoués et réprimés.

Pourquoi le peuple allemand n'accepterait-il pas cette leçon qui lui est donnée par de magnanimes vainqueurs ? Pourquoi, puisqu'il revendique le droit de vivre, qui appartient à tous, n'accepterai t-il pas de vivre par son travail, par sa patience, par sa persévérance ? Pendant les quatre années de guerre, et pendant les temps difficiles qui suivent encore la guerre, les hommes et les femmes de l'Allemagne ont su se priver, se restreindre, se rationner, pour permettre à leurs soldats de nous vaincre. Ils ont donc vécu, mal vécu, il est vrai, comme les autres peuples belligérants et neutres, puisque toutes les conditions de la vie économique étaient bouleversées, puisque les chemins de la mer n'étaient pas sûrs. Il n'est plus question de cela. Le travail de la terre va reprendre ses droits, les échanges vont avoir lieu. Les Allemands peuvent se résigner à n'être plus des militaires conquérants et des usiniers de guerre. Qu'ils soient des agriculteurs et des commerçants, et même des petits commerçants. Ils ne s'en trouveront que mieux !

Allez donc dire cela à Erzbcrger qui clame que le bon droit est violé, qui essaie, comme toujours, de mettre le président Wilson en contradiction avec les Alliés, et qui annonce que la «spoliation» projetée, laquelle n'est que la sanction de la guerre, ne portera pas bonheur à la Ligue des Nations.

La colonisation allemande date de i88/|, alors que Bismarck, opposé à une expansion extra-européenne, obéit à 'opinion excitée par les industriels et les financiers. Ce fut alors, en Afrique, la mainmise sur le Togo, le Cameroun, le Sud-Ouest africain, l'Afrique orientale ; dans le Pacifique, la prise de l'archipel Bismarck, de la Nouvelle-Guinée, des

îles Carolines, des îles Suderman et Marshall, d'une parti' des Samoa ; en Asie, la prise à bail de Kiao-Tchéou et d'un territoire chinois.

Ce n'était que le commenceraent, et Bethmann-Hollweg. questionné par l'ambassadeur d'Angleterre, le 3 1 juillet 191/^. sur le sort de nos colonies, si l'Allemagne était victorieuse, ne donnait aucune assurance sur ce point : notre empir colonial aurait été condamné par la victoire allemande.

Heureusement les Japonais ont pris Kiao-Tcliéou en deux mois. Les Anglais et les Français prenaient le Togoland en septembre 1916. puis, après six mois d'une campiigne ardue, le Cameroun. Il en fut de même du Sud-Ouest africain, malgré la rébellion des Afrikanders, réprimée par le général Botha. De même pour l'Afrique orientale. Toutes ces luttes font partie de l'histoire de la guerre de i9i/!j, et la prétention des Allemands de les tenir pour non avenues est inndmissible.

En résumé, la question est de savoir quel régime sera applique, non aux colonies allemandes, mais aux indigènes de ces colonies. Mise en tutelle sous l'égide de la Ligue des Nations, qui devra alors comporter un budget, une administration, une police, ou protectorat direct de l'une des puissances alliées? La question n'a été résolue que provisoirement dans le sens de la tutelle générale. Reste l'organisation à établir. Reste aussi le sort des indigènes, que l'Europe et l'Amérique se doivent de libérer, de rendre à eux-mêmes, lorsque leur éducation aura été faite. Coloniser ne doit plus signifier conquérir, exploiter, pressurer, mais civiliser.

Je les entends rire, dans leurs brasseries, si on allait leur j tenir ce langage. Ils veulent faire grand, ils font fi de

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l'agriculture et du commerce ; ils ne croient qu'à la grande industrie et à la grosse banque ; ils voudraient être gouvernés par la caserne et la finance. Lamentable ambition ! qui n'est pas seulement leur erreur, mais l'erreur de toute une partie de l'humanité, qui lâche la proie pour l'ombre, et qui va s'usant dans la spéculation et la conquête en dédaignant les vrais biens de la vie : la nature qui apaise, l'art qui ennoblit, la pensée qui exalte l'esprit, l'amour des autres qui console de soi-même. {6 février 1919.)

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