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LXIV. — LES DEUX PROBLÈMES

LA France, pour ne parler que d'elle, est en face de deux problèmes.

Le premier est celui de la paix avec l'Allemagne. «

Le second est celui de la Ligue des Nations, qui doit d'^ venir la Société des Nations.

Il n'y a rien d'incompatible entre les deux résolutions u prendre. Mais à considérer la longueur de temps, les hésitations, les discussions, tout ce que l'on voit, tout ce qi. l'on sait, et tout ce que l'on sent, tout ce que l'on devine, il semble bien qu'une question préalable de priorité se soit posée, aussi bien au Conseil de guerre interallié qu'à la Conférence de la Paix.

Les uns, inspirés par la noble idée de la paix générale et de l'harmonie future, voudraient faire sortir la paix des Alliés avec l'Allemagne de l'organisation achevée de la Société des Nations.

Les autres répondent qu'il faut d'abord la paix complet' la paix décisive avec l'Allemagne vaincue, que c'est même la condition impérieuse qui doit décider de la force vitale de

la future Société des Nations. C'est le point de vue français, et on peut affirmer, sans crainte d'être démenti par les faits, que l'immense majorité des représentants du peuple français s'y rallie, et que c'est l'opinion de toutes les classes de la société française. De toutes parts, du Parlement, des journaux, des bureaux de commerce et d'industrie, des boutiques, des ateliers, on entend les voix de ceux qui ont subi les quatre années de guerre et qui réclament les justes conditions de paix pour l'Allemagne qui a saccagé, pillé, saigné la France sans provocation de sa part. L'Allemagne est vaincue, l'Allemagne doit payer les frais de la lutte qu'elle a voulue: il faut que l'Allemagne paie, Telest le verdict de tous. Ce n'est pas seulement de la justice, c'est du bon sens.

La documentation apportée par notre ministre des Finances, M. Klotz, au conseil interallié, ne pouvait que confirmer cette manière de voir et de juger, en accord avec la réalité des faits. On savait bien que l'Allemagne avait détruit l'outillage et la richesse du nord de la France, mais on sait maintenant qu'elle voulait le faire, que c'était un de ses fameux buts de guerre, et que la brutalité et la rage de ses chefs militaires ordonnant les destructions et les pillages, décrétant la mort des usines, des fabriques, des machines industrielles et agricoles, des métiers, des outils, la mort des fermes, des étables, et môme des arbres fruitiers, tout cela n'était que l'application féroce du programme élaboré par les industriels et les banquiers au service de l'Etat allemand.

On s'explique, de cet ensemble de faits, la parole du président du Conseil faisant savoir à tous que si les choses restaient telles quelles, l'Allemagne, qui a perdu la guerre militaire, aurait gagné la guerre économique.

Pour elle, dont le territoire est intact, dont les vill n'ont pas été briîlées par les feux de l'artillerie et de l'aviation, dont les usines, les laboratoires, les ateliers sont prêts à fonctionner, et commencent même à fonctionner, pour elle, le travail régulier, la production abondante, la grasse rémunération. Pour l'Allemagne vaincue, la prospérité complète, comme s'il n'y avait pas eu de guerre.

Pour la France, dont la grande région industrielle a été I<5 champ de bataille pulvérisé par la mitraille, dont les vill et les villages du Mord ont été savamment déménagés par les reîtres chargés de l'entreprise du vol méthodique, pour la France, la vie chère, l'impossibilité de réorganiser le travail, la production, le commerce. Pour la France victorieuse, la misère dans un cimetière de quinze cent mille morts.

Le compte de la guerre doit être réglé. Voilà le premiei' problème à résoudre. La France a droit, comme la Bel-Ï gique, comme la Serbie, comme l'Angleterre, à une indemnité de l'Allemagne pour les dommages causés, pour les exactions commises, pour les crimes accomplis contre li gens, les propriétés, les choses. La France devrait aussi être mise à l'abri, par un tracé de frontières et par une zone neutre infranchissable, contre toutes les possibilités d'invasions, d'attaques brusquées, de marches sur Paris, etc.

Cela fait, on pourra causer de la Société des Nations av< l'Allemagne, si elle veut bien calmer ses instincts de conquête, ses façons belliqueuses, ses désirs d'expansion aux dépens des voisins. Elle aura à montrer son désir sincère de paix, par l'acceptation de nos simples précautions, et par 1" désarmement.

En quoi cette paix obligée entre les Alliés victorieux et l'Allemagne vaincue peut-elle nuire à l'établissement de la

SOUVEÎJIRS DES AtCNEES DE LA GUERRE 3oi

Société des Nations, si tout le monde apporte la même bonne foi pour en codifier les statuts et en respecter les conditions? La France ne saurait être suspecte. Il n'y a pas eu dans le monde de plus grand apôtre de la liberté des peuples. L'Amérique de 1776 l'a su, comme l'Italie de 1859, comme la Serbie de 1914. Chez elle, aucune arrière-pensée. Elle continue son rôle en acceptant d'entrer dans le concert universel. Mais il ne faut pas lui demander de renoncer à sa vie propre, qui serait lésée, réduite, si elle n'obtenait pas justice complète des dommages atroces qu'elle a subis du fait de l'Allemagne. Les conditions de la paix, d'abord ! Gela est si vrai qu'au Congrès de l'Internationale à Berne, les discussions se sont surtout établies sur les conditions indispensables de la paix française. On a examiné la question des colonies allemandes, la question des prisonniers allemands, la question de l'Alsace-Lorraine. S'il fallait attendre la solution de toutes ces questions de la future Société, la France et ses Alliés risqueraient de se trouver alors devant une Allemagne refaite, coordonnée, armée, prête au refus et à une nouvelle guerre. C'est pour éviter ces sanglantes possibilités qu'il importe de rétablir en Europe l'équilibre rompu. 11 n'en sera que plus facile, ensuite, d'organiser le monde, {i 3 février 1919.)

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