LXVIII. — LE RÊVE P.VNGERMÂNISTE
'ÉDITEUR Lehmann, de Munich, a perdu un fils à la guerre. Pour honorer sa mémoire et pour servir la cause qu'il avait servie, à laquelle il a fait le sacrifice de sa vie, son père a publié, en 191 7, une brochure : V Avenir de l Allemagne, dont il s'est vendu 3 20.000 exemplaires en 19 17, dans l'espace de quelques semaines.
Celte brochure, placée sous le patronage de MM. Etass von Below et von Schewrin, avait pour mission d'exalter l'énergie allemande au moment où, par suite des pertes dures, de la résistance de la Russie encore debout, des vivres plus rares, la paix était réclamée par quelques-uns, désirée par beaucoup. Mais les défaitistes sont condamnés en la personne de Liebknecht, arrêté, jugé et enfermé. Ludendorff prépare et va commander la grande offensive. Les positions de l'Allemagne sont fortes et étendues à tous les horizons. Si, par un coup du destin improbable, les armées de l'Empire étaient vaincues, leur concentration pour la prochaine guerre se déroulerait sur le Rhin, grâce au génie d'Hindenburg.
L'éditeur de Munich, pour écarter le danger futur, s'élève contre une paix à la Scheidemann, montre les industries ruinées par la défaite, l'impossibilité de garder la supériorité technique de 1914 (c'était le bon temps !), la situation sur terre et sur mer nettement défavorable, la prise de possession des colonies par l'Angleterre, etc.
Il faut donc, affîrme-t-il, que l'Allemagne rende sa position sur le continent et au delà des mers, militairement et économiquement, aussi redoutable que possible. Il faut, pour cela, tenir jusqu'à ce que le monde entier se plie à la volonté germanique, gagner la victoire qui, seule, peut assurer l'avenir grandiose. Une paix Scheidemann, sans vainqueurs ni vaincus, avec les territoires d'avant la guerre, écraserait l'Allemagne ; par le fait de la dette, ce serait la mettre à la merci de New-York !
C'est alors le tableau sinistre de la tyrannie anglo-saxonne maîtresse du monde, si l'Allemagne était vaincue, les peuples devenus les bêtes de somme d'une bande odieuse de froids calculateurs. Pour résister et vaincre, tout doit être mis en œuvre. Après, il faudra exiger l'indemnité en or. des vivres, des matières premières, des navires, des territoires neufs à coloniser, la puissance maritime pour tenir en respect les Anglo-Saxons.
L'écrivain-éditeur n'admettait pas qu'une réconciliation fût possible avec la France. Li\ frontière occidentale devait être reculée aussi loin que le jugeraient bon les experts militaires (on connaît leurs appétits). Briey, Longwy devaient être gardés avec leurs richesses, ainsi que la Belgique, le Congo belge, les colonies du Portugal, les possessions françaises de l'Afrique centrale équatorialc, la côte des Somalis,
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l'Est africain anglais, l'Uganda, le Nyassaland, Zanzibar et autres possessions des alliés.
Pour la Méditerranée, elle devient la proie de l'Allemagne, installée sur toutes ses côtes, depuis Gibraltar jusqu'à la mer Rouge. Tous ces beaux résultats seront obtenus par les sousmarins, chargés d'abréger victorieusement la guerre. Alors, l'Angleterre demandera merci, en même temps que ses vassales : France, Amérique, Italie...
Avec une paix Scheidemann, la dette allemande serait de 170 milliards ; avec une paix allemande, de 5 milliards.
La brochure indique comment les ennemis de l'Allemagne paieront les frais. D'abord, les frais de guerre, y compris les dépenses faites par les Etats fédérés et les communes : 1 30 milliards de marks ; les routes et les dépenses militaires évaluées à 2 milliards par an, valeur en capital : 45 milliards ; les dégâts et dommages coloniaux : 5 milliards ; les pertes causées à la vie économique : 3o milliards. Soit un total de 200 milliards de marks ou 25o milliards de francs.
Tout cela est mis à l'abri du pavillon de Gœlhe, dont l'écrivain cite ces vers :
Il faut monter aux cimes ou tomber à l'abîme ; Il faut être le chef qui lutte et qui prospère Ou bien le vil esclave qui lutte et désespère. 11 faut souffrir ou triompher.
Il faut être le fer battu par le marteau ou le marteau qui frappe.
Gœlhe n'avait pas prévu l'application de ces brutales maximes à une situation où l'avenir de l'Allemagne serait en question. Mais nous allons apprendre aux Allemands que les hommes peuvent vivre sans être ni maîtres ni
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esclaves. Labeur et liberté, c'est un programme suffisant. En voici un autre pour la vie de l'esprit : Vérité et Poésie. Il est aussi de Goethe et préférable à la phraséologie creuse et retentissante invoquée par l'éditeur Lehmann, de Munich, qui devrait bien écrire une seconde brochure sur le dernier acte de la tragédie guerrière conçue et machinée par l'Allemagne. (7 mars i919.)
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