LXIX. — BERNSTORFF PARLE
LA Frankfurter Zeitung a signalé le discours que le comle Bcrnstorff, ancien ambassadeur d'Allemagne aux Etats- Unis, prononça lors de la première réunion du « Club démocratique », à l'hôtel Bristol de Berlin. Ce discours vaut d'être connu, et il mérite d'autres commentaires que ceux du journal de Francfort, Le diplomate en disponibilité proteste, en elTet, contre les assertions que l'Allemagne doit être seule à porter la responsabilité de la guerre. 11 allègue que le gouvernement allemand a proposé de soumettre la question à une commission neutre, et que la partie adverse n'a jamais répondu. Donc, dit-il, les ennemis de l'Allemagne craignent le jugement qui pourrait être formulé.
Jusque-là, il s'agit seulement d'une bravade. Mais voyons les raisons.
Sur l'origine de la guerre, le comte Bernstorfî ne fournit aucun document, aucun renseignement à l'appui de ses allégations. 11 est difficile, on en conviendra, de prouver que c'est la France qui a déclaré la guerre à l'Allemagne, ou l'Angleterre, qui n'a mis ses navires et son armée en bataille
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que sur le fait de l'invasion de la Belgique, ou l'Italie, ou l'Amérique, qui ne sont entrées en ligne qu'au cours des hostilités.
Les preuves du comte Bernstorff ne sont pas là, ne sauraient y être. Ses preuves, ce sont « les orgies impérialistes et chauvinistes que l'on fête actuellement à Paris ! » D'où il ressort que nous avons perdu le droit de reprocher aux reîtres allemands la paix de Brest-Lilowsk, car les conditions de l'.armistice de Foch sont bien plus dures qne celles exigées de la Russie ! Nous n'avons plus de raison de nous indigner moralement, puisque nous continuons à « martyriser » les prisonniers allemands, h maintenir le « blocus implacable » contre son peuple sans défense, contre des vieillards, des femmes, des enfants! Par cette méthode, l'Entente a livré l'Allemagne au bolchevisrae, et attend d'elle par dessus le marché une indemnité de guerre, comme si nous ne connaissions pas « l'histoire de la poule aux œufs d'or ! »
On conçoit, proclame Bernstorfr. que l'opinion publique s'indigne avec colère contre l'ajournement de la paix.
Ce personnage représentatif fournit la définition irréfutable de l'Allemand désireux de l'empire du monde. L'Allemand en guerre tuera tous les êtres qu'il pourra tuer, détruira toutes les choses qui ne lui appartiennent pas, quelle que soit leur utilité et leur beauté, volera la terre qu'il pourra envahir, l'argent qu'il saura découvrir, mais, si on l'arrête au cours de ses exploits, alors il criera avant qu'on le touche, avant qu'on le fouille, et il implorera l'assistance d'un neutre, quitte h dire, si le neutre le condamne, qu'il est une victime.
Bernstorfr. comme tous les autres Allemands, ou à peu près tous, a perdu la mémoire de ce qui se passa en juillet-
août igiA- Il faut encore rééditer les faits acquis, rappeler à ceux qui font semblant de l'ignorer que la France a tout fait pour éviter la guerre que lui déclara l'Allemagne, laquelle est descendue aux plus bas procédés de mensonge (bombes sur Nuremberg), pour nous accuser de provocation, alors que nous restions à huit kilomètres des frontières. Il faut redire encore que la Belgique a été violée, et que, armés jusqu'aux dents, les Allemands ont entrepris contre les Alliés une guerre poussée à la barbarie la plus atroce, guerre étudiée, préparée depuis plus de quarante ans. Le meurtre de Serajevo. sur lequel la lumière n'est pas faite, n'a été qu'un prétexte, on en aurait trouvé un autre pour nous tomber dessus.
Acetteépoque, Bernstorffétaitambassadeur aux Etats-Unis, et il avait l'audace de déclamer dans les salons germanophiles les Dix Commandements que l'Allemagne imposerait à la France vaincue. On se souvient que ce document a été publié en 191ZJ par Clemenceau dans l'Homme Enchaîné. C'est l'occasion de le rééditer pour le mettre en regard du discours plaintif, mais non moins audacieux, du diplomate on retraite. Voici donc ce qui aurait été réclamé de la France :
I' Toutes les colonies françaises, sans exception. l'Algérie, la Tunisie et le Maroc compris ; a" tout le pays depuis Saint- Valery, en ligne droite, jusqu'à Lyon, plus de quinze millions d'habitants, le quart de la France; 3° indemnité de lo milliards ; 4° un traité de commerce permettant aux marchandises allemandes d'entrer en France sans payer aucun droit, sans réciprocité ; continuation du traité de Francfort pendant a5 ans ; 5° suppression du recrutement en France pendant 25 ans ; 6" démolition de toutes les forteresses françaises ; 7° remise par la France de 3 millions de fusils,
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3.000 canons, 4o,ooo chevaux ; 8° droit de patente des brevets allemands, sans réciprocité pendant aS ans; 9° abandon par la France de la Russie et de l'Angleterre ; 10° traité d'alliance de 26 ans avec l'Allemagne.
Il est certain que ces conditions auraient été aggravées par une Allemagne victorieuse en 1918.
Le comte BernstorlT n'a pas rappelé ces Dix Commandements dans son discours. Il voudrait que les Alliés aient tout oublié, que nous donnions le baiser de paix au loup de iQiii transformé en agneau de 191 9, sans rien exiger pour les maux que nous avons soulTerts, sans rien prévoir pour les éventualités menaçantes rêvées encore par l'Allemagne. Il est donc nécessaire, aujourd'hui qu'il parle le langage de la paix, de lui rappeler qu'il a parlé en brutal victorieux le langage de la guerre. (26 mars 1919.)
SOUVENIRS IJES ANNÉES DE LA GUERRE 3a3