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VII. — ANGLETERRE CONTRE ALLEMAGNE

L'assassinat du capitaine Fryatt par un conseil de guerre allemand qui a ainsi décidé que les gens attaqués n'avaient pas le droit de se défendre, a été suivi d'un nouveau raid de zeppelins sur les côtes anglaises. Le résultat de cette nouvelle excursion des monstres nés au bord du lac de Constance, dans les hangars de FriedrichshaiTen, a été nul quant aux massacres d'innocents. Ni tués, ni blessés. On ne parle pas des maisons démolies. Au cours de cette guerre désastreuse, les ruines sont comptées pour rien, provisoirement. Noire sensibilité ne s'exerce que sur les victimes à jamais lamentables de ce guet-apens européen ourdi par les deux empereurs du Centre. L'Angleterre se charge pour elle de tenir un compte exact de tant de vies férocement sacrifiée» au rêve bestial de l'hégémonie allemande. Alors que la France jette un voile de deuil sur ses morts et sur ses blessés, l'Angleterre les expose tous devant l'univers épouvanté de tant de barbarie, de sang versé, de martyre raffiné, bateaux inofFensifséventrés, fusillades comme celles de miss Cavel et du capitaine Fryatt.

Pour ce qui concerne les raids destructeurs et meurtriers des zeppelins, notre alliée britannique aura eu sa part. Depuis la première action aérienne au-dessus de la côte anglaise, le 19 janvier 1916, jusqu'au 4 mai 1916, on a compté trente-six tentatives acharnées, suivies presque toutes d'effets, contre la nation envers laquelle l'Allemagne a le plus manifestement et le plus violemment déclaré sa haine.

Faut-il voir surtout dans ce sentiment la cause de ces criminelles actions de guerre ainsi répétées ? C'est à coup sûr une cause principale. Quand l'Allemagne, au moment même où elle se jetait en forcenée à travers la Belgique pour atteindre la France au cœur et se retourner ensuite avec toutes ses forces contre la Russie, apprit que le léopard anglais se dressait sur le rivage et que le Royaume-Uni déployait l'étendard de guerre, elle ne put retenir le cri de la rage déçue. Par le simple mouvement de l'Angleterre se levant pour passer le détroit et venir en armes au secours de la Belgique envahie et martyrisée au mépris de toute loi, au secours de la France attaquée malgré sa volonté d'arbitrage et de paix ; par la mise en ordre de bataille de la plus puissante flotte du monde barrant désormais toutes les routes maritimes à l'Allemagne, depuis la Baltique jusqu'à Gibraltar, jusqu'à Suez, jusqu'au cap de Bonne-Espérance, jusqu'au cap Ilorn, les chemins mouvants de toutes les mers, Manche, Océan, Méditerranée, Pacifique ; par tout ce que signifiait l'intervention de l'Angleterre dans le conflit cherché par l'Allemagne, celle-ci put avoir le pressentiment, malgré sa force, d'une défaite possible. En tous cas, les Allemands capables de réflexion, dans toutes les sphères, ■durent comprendre, sous le frisson de fureur qui les agita, que la guerre si courte, si rapide, qu'ils envisageaient, allait

se changer fatalement en une guerre longue, infiniment longue, aggravée des sacrifices et des douleurs de tous genres d'une lutte sans arrêt et sans pitié. Quand l'Angleterre commence une action de cette importance, ce n'est pas pour l'abandonner avant d'avoir achevé son œuvre et d'en avoir définitivement acquis les résultats.

Ce sentiment fut certainement celui de l'Allemagne capable de réflexion, et il ne tarda pas à se développer et envahir le pays entier. Le déchaînement qui s'ensuivit est la preuve certaine de cette propagation de la haine et de la colère. Depuis la fausse ironie du Kaiser, masquant sa déconvenue et son alarme en raillant la « méprisable petite armée du maréchal French », jusqu'à ces inscriptions répandues dans le populaire sur toutes les images et tous les objets fabriqués pendant la guerre : « Dieu maudisse l'Angleterre I Dieu punisse l'Angleterre ! » jusqu'aux sévices stupidement, impolitiquement exercés par des geôliers sans vergogne contre les prisonniers anglais, il faut voir la preuve du même état d'esprit naïvement exaspéré contre cette Angleterre scrupuleuse, respectueuse des traités de neutralité et d'arbitrage, qui se mêlait d'intervenir dans les affaires de l'Europe parce que l'Allemagne méconnaissait la foi jurée et prétendait imposer son parjure et son crime à l'aide de la force, sans aucun embarras devant le choix des moyens. Comment ! il se trouvait un peuple pour prendre le parti des victimes et courir sus aux assaillants barbares ! On allait bien lui faire voir, puisqu'il se mêlait ainsi de prendre le parti de la faible Belgique contre la forte Allemagne, qu'il n'était pas à l'abri de toutes les atteintes, qu'il allait connaître à son tour l'intimidation et la terreur, le bombardement de ses maisons, l'écroulement de ses villes, le

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meurtre sauvage de ses vieillards, de ses femmes, de ses enfants.

C'est la raison principale, la raison de fond, la raison de passion des raids de zeppelins si fréquemment répétés sur les côtes et sur l'intérieur de l'Angleterre, jusqu'à Londres. Mais il est une autre raison d'ordre réel et pratique : c'est que les Iles-Britanniques sont plus abordables par l'air que le front terrien français, hérissé de défenses contre les avions et les dirigeables allemands par tous les sommets, tous les réduits armés de canons dirigés la gueule vers les nuages, prêts à lancer l'incendie et la mort. La côte anglaise, si bien gardée qu'elle soit, n'est pps si bien à l'abri des passages, dans ces régions de la mer du Nord presque perpétuellement envahie de brouillards à travers lesquels les massifs zeppelins peuvent passer inaperçus.

La tentative du 19 janvier 1915 se composait de six zeppelins qui laissèrent tomber des projectiles sur Varmoulh. sur Sandringham, résidence royale, King's-Lynn, détruisant des maisons, tuant ou blessant deux douzaines de personnes. Celles qui suivirent en avril sur quelques villes anglaises blessèrent quelques personnes, incendièrent des maisons, tuèrent une poule, un merle, deux chevaux. En mai, les zeppelins venus en nombre brûlèrent plusieurs maisons à Southend, à AVestclill' et, dans la banlieue de Londres, firent une douzaine de victimes. Les raids aériens sont plus meurtriers en octobre 1916, en janvier, février et mars 191C, soit sur Londres et sa banlieue ou sur la côte anglaise : il y a près de aoo morts et plus de 3oo blessés parmi lesquels des femmes et des enfants. L'un des zeppelins qui prit part à l'action du 3i mars fut atteint et alla sombrer dans la mer du Nord. Un chalutier qui passait

non loin fut hélé par le capitaine de l'épave offrant une somme au patron s'il voulait le sauver ainsi que ses hommes. Celui-ci lui répondit que s'ils étaient moins nombreux il les emmènerait volontiers, mais ce n'était pas le cas, car le bateau était trop petit. « Supposez que je vous prenne à mon bord et qu'en cours de route vous nous jetiez à la mer pour rejoindre ensuite les côtes d'Allemagne. Cela vous vaudrait sûrement une décoration, mais ne serait pas drôle pour nous ! — Je vous donne ma parole, dit alors l'officier, que nous n'agirons pas ainsi. » En dépit de cette assurance, voyant ces gens-là armés, alors que ni lui ni ses hommes n'avaient pas même un pistolet, et se rappelant la valeur de la parole allemande, le patron de barque s'éloigna en disant qu'il allait se mettre à la recherche d'une canonnière ou d'un autre navire pour les transporter en une ou deux fois. Il vit en se retirant l'équipage du zeppelin lui montrer le poing et l'accabler de sottises.

Ce patron de chalutier était certainement un homme bienfaisant et de bonne foi, mais les procédés de la guerre sauvage réglée par la science allemande le rendaient méfiant. Un dignitaire de l'église anglicane a pu justement dire, au récit de ces événements : « L'Allemagne a tué la chevalerie de la guerre. » Ces hommes du zeppelin qui venaient de massacrera coups de bombes lancées de 3.ooo mètres de hauteur des populations civiles, devaient trouver incrédule l'humble marin devant lequel ils se présentaient comme des soldats revenus d'une mission militaire et tombés au péril de la mer.

Cette monotonie dans l'horreur a eu pour l'Allemagne, comme résultat immédiat, la mort de quelques centaines

de personnes, l'effondrement d'un certain nombre de mai sons, faits-divers marqués de feu et de sang qui ne changent rien à la conduite et à la fin de la guerre. Elle a eu un autre résultat, profond et fécond celui-là, qui a confirmé l'Angleterre dans sa volonté, et achevé de lui prouver que la barbarie la plus savante restait la barbarie, que les manières les mieux organisées de détruire les existences humaines et les travaux de la civilisation ne faisaient que nous ramener en arrière, vers l'âge noir de la violence ignorante. Et les zeppelins, comme lels sous-marins, bien loin d'abréger la guerre par la terreur au profit de l'Allemagne, comme elle le croyait dans sa sottise épaisse, l'ont au contraire allongée à son détriment, par la création d'un armement formidable et l'établissement logique et décisif du service obligatoire dans tout le Royaume-Uni. (C août i9J6).

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