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LXX. — FRONTIÈRES DE FRANCE

ON discute librement, dans les journaux américains, sur ce que l'on appelle les revendications de la France. Il y a plusieurs opinions en présence sur les conclusions à donner à la guerre d'hier pour éviter une guerre de demain. Comment pourrait-il en être autrement? Comment penser qu'un immense accord universel puisse se faire instantanément, au cours d'un débat aussi immense et aussi grave ? Même la parole du président Wilson, proclamant la paix générale par la Société des Nations, n'est pas admise par tous ses compatriotes. 11 ne faut pas alors s'étonner si la pensée de la France n'est pas comprise par tous dans sa réalité.

11 y a des journaux américains qui croient pouvoir accuser la France d'impérialisme, d'avidité sur la question des indemnités, d'ambition pour s'annexer des territoires, le bassin de la Sarre, la Syrie, etc. Heureusement nous avons là-bas des champions pour expliquer notre situation et démontrer que notre politique ne cherche qu'une réalité stable.

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Dans le Kansas City Star, Paul Scott Mowrer expose à ses compatriotes les raisons de l'attitude française. Si la France, explique-t-il, demande qu'on adjoigne à la Lorraine le bassin de la Sarre, qu'on neutralise la rive gauche du Rhin, qu'on s'oppose à la réunion d'une partie de l'Autriche à l'Allemagne, ce n'est pas par impérialisme, c'est par prudence.

Voilà la vérité, la vraie vérité, celle qui existe en dehors des exaltations chauvines cl des raachiavélismcs diplomatiques. La France a trop souffert de l'impérialisme allemand, qui n'est pas contestable, lui, pour devenir à son tour impérialiste. C'est pour détruire à jamais l'impérialisme qu'elle veut prendre des précautions. Elle veut se garer de l'esprit de conquête qui n'est pas éteint en Allemagne, qui peut se rallumer un jour. Elle veut une barrière entre elle etceredoutable voisinage. M. Mowrerdit excellemment. « Les Etats-Unis ne veulent que des garanties morales : c'est que, comme disent les Français, il y a tout un Océan entre l'Europe et l'Amérique. » H pourrait ajouter, mais c'est comme s'il l'ajoutait, qu'il ny a que le Rhin entre l'Allemagne et nous.

Qu'il y ait donc au moins le Rhin, qui n'est pas large comme l'Océan, mais qui peut devenir un fossé difficile à franchir. II n'esl pas question d'annexer des territoires allemands, d'annexer des populations allemandes. 11 n'y a qu'à créer une zone neutre, avec les garanties nécessaires. C'est à cela, on peut le penser, que s'emploient les représentants de l'Amérique, de l'Angleterre, de l'Italie, de la France^ Pour ce qui est de la France, il serait absurde de penser que son délégué, Clemenceau, nourrisse des pensées d'impérialisme. Toute sa vie proteste contre une telle allé-

SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE vSaS

gation. Aussi patriote français que n'importe quel manifestant, que n'importe quel nationaliste, jamais, il n'a accompli une action imprudente pour revendiquer même ce qui nous appartenait. Il voyait l'Allemagne, il pouvait prévoir que le développement du sentiment pangermaniste l'amènerait à déclarer la guerre, non seulement à la France, mais à l'Europe, mais au monde entier, mais ni dans le journalisme, ni au pouvoir, il n'a rien fait pour devancer les événements.

Ce n'est donc pas le représentant actuel de la France qui pourrait être suspect aux Américains, ardemment convaincus de la nécessité d'une Société des Nations. On ne trouverait pas davantage un partisan de l'impéralisme, c'est-à-dire de l'esprit de conquête de la France, dans le personnel gouvernemental d'hier et de demain. Il est facile, avec quelques citations d'articles, quelques doctrines, de découvrir une tendance favorable à la conquête, une hostilité à la doctrine le pacification. Mais l'immense masse française ne veut que sécurité. Or, comme le fait remarquer un autre journal américain, le New-York Tribune, si l'Angleterre a sa sécurité assurée par l'élimination de la flotte allemande, la France est si exposée que ni la maîtrise anglaise des mers, ni le blocus, ne pourraient sauver la France une seconde fois : les armées allemandes n'ont-elles pas failli, malgré le blocus, .ttleindre les ports de la Manche et Paris, au printemps de 1918? Il faut donc des protections de frontières, et la Conférence de la Paix doit traiter sérieusement la question des défenses territoriales de la France.

Tel est le problème à résoudre. Il ne met nullement en cause la Ligue des Nations, sur laquelle tout le monde est

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d'accord. Il ne comporte que la mise à l'abri de la France, qui a bien mérité, de l'univers entier, que l'on reconnaisse le bien-fondé de son désir d'une frontière solide et d'une zone sans militarisme entre elle cl l'Allemagne. (27 mars 1919.)

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