LXXI. — ILS COMPRENNENT FORT BIEN
UN rédacteur de l'Homme Libre, à propos de l'interview du prince Lichnowsky, remarque l'état desprit d'un Allemand clairvoyant et courageux, puisque c'est à lui que l'on doit les révélations sur l'origine de la guerre. L'ancien ambassadeur de l'Allemagne à Londres exprime en effet le souhait d'une paix acceptable pour son pays. Il demande que l'on ne fasse pas d'eux, Allemands, des martyrs, et il ajoute : « Malheureusement, en France, on semble maintenant retomberdans les mêmes erreurs dans lesquelles nous sommes tombes nous-mêmes pendant la guerre. » Notre confrère réfute, avec juste raison, cette argumentation qui tend à établir entre l'Allemagne et nous l'égalité des rôles. « Ils ne comprennent pas encore... » dit-il.
C'est une façon de parler. En réalité, ils comprennent fort bien, le prince Lichnowsky comme les autres, le plus libéral comme le plus impérialiste.
L'un et l'autre savent exactement que c'est rVllemagne qui a voulu et commencé la guerre, qu'elle l'a inaugurée et
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poursuivie sur le territoire belge et sur le territoire français avec une violence et une sauvagerie, je ne dirai pas nouvelles, mais poussées à l'extrême par la volonté féroce et l'organisation savante. 11 est impossible à l'Allemagne de nier les cruautés exercées contre les populations civiles, les arrestations et les fusillades d'otages, les violences exercées contre les femmes. On ne sait pas tout encore, mais il suffit de lire les rapports rédigés par la commission chargée de l'enquête, et composée d'hommes scrupuleux, serviteurs de la vérité. Ceci pour les gens. Pour les choses, les enquêtes étaient inutiles, puisque les témoignages sont exposés h ciel ouvert : les villes, les villages, bombardés, détruits, les maisons, les monuments incendiés, les intérieurs mis à sac, les mobiliers emportés par ordre des officiers devenus déménageurs, les machines détruites ou volées dans les fabriques, dans les usines... Tout cela est visible par la ruine, par le vide, par le néant, et Louvain, Reims, "Ypres, Arras et tant d'autres cités, fument encore à l'horizon dévasté delà guerre. Est-ce tout? Non, la terre elle-même a été atteinte, blessée, stérilisée dans ses forces vives, les vergers saccagés, les arbres coupés en pleine sève, le petit bien du paysan détruit pour des années et des années.
Le prince Lichnowsky sait toutes ces choses, et l'on peut croire qu'il le déplore. Il n'a pas la haine chevillée au cœur, et ces calamités le révoltent. Mais, bon gré mal gré, il parle et travaille pour sa patrie, malgré ses méfaits. Il comprend que les pourparlers durent, ce qui était fatal, qu'il y a plusieurs manières d'envisager les garanties et les réparations, et il lâche, comme les autres, d'obtenir les meilleures conditions possibles. Il sait que l'esprit des Alliés, malgré les
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maux soufferts, est enclin à la mesure, à la modération, qu'ils ne veulent pas créer, en Allemagne et en Europe, de terrains dangereux pour de futurs conflits, et il profite de cette hésitation pour réclamer le meilleur traitement en faveur de sa nation coupable.
Tel est, à n'en pas douter, l'état d'esprit d'un homme de ce genre. 11 ne faut lui répondre que par des faits. On ne peut maintenir l'Allemagne en état de tranquillité pacifique qu'en installant entre elle et nous une barrière assez forte pour ne pas être franchie en vingt-quatre heures, comme les frontières de la Belgique et du nord de la France, Pas d'annexion, c'est entendu, mais une zone neutre, inhabitable au démon de la guerre. Pas de fabriques de projectiles et de gaz, pas de manutentions d'armes, pas de forteresses, pas de gares militaires, pas d'armées sur la rive gauche du Rhin et sur une bande de terrain de la rive droite. Si l'Allemagne est de bonne foi dans son affirmation pacifique d'aujourd'hui et de demain, elle n'a qu'à le prouver en souscrivant à une mesure de précaution qui serait prise pour elle comme pour nous. Sicile a réellement abjuré le militarisme, comme le prétendent Ebert, Scheidemann et C'*. qu'il lui suffise de posséder ses territoires adrainistrativement, politiquement, et d'y cultiver les arts de la paix après y avoir installé les industries de la guerre.
Si l'on s'en rapporte aux paroles sensées des journaux anglais, le point de vue de la France serait compris par nos alliés les plus proches. Le Glohe de Londres assure que la résolution très ferme de tout le peuple britannique est que notre victoire ne soit pas « sabotée », et il affirme que la première condition d'une bonne paix est la sécurité de la France
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vis-à-vis de son ennemi séculaire, par pure gratitude pour sa défense héroïque de la cause commune, pour reconnaître les souffrances sans exemple si noblement supportées. De plus, la sécurité de la France garantit celle de l'Angleterre. C'est une nécessité. Si l'Angleterre est entrée en guerre, ce n'est pas seulement pour la Belgique et pour la France, c'est pour son propre intérêt, pour se sauver elle-même. Le Globe conclut : « L'Angleterre ne saurait exister à côté d'une France envahie par l'Allemagne et avec les ports français servant de base aux sous-marins allemands »,
Le Times parle le même langage, demande que l'on traite avec une sympathie pratique l'anxiété de la P'rance quant à sa frontière.
Toutes ces affirmations sont d'accord avec celles de M. Lloyd George s'élevant avec force contre l'idée d'un dissentiment quelconque entre la France et l'Angleterre, qui est une fidèle alliée et le sera «toujours... toujours !... » L'homme d'Etat anglais veut que la France possède une sécurité complète, entière dans l'avenir. Il ne veut pas, ni personne ne veut en Angleterre, que le fléau de la guerre se reproduise une troisième fois contre la France, qui trouvera toujours auprès d'elle l'Angleterre avec toutes ses richesses, toute sa puissance. Car il faut, a-t-il ajouté, que la bête féroce soit domptée. Et il termine, évoquant l'avenir : « Les hommes de mon âge ne seront plus là ; mais soyez sans crainte, nous avons appris à nos enfants à penser comme nous ! »
Voilà des paroles nettes, qui ne cadrent pas avec une information du Daily Mail représentant un expert de M. Lloyd George, mandé par lui à Paris, M. W. Harbult
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Dawson, comme partisan d'une paix dite de modération et de conciliation qui ne donnerait satisfaction ni à la France, ni à la Pologne. L'expert fera bien de se mettre d'accord avec le ministre.
C'est tout de même plutôt l'intégrité et la sécurité de la France et de la Pologne qui sont en jeu, et cela, le prince Lichnowsky et tous les Allemands le comprennent fort bien aussi. (iO avriH9i9.)