‹ Notre vie canadienneChapitre 10 sur 20 · Paru dans la Revue Dominicaine, livraison de juin · texte numérisé non relu

Paru dans la Revue Dominicaine, livraison de juin

et se prolongeant jusqu’aux dernières limites du possible, c’est-à-dire jusqu’à l’obtention du plus haut degré de science, avec ou sans parchemin. Le seul argument d’autorité suffirait dans cette matière. Toutefois nous croirons utile de souligner en passant la nécessité et les avantages d’une culture cléricale intense, en même temps que les difficultés réelles ou les dangers imaginaires qu’on serait tenté de lui opposer.

Remarquons d’abord que le champ d’activité cérébrale du prêtre s’est considérablement élargi depuis la seconde moitié du dernier siècle. Un éducateur du plus haut mérite, monsieur J. Hogan, p.s.s., écrivait en 1901, dans un célèbre ouvrage intitulé : “Les études du clergé” et patronné par Mgr Mignot, archevêque d’Albi : “Dans la pensée des évêques, on ne saurait trop faire pour porter et maintenir au niveau le plus élevé la vie intellectuelle et spirituelle des aspirants au sacerdoce. Ils devaient n’être étrangers à aucune des formes du savoir humain qui font partie d’une éducation libérale. Dans leur sphère spéciale, bien des sujets trop longtemps négligés, ou du moins abandonnés à la libre initiative de chacun, sont dorénavant imposés à tous. Il est déjà bien loin et presque oublié, le temps où la théologie dogmatique et morale, • avec la philosophie scolastique pour prélude, pouvait être regardée comme un bagage intellectuel suffisant pour le prêtre.” Une poussée victorieuse née, on le verra, des plus pressants besoins de l’époque, fit ajouter successivement à ce programme: l’exégèse biblique, la patrologie, le droit canon, l’Histoire de l’Eglise, la liturgie, la musique sacrée, l’archéologie, les

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langues orientales, la théologie pastorale et mystique. Jusqu’aux travaux des hétérodoxes qui, “sagement utilisés, peuvent aider parfois l’interprète catholique.” (Léon XIII: Providentissimus.) Quant aux sciences naturelles, “il est d’un intérêt souverain, pour maintenir l’influence du clergé sur la société, qu’il compte dans ses rangs un assez grand nombre de prêtres ne le cédant en rien pour la science, dont les grades sont la constatation officielle, aux maîtres que l’Etat forme pour ses lycées et ses universités.” Enfin pour ce qui concerne les belleslettres, après avoir mentionné les hommes dont s’honore à juste titre l’Eglise de France: Pétau, Thomassin, Mabillon “et tant d’autres, sans parler de votre Bossuet”, Léon XIII ajoute : “Or c’est l’étude des belles-lettres qui a puissamment aidé ces hommes à devenir de très vaillants et utiles ouvriers au service de l’Eglise, et les a rendus capables de composer des ouvrages vraiment dignes de passer à la postérité et qui contribuent encore de nos jours à la défense et à la diffusion de la vérité révélée. En effet, c’est le propre des belles-lettres, quand elles sont enseignées par des maîtres chrétiens et habiles, de développer rapidement dans l’âme des jeunes gens tous les germes de la vie intellectuelle et morale, en même temps qu’elles contribuent à donner au jugement de la rectitude et de l’ampleur, et au langage, de l’élégance et de la distinction.”

En présence d’une tâche aussi formidable, à laquelle le clergé d’aucun pays civilisé n’a le droit de se soustraire, il devient absurde et audacieux de vouloir comprimer chez nos jeunes prêtres une ardeur à

s’instruire que tempère suffisamment la paresse d’esprit commune à toute la race. Tout au plus devrait-on leur apprendre à éviter certains écueils dans la recherche du savoir, en faisant servir l’effort de l’érudition au travail de la sanctification.

Et quelle fut la cause d’un changement aussi radical imprimé à la direction des clercs ? La nécessité, mère des inventions, et parfois, mère des conversions. L’auteur principal et le guide de cette conversion, Léon XIII en signalait l’urgence dès son accession au trône papal : “Le premier de tous maux, c’est le renversement universel des vérités suprêmes qui appuient la stabilité de la société humaine.” Ce cri d’alarme était jeté dans l’encyclique Inscrutabili du 21 avril 1878. Le 4 août de l’année suivante apparaissait l’encyclique Aeterni Patris par laquelle le Pape imposait aux écoles le retour à la philosophie de S. Thomas. Ce serait une bien longue histoire que de raconter la fortune de ce document et ses résultats progressifs.! Le très révérend Père Janvier s’y est appliqué, du moins pour ce qui concerne son pays, dans un modeste volume trop peu connu, relativement à l’ensemble de ses œuvres: “Action intellectuelle et politique de Léon XIII en France.” En 1899, l’horizon s’est éclairci du côté du clergé français. On voit que le Pape se sent à l’aise pour mêler la louange à l’exhorta-

1- — Ce travail vient d’être accompli chez nous de magistrale façon. Le lecteur voudra bien se reporter à la brochure : “Le cinquantenaire de l’Encyclique Aeterni Patris à Laval” et aux articles du R. P. Villeneuve, O.M.I., parus dans la Revue Dominicaine, livraisons de mai, juin et septembre 1929.

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tion. Après avoir rappelé que c’est l’Eglise de France qui compte au XIXe siècle le plus grand nombre de Séminaires, il écrit : “Nous savons, vénérables Frères, de quelles sollicitudes vous entourez ces institutions si justement chères à votre zèle pastoral et Nous vous en félicitons.’” Cependant la société laïque est encore ravagée par l’erreur, au point que le Pontife n’hésite pas à reproduire un passage d’une lettre adressée jadis à son clergé de Pérouse, le 19 juillet 1866 : “En présence des efforts combinés de l’incrédulité et de l’hérésie pour consommer la ruine de la foi catholique, ce serait un vrai crime pour le clergé de rester hésitant et inactif. Au milieu d’un si grand débordement d’erreurs, d’un tel conflit d’opinions, il ne peut faillir à sa mission qui est de défendre le dogme attaqué, la morale travestie et la justice si souvent méconnue. C’est à lui qu’il appartient de s’opposer comme une barrière à l’erreur envahissante et à l’hérésie qui se dissimule; à lui de surveiller les agissements des fauteurs d’impiété qui s’attaquent à la foi et à l’honneur de cette contrée catholique; à lui de prémunir les simples, de fortifier les timides, d’ouvrir les yeux aux aveugles. Une érudition superficielle, une science vulgaire ne suffisent point pour cela: il faut des études solides, approfondies et continuelles, en un mot, un ensemble de connaissances doctrinales capables de lutter avec la subtilité et la singulière astuce de nos modernes contradicteurs.” Léon XIII ici fait écho non-seulement à sa propre parole, mais encore à celle de son illustre devancier Pie IX: “Si la formation du clergé dans la piété et dans la science a été de tout temps l’objet de graves sollici-

tudes pour ceux qui gouvernent l’Eglise, elle a pris dans ces derniers temps une importance capitale.”

Dira-t-on que la foi chrétienne et catholique étant mieux assise dans notre pays, ses adversaires moins nombreux et moins acharnés, le corps chargé officiellement de la défendre n’a pas à s’aguerrir de la même façon ? Il est vrai que la Lettre pontificale s’adresse avant tout à l’Eglise de France; mais elle déborde ses cadres, et explicitement en maints endroits. Quand, parlant de la théologie scolastique, Léon XIII rapporte un texte mémorable de Sixte-Quint, le contenu fait bien voir qu’il entend l’appliquer à l’Eglise entière : “C’est avec raison que Sixte-Quint appelle cette théologie un don du ciel et demande qu’elle soit maintenue dans les écoles et cultivée avec une grande ardeur, comme étant ce qu’il y a de plus fructueux dans l’Eglise.” Faut-il donc attendre, pour accélérer notre marche, qu’un document semblable, accusateur dans certaines parties, nous soit fulminé directement de Rome ? Les mêmes dangers qui ont assailli l’Europe ne menacent-ils pas de loin notre horizon local ? “Nous côtoyons l’hérésie depuis près de deux siècles, voilà notre malheur !” s’écriait un jour le Père Louis Lalande. Le paganisme américain est à nos portes! dira tel autre conférencier en vogue. Ce funeste voisinage a déjà porté fruit dans notre vie de société, dans notre vie religieuse et jusque dans notre législation. Après un net et solide exposé de l’affaire Despatie-Tremblay, le Père Augustin Leduc a (le premier, croyons-nous) dénoncé la jurisprudence établie par le Conseil. Privé

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d’Angleterre au sujet de divers empêchements au mariage. (Revue dominicaine, janvier 1922: Les conséquences d’un jugement.) Mais n’oublions pas que la sentence des juges s’appuyait sur la lettre même du Code civil de Québec, — sans égard, bien entendu, aux intentions des codificateurs. Avant longtemps, peut-être, il y aura de par la loi, dans cette catholique Province, des concubinaires unis par des liens officiels. Et, toujours dans ce domaine des relations entre pouvoirs, combien d’erreurs en cours propagées, soit par les partisans de l’étatisme, soit par ceux qui voudraient supprimer d’un trait tout droit de l’Etat en matière d’éducation ou d’assistance.

Non, la part d’ivraie est trop considérable, dans le champ d’apostolat confié aux clergés séculier et régulier, pour qu’ils laissent invariablement à de rares professeurs ou à quelques conseillers techniques le soin de la sarcler. Il ne leur suffirait pas davantage, en un jour de St- Jean Baptiste, de se targuer, même avec raison, d’avoir sauvé le peuple aux périodes critiques de son histoire. Ils doivent le sauver sans cesse, à l’exemple de Celui qui, ayant opéré dans sa courte vie l’éternelle rédemption des hommes, demeure efficacement leur Sauveur jusqu’à la fin des temps.

Une nécessité universelle peut cependant varier dans ses exigences pratiques selon diverses circonstances. Tous les prêtres ne sont pas tenus de parvenir au même degré de culture : cela dépend des aptitudes personnelles, puis des fonctions particulières dévolues à chacun. Ces fonctions pourraient être réparties de la sorte, — si un

cumul exagéré, souvent indispensable, ne venait dans la pratique contrarier cet ordre : 1° L’enseignement pro¬

prement dit, auquel nous allons joindre ici le journalisme catholique et toutes les formes intellectuelles de l’apostolat social; 2 la haute administration; 3° le ministère actif. Nous allons voir cependant que, s’il y a lieu parfois de différencier 1 idéal du prêtre, il n’est guère à propos de refréner son zèle pour l’étude dans aucune de ces fonctions.

D’abord tous nos prêtres professeurs de collège, de séminaire, de scolasticat ou d’université doivent être fortement munis de science. Il leur faut, pour obtenir une réputation de savants, la mériter deux fois : eu égard à certains préjugés anticléricaux et à l’indifférence du public pour toutes les branches religieuses de l’enseignement. De plus, le Ratio Studiorum des grands séminaires et des scolasticats répond à peu près exactement au programme pontifical dont nous avons tracé plus haut l’esquisse sommaire: c’est dire qu’il est suffisamment chargé. Celui des collèges classiques ne l’est pas moins. Pourtant dans les collèges où ce n’est pas fait accompli,

1 on se demande si et dans quelle mesure il convient d introduire la philosophie et les sciences dans le cours d’humanités. Supposant le cas résolu dans l’affirmative, nous verrons reculer encore et malgré tout l’horizon intellectuel du maître. A coup sûr il faut un mandat bien explicite pour prétendre le mettre en garde contre la passion du savoir et la convoitise du parchemin ... Ce dernier détail vaut qu’on s’y arrête un instant. Le système des grades acadé-

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miques fleurit dans l’Eglise depuis des siècles, sous l’œil des Papes qui n’ont pas cru jusqu’ici que l’abus occasionnel dût supprimer l’usage. C’est le seul mode de "constatation officielle” de la science: constatation bien opportune chez des sujets qu’on députe à l’étranger, au prix parfois de réels sacrifices. C’est aussi le meilleur moyen de faire connaître aux protestants et aux incrédules la valeur scientifique du clergé. A preuve cet hommage du dehors, tombé des lèvres de M. Paul Sabatier qui déclarait, en 1921, devant le personnel de l’Université de Strasbourg : "Dans le catholicisme, l’épanouissement historique et scientifique peut se mesurer en quelque sorte par le nombre de thèses de doctorat soutenues en Sorbonne par les membres du clergé. Il a pris une importance qui n’a pas été perçue par le grand public. A plus forte raison n’a-t-on pas songé à supputer les résultats possibles et probables. Quand on les apercevra, on sera émerveillé.” (Cité par le R. P. Doncœur, S. J. dans "Les espoirs présents du catholicisme en France”, page 25.)

Assez d’obstacles par ailleurs, se dressent sur la route du clergé enseignant pour l’empêcher d’acquérir et de produire, sans qu’on vienne par surcroît l’inonder de conseils alarmistes. Le R. P. Adélard Dugré, sociologue au coup d’œil très juste, avec singulièrement de rondeur dans l’expression, les décrivait naguère dans un article qui lui valut beaucoup d’éloges. "Bien peu d’hommes chez nous peuvent faire des études et de la composition littéraire leur occupation principale, et il en va de même dans les collèges, séminaires et scolas-

ticats où les heures de classe des professeurs sont trop nombreuses et les travaux qu’on y surajoute d’ordinaire, trop distrayants pour qu’ils puissent concentrer leur esprit sur un sujet.” (Revue dominicaine, mars 1923 : L’avenir littéraire du clergé canadien). Faut-il mentionner en outre le danger moral de vanité et d’inflation que contient la science et que signalent tous les mystiques à la suite de S. Paul ? Il menace plus directement le piètre écrivain, conférencier ou apôtre social que le professeur dans son modeste cabinet ou devant le public restreint de ses classes. Scientia inflat, il n’est que trop vrai que “la science enfle”. Mais il s’agit de la science à tous ses degrés — au degré inférieur surtout — et quand elle n’a point pour compagnes la charité et la dioiture d intention. C’est pour cela que l’on observe à chaque pas dans la vie une ignorance terriblement gonflée à son tour : redondant apanage de “ces jeunes gens qui savent peu, prétendent beaucoup, impatients de paraître, et préoccupés de produire leurs pensées qui ne sont que banales, leur personne qui n’est qu’ordinaire, plus que de servir la vérité.” (T. R. P. Janvier: ouv. cit., p. 33.) Peu de science éloigne de la vraie grandeur et beaucoup y ramène.

Un groupe important de la milice cléricale se trouve appelé à aider chaque Ordinaire dans la haute administration d’un diocèse. Aujourd’hui l’on peut dire que la moitié environ des abbés, chanoines et prélats qui détiennent ainsi d’importants offices sont d’anciens élèves des universités romaines. Ici comme en France, “il n’est guère de diocèse qui ne compte de ces prêtres plus con-

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sultés par leurs confrères et plus estimés par leurs évêques.” (Ibid., p. 34.) Vicaires généraux, chanceliers, censeurs, membres des officialités et des conseils de vigilance ont sans cesse à discuter et à résoudre des cas concrets qui ressortissent le plus souvent à un point quelconque de la doctrine. Ils font journellement de la science appliquée, ce qu’il y a de plus difficile au monde, ce qui suppose, avec une claire vue des situations, la possession exacte des plus hautes données spéculatives. Au nom de quelle exégèse, au nom de quelle prudence un prédicateur, à plus forte raison un laïc, comme on l’a vu dernièrement, osera-t-il mettre ces dignitaires en garde contre la passion intellectuelle, eux qui en ont tellement besoin pour réagir contre l’affaissement produit par une besogne le plus souvent fastidieuse et ingrate.

En vain, l’obstiné prêcheur essaiera-t-il de se rabattre sur la portion du clergé vouée au ministère actif. Nous craignons fort qu’il n’ait, là aussi, à remiser ses sentences. On écoutera plus volontiers celles du Saint Père. Léon XIII a parlé de la culture des sciences naturelles et des belles-lettres : “Viennent ensuite les sciences sacrées proprement dites, à savoir la Théologie dogmatique et la Théologie morale, l’Ecriture Sainte, l'Histoire ecclésiastique et le Droit Canon. Ce sont là des sciences propres au prêtre. Il en reçoit une première initiation au Grand Séminaire; il devra en poursuivre l’étude tout le reste de sa vie.” Où est l’exception en faveur des curés, vicaires ou chapelains tenus en haleine par le soin des finances, les visites aux malades et les

séances de confession ? “Même au milieu des occupations du ministère il y a place pour beaucoup plus de travail intellectuel qu’on ne le pense. L’homme studieux sait se faire des loisirs sans négliger aucun de ses devoirs.” (Hogan : Les Etudes du clergé, préface.) Les évêques américains connaissent mieux que nous l’attention et l’effort que réclame un ministère effervescent dû à la pénurie de prêtres. Pourtant les Pères du Concile de Baltimore n’ont pas craint de recommander à tous ceux qui ont charge d’âmes la fidélité à la doctrine et l’assiduité à l’étude, sous peine de devenir des aveugles conducteurs d’aveugles. On lit dans le décret sur l’examen des jeunes prêtres : Quicumque enim sacrum animarum regimen aggreditur magis magisque attendere debet sibi et doctrinæ, adeo ut quæ jam didicerit memoria retineat, quæ autem nescit feirventi et perpetuo conatu addiscat ... Si quis scientiam alere desinat, mox in tenebris versabitur; in via cæcutiet qui missus est ut sit dux populi in viam salutis.

Mieux encore, en certains cas, que les directives de l’autorité, “les besoins intellectuels et moraux de leur peuple, les délicates et difficiles questions soumises à la décision des pasteurs, en un mot, les expériences quotidiennes du saint ministère les ramèneront pour peu qu’ils s’y prêtent à l’étude approfondie de toutes sortes de sujets.” (Hogan: Ouv. cit., ch. I.) Les confesseurs de religieuses rencontreront, beaucoup plus souvent qu’un vain peuple ne pense, des âmes avancées en perfection, sinon engagées dans des voies mystiques extraordinaires, parfois périlleuses. A ces âmes ne saurait convenir une

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direction brusquée, ou vague et flottante, ni à leur confesseur une connaissance superficielle de la théologie mystique, laquelle est entrée en plein épanouissement, grâce à l’impulsion de Benoît XV. Messieurs les vicaires chargés de la direction des cercles d’études éprouveront d’instinct la nécessité d’approfondir les grands problèmes de l’heure et tout sujet d’étude proposé aux recherches des membres. Tel directeur, tel cercle, c’est une vérité de rigoureuse expérience.

Enfin, n’eût-il à remplir que le grand devoir de la prédication, notre clergé paroissial y trouverait un motif suffisant pour se cramponner au savoir en repassant les livres sérieux de sa bibliothèque. “Il faut être un bon théologien pour être bon prédicateur,” déclare nettement Monsabré, (“Avant-Pendant-Après la Prédication”, ch. II) ce qui ne saurait signifier que tous les docteurs en théologie deviennent par leur certificat des Monsabrés. Mais seul un solide acquis doctrinal fournit “cette parole sainte et irrépréhensible qui confond toute opposition humaine” (Léon XIII) et solidifie la foi du croyant. A-t-on assez reproché aux Canadiens en général le caractère trop traditionnel de leur attachement aux dogmes et l’esprit de routine qu’inconsciemment ils mêlent aux pratiques d’une religion trop peu intellectuelle, trop peu pensée ? Qu’est-ce qui pourra le mieux combler cette lacune, sinon la parole du prêtre instruit venant en contact chaque dimanche avec ses ouailles. Or il faut une sûre possession du sujet, jointe à une rare faculté de synthèse, pour édifier convenablement, dans

l’espace d’un misérable quart d’heure, nos auditoires des messes basses. Il n’y a pas jusqu'aux règles de style et aux préceptes de diction qui n’entrent à bon droit dans la formation de l’orateur de la chaire, encore que le P. Longhaye reproche avec justesse à Massillon “trop d’art visible et cherché”, et qu’un prédicateur, “en raison de son objet spécial et des besoins des âmes, doive sacrifier çà et là quelques habitudes oratoires.” (La Prédication, introduction).

Ce qu’il ne peut ni ne doit sacrifier, c’est la plénitude, la précision et l’orthodoxie de l’enseignement catholique, seul apte à verser dans l’obscurité des âmes hésitantes et troublées les clartés et surtout les énergies qu’elles réclament. Ce qu’il ne peut ni ne doit sacrifier, ce sont ces minutes de labeur si rapides, mais sans prix, qui lui permettront, comme au père de famille de l’Evangile, d’extraire de son trésor, au bénéfice de son peuple, nova et vetera : des vérités anciennes confirmées par les nouvelles. Ce qu’il ne peut ni ne doit sacrifier, en un mot, ce sont ces grands principes de culture sacerdotale que nous n’avons fait qu’exposer, mais que l’Eglise enseignante propose et impose à la docilité de ses membres et que tout prêtre vraiment digne de l’onction voudra, sous peine de la plus triste décadence et des plus rudes châtiments, incruster dans sa mémoire et plus encore dans sa vie.

BACHELIERES OU CUISINIERES ?

Si je prenais le temps d’exposer un à un les motifs qui m’ont poussé à choisir comme sujet la culture féminine, il ne m’en resterait plus pour le traiter. Mais voici les deux principaux. Il n’y a pas très longtemps, 1 des conférenciers d’après-guerre sont venus ici au Canada, promener leurs conférences d’avant-guerre. Du moins ont-ils parlé exactement comme si la grande hécatombe n’avait pas eu lieu. Tout en consacrant de longs préambules à démontrer que l’esprit de la femme était intuitif, celui de l’homme déductif, — ce qui n’a pas paru flambant neuf, — et que par conséquent la femme devait abandonner l’étude à son rival pour se livrer exclusivement aux travaux du ménage, — ce qui a pu paraître, comme on dit en France, “un peu fort de café”, — ces messieurs ont oublié de nous dire s’ils s’engageaient à trouver des maris aux quelques centaines de mille veuves et orphelines de la guerre et aux autres militantes du célibat, ou du moins à leur procurer des positions autres que celles de gratteuses de rues ou contrôleuses de tram-

1. — Cette conférence a été donnée à Montréal, dans la Salle St-Dominique de Snowdon, le 16 novembre 1927, puis répétée en divers endroits.

ways. Tout en reprochant à la femme une imagination prismatique et une sensibilité suraiguë, unies à trop de dispersion mondaine et trop de sacrifices au néant, ces messieurs ont oublié de nous dire s’ils connaissaient, au point de vue naturel, un meilleur moyen que l’étude pour équilibrer les facultés de l’âme et les orienter vers le raisonnable et le sérieux. C’est pour réparer en partie leur oubli et peut-être le mal qu’ils ont fait en venant ici nourrir nos préjugés au lieu de nous aider à les combattre, que j’ai tenu à confronter de nouveau bachelières et cuisinières, mais en abordant ce thème sous un jour de réalité et d’actualité.

L évolution récente accomplie dans notre enseignement féminin m y incitait encore davantage. Nous avons vu ces années dernières, nos plus vieilles communautés enseignantes s’imposer d’énormes sacrifices de temps et d argent et surtout de personnel, pour entreprendre une nouvelle tâche sans préjudice de l’ancienne : la tâche de l’enseignement secondaire. Elles y furent poussées, nous le verrons bientôt, par une nécessité de l’époque et par de nombreux exemples venus d’ailleurs; de près : Washington, Chicago et New-York; et de loin : Paris, Fribourg et Milan. Elles ont subi de ce chef les critiques intempestives d’une foule de braves gens, s’imaginant à tort que toute la jeunesse féminine serait sans distinction embrigadée de force dans la haute culture — la conscription du latin, quoi ! — au grand détriment de la santé, du travail et surtout de la formation ménagère. C’est en vue de calmer ces craintes et

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de répondre à ces critiques nulle part imprimées et partout exprimées, que j’ai accepté le fardeau toujours onéreux d’une conférence avec l’épreuve toujours humiliante de sa répétition. J’ai confiance néanmoins dans la justice de cette cause et dans la loyauté de ceux qui m’entendent. Non pas au point de solliciter un verdict avant la production des témoignages. Mais il me semble que les mérites acquis de nos sœurs enseignantes constituent du moins une présomption en leur faveur. Ce sont elles qui ont présidé à la formation de nos mères : comment pourraient-elles faillir subitement à la tâche dans l’éducation de leurs filles ? On dit que le voile de sainte Agathe avait la vertu d’arrêter les incendies et divers autres fléaux. Mesdames et messieurs, avant d’aller plus loin, je salue avec vous le voile de ces dignes religieuses comme un rempai't flottant contre la médiocrité et l’ignorance, le pire fléau des peuples en formation.

En fait de témoignages, c’est surtout le mien que je désire apporter au dossier. Je ne m’interdirai de recourir à l’autre méthode qui consiste à interroger des pédagogues ou moralistes de diverses époques, puis à livrer le résidu d’opinions qui semble prévaloir à l’heure actuelle et qui a le plus de chance d’orienter l’avenir. Mais j’estime que le premier procédé convient davantage. Les auteurs sont toujours à la disposition de qui veut les consulter, tandis que l’expérience journalière se dissipe quand on n’a pas soin de la fixer de quelque façon. J’essaierai donc de vous communiquer le fruit de mes

observations personnelles dans un milieu des plus intéressants, un milieu où la jeunesse des deux sexes produit sur la même matière un effort simultané. Au mois de juillet 1922, le Conseil de la Faculté de Philosophie de l’Université de Montréal me confiait la chaire de théodicée ou de théologie naturelle. Comme les mots l’indiquent, cette branche de philosophie a pour objet tout ce que l’homme, livré aux seules forces de sa raison naturelle et sans le secours d’aucune révélation, peut découvrir touchant Dieu, son existence, sa nature, ses attributs, ses opérations. Elle fait appel aux principes les plus abstraits comme aux déductions les plus lointaines et aux distinctions les plus subtiles de la métaphysique, et elle exige en conséquence de la part des élèves l’application d’esprit la plus concentrée.

A ce cours régulier, je rencontre un auditoire composé à parties égales de jeunes gens et de jeunes filles. Sur cinquante élèves environ, la moitié sont bacheliers ou bachelières ès-arts, condition nécessaire pour obtenir les grades, et tous possèdent déjà les éléments de la philosophie qu’ils ont appris au Collège classique ou à l’Ecole d’Enseignement Supérieur aujourd’hui dénommée Collège Marguerite Bourgeoys. Le contact répété avec les élèves et la critique de leurs travaux m’ont permis d’établir les plus fructueuses comparaisons entre l’intelligence de l’homme et celles de la femme, à un âge où l’une et l’autre se révèlent déjà suffisamment. Et si le résultat ne s’harmonise guère avec d’antiques théories sur le rôle et les moyens de la femme, ni avec les prétentions ultra-

BACHELIÈRES OU CUISINIÈRES

modernes d’un féminisme tout payen, il concorde avec les idées sagement progressistes du féminisme chrétien, notamment avec les conclusions de M. Henri Marion, dans son ouvrage : Psychologie de la femme, de M. Henry Joly, dans ses articles à la Revue des Jeunes, de madame Léontine Zanta, dans son volume: Psychologie du Féminisme et de madame Léon Daudet dans son aimable brochure : Comment élever nos filles ?

Mais afin de mieux comprendre et apprécier la valeur de ces résultats, il est utile auparavant d’ouvrir une parenthèse pour faire un brin d’histoire et de psychologie comparée. Il faut surtout savoir distinguer dans cette matière entre culture féminine et aptitudes féminines. Pour ce qui regarde la culture ou les acquisitions féminines, il est bien évident que les femmes, dans l’ensemble des divers pays, sont en retard de plusieurs siècles sur leurs rivaux masculins. Et la faute en est à tous ceux qui dans le passé, imbus de préjugés héréditaires, d’idées fausses ou incomplètes, refusèrent à la femme la seule chose qui puisse avec la religion faire contrepoids à son penchant mondain et à l’excès d’imagination et de sensibilité dont elle souffre : je veux dire une instruction plus profonde, plus étendue et plus rationnelle. Les laïcs, comme bien souvent il arrive, dépassaient en rigueur sous ce rapport les gens d’Eglise, et vous vous rappelez que Montaigne, bientôt suivi par Molière, ne tolérait d’autre science chez la femme que celle qui consiste à distinguer un pourpoint d’avec un

haut de chausse, un blanc de poulet d’avec un pâté aux écrevisses.

De son côté, la femme accepta trop docilement d’être ainsi réduite à la portion congrue. De part et d’autre on parut considérer l’émancipation de la femme par le christianisme et sa libération de l’esclavage antique comme un événement tellement formidable et un bienfait à ce point inespéré, qu’il fallait ni plus ni moins et pour toujours s’en contenter. De même qu’un individu évadé d’une forteresse où il aurait été muré dès son enfance, songerait plutôt à bien manger et à prendre l’air qu’à réclamer d’autres droits et privilèges, ainsi la femme antique, sortie enfin des harems et des ergastules, voulut borner son activité et son savoir aux choses d’ordre usuel et son influence au maniement diplomatique du mari, “Mon mari et moi, nous faisons tout ce que je veux,” disait un jour à son curé une jeune dame en veine de confidences.

Quant aux aptitudes mentales, il faut bien déclarer ce que personne ne voulait voir: que la femme est aussi intelligente que l’homme, d’abord dans les choses ordinaires de la vie, puis dans tout genre d’études où il s’agit de comprendre et s’assimiler ce qui est, plutôt que de découvrir ou de créer ce qui n’est pas. C’est ainsi qu’elle paraît mieux douée pour la philosophie que pour les sciences, et qu’elle dépasse sûrement l’homme dans l’art épistolaire, le journal, le roman intime: trois genres de production où l’écrivain ne communique guère que des choses vues ou vécues. Mais d’une façon générale elle

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manque décidément d’imagination créatrice ou de faculté inventive. D’après une statistique dressée en France, il y a quelques vingt ans, sur 5000 brevets d’invention accordés par la loi, six seulement avaient été réclamés par des femmes. Allez dire maintenant que la femme n’est bonne qu’à inventer ! Selon une remarque assez impertinente de Proud’hon, elle n’a pas même inventé sa quenouille. . .

Reste à savoir cependant si ce n’est pas à ce manque d’instruction séculaire dont nous parlions à l’instant qu’il faille attribuer son infériorité ou du moins son retard dans la création artistique ou scientifique. Mais non ! répond le mysogine et l’anti-féministe. Voyez donc la situation de la femme en musique. Vous admettrez qu’elle n’a guère été empêchée ni contrecarrée sous ce rapport, puisqu’un piano qui ne s’arrête pas fait aujourd’hui partie de sa dot — comme dans nos anciens contrats de mariage cette vache qui ne mourait pas. Or vous rencontrez chez les femmes un grand nombre de parfaites exécutantes, mais de grands compositeurs, point. Tout au plus pourriez-vous signaler, avec les courtes inspirations de Chaminade, une composition symphonique pour voix et orchestre due à madame Augusta Holmès. Mais le féministe a beau jeu pour riposter que précisément, la composition musicale étant à base de mathématiques, si la femme n’était pas si arriérée en mathématiques, la France compterait peutêtre un plus grand nombre de Chaminades, de même qu’elle compterait un plus grand nombre de Rosas

Bonheur, si l’accès à l’Ecole des Beaux-Arts n’eût été jusqu’en 1911 impitoyablement fermée au beau sexe.

Quoi qu il en soit de cette discussion subsidiaire, je reviens par cette courbe à mes chers élèves de l’Université. J ai corrigé chaque année leurs travaux scolastiques, et je crois pouvoir vous signaler les résultats de 1922-23, sans trop manquer au secret professionnel. La thèse de dissertation comportait une preuve de l’existence de Dieu choisie par l’élève parmi les cinq de saint Thomas, communément appelées les cinq voies, car elles sont autant de routes distinctes mais convergentes qui mènent à la Divinité. Le meilleur manuscrit me fut remis par une religieuse qui avait conservé 10 points sur 10; mais un garçon venait immédiatement avec 9.5; puis une fille avec 8.5. Le plus faible manuscrit, signé d’une fille, méritait 7 points, mais un garçon précédait immédiatement avec 7.5. Les autres élèves obtinrent des notes graduées de 7 à 9. Comme résultat positif, donc, équivalence de proportion entre les deux sexes. Comme assimilation de cours et comme allure philosophique, je n ai pas constaté non plus de différence sensible; on dirait cependant — ce qui confirme nos précédentes remarques — que les manuscrits féminins offrent moins d originalité, la plupart des débutantes préférant s’en tenir à la méthode et au vocabulaire du professeur.

Si l’on observe en revanche que les filles sont généralement plus précoces que les garçons, et qu’à l’époque des passions naissantes, elles dépassent ces derniers par la vivacité d’esprit, quitte à subir plus tard un arrêt

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quand leurs émules continuent de progresser, je conclus immédiatement et sans ambages qu’on peut et qu’on doit pousser un certain nombre de jeunes filles vers des études sérieuses et complètes et qu’aucune limite conventionnelle ne doit être fixée. De quel droit fixer conventionnellement des limites aux études supérieures féminines, quand la nature elle-même et les circonstances de vie s’en sont chargées. La femme est appelée surtout à devenir épouse et mère et ménagère, c’est entendu; le baccalauréat féminin ne doit pas déplacer l’axe du foyer, c’est écrit en toutes lettres dans un rapport du Collège Marguerite Bourgeoys. Mais avant d’être ménagère, épouse et mère, la femme est une personne humaine qui a droit à son plein et parfait développement. La plupart, il est vrai, vont rencontrer divers obstacles posés par la nature ou les circonstances de vie, mais ces obstacles ou ces limites doivent être jugés au mérite et dans chaque cas. Ce qui peut paraître imprudent ou exagéré dans une famille ne préjuge en rien ce qui pourrait être souhaitable ou nécessaire dans la maison voisine. Je vais m’attarder, du reste, à ces divers empêchements, pour donner l’occasion de me rejoindre à ceux d’entre vous qui seraient partis d’un sentiment opposé.

Les obstacles aux études supérieures féminines proviennent donc habituellement de deux sources : l’économie de santé et le devoir d’état. On est généralement d’accord pour penser que “le travail cérébral des hommes, pourvu, bien entendu, qu’il ne soit pas exagéré ni ennemi de toute diversion, offre un élément de bien-être physique,

voire même de longévité.” (H. Joly) En est-il ainsi du travail cérébral féminin, intense et prolongé ? La réponse doit venir de la Faculté de médecine. M. Henry Joly nous rapporte qu’il est allé trouver un médecin éminent des hôpitaux de Paris ayant fait carrière dans la gynécologie et membre du Conseil supérieur de la natalité. Voici la teneur de cette consultation. “Si le système nerveux de la femme la dispose aux travaux d analyse où sa finesse d’observation, son culte du détail et le souvenir qu’elle en garde trouvent un champ tout naturel, il la rend moins apte aux vues d’ensemble prolongées qui exigent une tension soutenue, et sans cette variété qui lui plaît tant. . . D’autre part, il y a dans la vie physiologique de la femme, des moments d’épreuve inévitable dont l’échec ou le succès intéressent le sort des maternités futures. Aux prises avec des études trop tendues, sous la pression d’examens et de concours exigeant trop d’efforts, beaucoup de jeunes filles manquent totalement de résistance. Toute leur économie s’en ressent et en est douloureusement affectée. Il est évident qu en ces matières, il faut tenir compte de tout ce qui est relatif. Telle jeune fille pour qui telle quantité de travail cérébral sera épuisant verra une de ses compagnes supporter allègrement la même fatigue.” La philosophie ne peut que souscrire à des vues aussi raisonnables; et pour ce qui regarde les cas concrets, le dernier mot appartient évidemment aux parents et au médecin de famille.

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Obstacles du devoir d’état. Mettons de côté le cas exceptionnel où une ex-pensionnaire doit sans retard aider ses parents, soit par l’assistance domestique soit par un travail à l’extérieur. C’est une circonstance qui empêche parfois l’entrée en religion, à plus forte raison la poursuite des études à long stage. Il est une autre situation, plus régulière et plus normale, et d’où provient le plus fréquent obstacle à l’enseignement supérieur féminin. Tandis que les études d’un jeune homme marquent un point de départ, — sa carrière future devant elle-même s’alimenter d’un savoir constamment renouvelé, — les études d’une jeune fille au contraire marquent le plus souvent un point d’arrivée. Ce point d’arrivée, c’est le mariage.

Les fonctions de la maternité jointes aux nombreux soucis d’une gestion ménagère vont bientôt priver la femme de tout loisir d’ordre intellectuel. A la plupart de nos jeunes filles, donc, le pensionnat suffit. Elles y trouvent ce qu’il y a pour elles de plus formatif dans l’enseignement, savoir : l’instruction religieuse, la grammaire, la géographie, l’arithmétique, l’art ménager, l’hygiène, un peu d’anglais, si possible un art d’agrément: toutes choses destinées à lui mettre en mains une clé capable d’ouvrir bien des portes, à commencer par la porte d’une maison.

Mais ces réserves faites ou ces limites posées à l'égard de la masse féminine, peut-il être vraiment question de fermer aux jeunes filles qui ont la santé voulue, le temps voulu et les aptitudes requises, l’accès

aux grandes écoles où se façonne l’élite d’un pays ou d’une race ? On a copieusement disserté, ces années dernières, sur la formation des élites. Voulez-vous me dire en vertu de quel préjugé l’on prétendra se passer d’une élite de l’autre sexe, quand le gros des forces féministes est là qui attend un emploi efficace et une saine direction ? Le moins qu’on puisse exiger sous ce rapport, dans notre pays, c’est la formation d’une élite enseignante, et vous ne l’obtiendrez sûrement pas au pensionnat.

Permettez-moi aussi de revenir un instant sur l’objection du mariage, pour en marquer la portée exacte et vous empêcher de trop la généraliser. Le mariage est la voie commune, je le répète. Mais outre qu’il n’est pas toujours aisé ni possible, il n’épuise pas toujours ni fatalement les énergies et les valeurs qu’on y consacre. Beaucoup de ces futures épouses, continuant leurs devancières, seront à même de se dévouer sur le terrain social sans nuire à leurs autres obligations. La comptabilité supéiieure, la philosophie, la morale, la sociologie, le droit civique et commercial, autant de branches d’enseignement destinées à favoriser leur action en leur épargnant une multitude de faux pas. Et même au ministère de 1 intérieur, nous verrons bientôt si les acquisitions d’une bachelière doivent nécessairement gâter la sauce du mari. M. Henry Joly, l’éminent psychologue qui enquêta pour nous tout à l’heure, et qui n’est pas prodigue de concessions, se ralliait en 1922 à l’idée qu’un enseignement supérieur était souhaitable pour les futures femmes du monde, du moins pour une minorité. Et

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l’année suivante, le R. P. Peillaube, mariste, doyen de la Faculté de Philosophie à l’Institut catholique de Paris, publiait dans la “Revue de Philosophie” les résultats d’une enquête auprès des dames et demoiselles inscrites aux cours de la Faculté. J’ai examiné une à une les réponses d’une quarantaine d’élèves, réparties selon leurs diverses conditions de vie. Et toutes sont unanimes à déclarer qu’elles ont trouvé dans ces études une base inexpugnable à leur vie privée, à leur action externe et à leur foi religieuse. i

Ce dernier témoignage concernant la foi était bien de nature à m’encourager dans mon œuvre, d’autant qu’il concorde absolument avec celui que je recueille chaque semaine et sans le chercher. Le cours dont on m’a chargé porte exclusivement sur le problème de Dieu. Il a fallu pénétrer pas mal avant dans la métaphysique. Nous avons dû exposer et réfuter en détail les principales erreurs sur la démonstrabilité de l’existence de Dieu, depuis l’agnos-

1. — Le chroniqueur régulier de la “Revue catholique des Idées et des Faits”, Mgr J. Schyrgens enregistre ainsi le témoignage de Mgr Julien, évêque d’Arras, Membre de l’Institut, à la Semaine Sociale de Nancy : “Il est certain que la thèse du bonhomme Chrysale, dans les Femmes savantes de Molière, est absurde et surannée et, peut-être, ne la trouverons-nous pas suffisamment corrigée par Clitandre qui prône les clartés de tout. Envisageant le rôle de la femme éducatrice, compagne de l’homme et sa collaboratrice-née, prenant en considération l’évolution qui fait accéder aujourd’hui tant de femmes aux emplois jadis occupés par les hommes, Mgr Julien s’est montré très favorable aux études supérieures, à la fréquentation des cours universitaires par les femmes. Avec lui nous disons : “Il ne faut certes pas, par crainte des pédantes et des pimbêches, barrer le chemin de la haute culture aux jeunes filles et il y a de graves raisons sociales, à l’heure qu’il est, de préparer des femmes qui méritent le compliment de Louis XIV à Madame de Maintenon : “Qu’en pense votre solidité f ”

ticisme des anciens jusqu’à celui des modernes, en passant par le pragmatisme de James, le sociologisme de Durkheim, le devenir de Bergson et l’immanence de Sabatier. Nous avons disséqué ensuite les cinq preuves de S. Thomas en consacrant un cours entier à chacune d’elles. Et pas un instant, sur le visage de mes auditrices, je n’ai pu saisir une trace de fatigue ou d’ennui. Notez qu’il s’agit d’un cours en partie dicté et dépourvu de tout agrément littéraire ou oratoire. J’en conclus immédiatement et sans ambages qu’on peut et qu’on doit donner aux femmes une instruction religieuse plus approfondie, plus raisonnée et plus scientifique que par le passé, et leur apprendre à chercher Dieu par les raisons que la raison comprend, sans préjudice des raisons du cœur où leur primauté est sans conteste.

Chercher Dieu ! est-ce bien courage, ou naïveté, d’oser accoupler ces deux mots à notre époque et devant un auditoire de grande ville. Ne sentez-vous pas le besoin de fuir auparavant, oh ! bien loin, jusqu’aux profondeurs séculaires où ces deux mots réunis offraient un sens accessible aux foules et compris des élites. Devant moi surgit un paysage; dans ma mémoire s’éveille un trait historique ; et les pèlerins d’Italie, nombreux parmi nous sans doute, s’ils ont oublié le trait, pourront aisément reconstituer la scène. Sur un sommet détaché du massif des Apennins et appelé Mont-Cassin, Benoît de Nursie, dégoûté du spectacle de la décadence romaine, était venu au 6e siècle jeter les fondements de son ordre, après avoir renversé de ses mains une statue d’Apollon. Ce fut l’abbaye-mère de tout le peuple monastique d’Occident.

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Au commencement du XJIIe siècle, sa fameuse école de théologie attirait de loin tous les chercheurs en Divinité, clercs et laïcs, assis aux pieds d’un maître sur les mêmes nattes.

Aussi bien, vous ne sauriez imaginer un endroit plus propice à la contemplation religieuse, un cadre mieux approprié aux rêves mystiques de perfection transcendante qui se sont ébauchés ou réalisés pendant des siècles sur ces rudes sommets. En bas souriait la plaine de Naples avec ses vents doux, ses pêchers en fleurs, son avril éternel. Tout près située de Capoue, elle devait symboliser à merveille, aux yeux des moines, toutes ces délices de chair auxquelles ils avaient de plein gré renoncé. A mesure qu’on gravissait la pente, la végétation se faisait plus rare et moins grossière. Et sur le plateau couronné par l’abbaye, si haut qu’on y observait une variation climatérique, un souffle aigu, venu des Abruzzes, rappelait l’austérité du cloître et les âpres exigences de vie régulière. Au loin, par une échancrure des monts, et d’une terrasse appelée maintenant “la loge du paradis,” on apercevait un coin de mer aux reflets fuyants, inégalement perçus, confondus parfois avec les lignes basses de l’horizon, et figurant la substance énigmatique des biens espérés, substantia rerum sperandarum. Aussi le soir venu, les jeunes religieux aimaientils à s’accouder sur le parapet qui bordait la terrasse et à contempler ce coin de mer, jusqu’à l’heure où la cloche les appelant, ils ramenaient lentement le capuchon sur leur tête pour aller rendre grâces au Dieu qui fit la nature belle et plus belle encore la chrétienne espérance

qui vit au fond des cœurs. Or un soir, un petit enfant de sept ans, confié depuis peu à l’abbaye, s’attardant plus que les autres à l’écrasante beauté du spectacle, un ancien s’approche et lui demande : “Que faites-vous là mon enfant ?” Et le petit, levant son regard vers les hauteurs constellées, de répondre oppressé : “Je veux savoir Dieu ! ... N’y a-t-il donc personne parmi vous

pour me dire ce qu’est Dieu ?” J’ignore ce que fut la réponse du moine, mais je doute qu’elle satisfît entièrement ce précoce chercheur qui devait en fournir tant d’autres par la suite, car il devint plus tard : Frère Thomas d’Aquin.

Dirai-je maintenant avec le poète des “Harmonies” :

Repose-toi, mon âme en ce suprême asile,

Ainsi qu’un voyageur au:c portes de la ville...

Non, non, cette période est close, ces temps-là sont finis ! Nous sommes en plein XXe siècle, siècle de fer où rien ne compte que ce qui se compte, où rien n’existe que ce qu’on voit, où rien n’attire que les brusques conquêtes et les échéances du moment. Les circonstances économiques du globe ayant été bouleversées au cours des derniers siècles et le problème de la subsistance s’offrant comme une hantise dans la plupart des foyers, il serait chimérique de vouloir à cette heure implanter la haute culture religieuse dans les masses et même chez toutes les élites. Mais la fin de l’homme est-elle changée pour tout cela ? Est-il permis pour tout cela de faire si étroite et parfois si nulle la part réservée dans les études aux connaissances dogmatiques ? Et si quelqu’un

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doit être blindé et enrichi sous ce rapport, n’est-ce pas la mère de famille dont le rôle consiste non seulement à cultiver la foi dans l’âme des petits, mais à la protéger dans l’âme des grands, et qui possède à cette fin des dons de persuasion à faire envie aux ministres de l’Evangile? Car le jour où la foi disparaîtra du cœur des mères pour aller se réfugier à l’ombre du cloître et au foyer de nos presbytères, ce jour-là la religion n’aura plus besoin de prêtres, d’autels, ni de cantiques, mais du linceul de pourpre prophétisé par Renan.

Quelle que soit donc votre vocation, mesdemoiselles, que vous deviez être religieuses, célibataires ou mères de famille, soyez savantes en religion. Bientôt dans un monde voué à toutes les compromissions comme à toutes les violences, vous aurez tant d’assauts à repousser, tant de sottises à relever, tant de faiblesses à soutenir ! J’ai connu pour ma part, il y a dix ans, un homme important, sectaire très décoré, renommé dans une certaine branche, nul en tout le reste, parlant sans cesse de religion comme tous ses pareils, mais prévenu, démasqué, réfuté, confondu à chaque fois par une petite femme de son entourage qui n’avait l’air de rien, mais qui avait lu et compris le traité d’apologétique du Père Devivier.

Mesdames et messieurs, je crois qu’il est temps pour nous de descendre du Mont-Cassin. L’heure avance, on nous attend à la cuisine. Nous allons descendre, mais soyez sans crainte, nous allons tâcher d’atterrir en douceur, “en caressant la marguerite,” comme on dit en style d’aviation. Au fait, est-ce bien d’une descente et d’un atterrissage qu’il s’agit ? En économie domestique,

pas plus qu’ailleurs, on ne fait rien de bon, ni même d’à peu près bon sans élévation d’âme. Tous vous connaissez de ces ménagères pour qui l’administration intérieure est chose tellement méditée qu’elle devient un art et tellement chérie qu’elle devient une passion. Mais chez elles, d’ordinaire, c’est la préparation lointaine qui donne aujourd’hui son rendement. Leur art possède une technique, leur passion se nourrit de connaissances variées, accrues de jour en jour par l’assimilation de recettes neuves. C’est déjà vous dire qu’il y a quelque chose d’inexact dans le titre de cette conférence. Bachelières ou Cuisinières : faut-il donc nécessairement choisir entre les deux ? Pourquoi ce cantonnement dans les extrêmes ? “Entre le silence et le tambour, il y a place pour quelque chose,” comme dit un proverbe andalou. Remplacez donc la disjonctive par un trait d’union, et rétablissez : bachelières-cuisinières.

Oui, il faut une lointaine et sérieuse et exacte préparation à l’art ménager en général, à l’art culinaire en particulier. Seul un effort concentré uni à beaucoup d’intelligence pourrait, dans certains cas, y suppléer convenablement. Je dînais dernièrement à la campagne chez un jeune couple installé dans une maison neuve. Neuve aussi était la cuisinière. Et comme je la félicitais de sa réussite plutôt surprenante, elle me répondit, malicieuse et modeste : “Oh ! dans les commencements, ce n’était pas riche : si peu riche que je me contentais alors d’inviter mon père et ma mère.” La malheureuse ! A l’homicide pur et simple elle préférait le risque d’empoisonner les auteurs de ses jours.

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Mais combien d’autres ignorances non suppléées, non regrettées, parce que non reconnues, tant à la ville qu’à la campagne où j’admets que les inconvénients sont moindres. Les neuf-dixièmes des cordons bleus ignorent, en tout ou en partie, la chimie alimentaire, et servent indistinctement les mêmes mets, dans la même quantité, aux vieux comme aux jeunes, aux étudiants comme aux manœuvres, aux enfants malades comme aux enfants en santé. Les neuf-dixièmes des cordons bleus ignorent l’ordre de succession dans lequel il convient de servir les aliments, si on veut les rendre inoffensifs, surtout au commencement et à la fin du repas. Les neuf-dixièmes des cordons bleus ignorent de près comme de loin la préparation esthétique de ces plats miraculeux, avec gelées polychromes et fleurs en bordure, qui, par leur délicatesse un peu fuyante, imposent au convive une sorte de respect, et le préservent de la gloutonnerie qui est un sale défaut. Enfin les neuf-dixièmes des cordons bleus ignorent, avec le secret d’utiliser les restes, celui de suppléer, par les procédés de cuisson, les condiments et les sauces, à la qualité parfois médiocre des aliments à bon marché.

N’est-ce pas le spectacle de ces ignorances et la claire vue du danger collectif qui en résulte qui amena dès 1902 le Ministère de l’Agriculture à fonder les cours ménagers de l’Ecole Normale de St-Pascal devenue depuis ce que l’on sait, et, vingt ans plus tard, le Conseil de l’Instruction Publique à inscrire toute cette matière au programme officiel de l’enseignement. Quel fut au juste le motif principal, déterminant, qui poussa l’au-

torité à ces démarches ? Serait-ce le point de vue strictement économique ? Je ne le crois pas, puisque en somme le gaspillage d’argent, résultat d’une mauvaise gestion ménagère, finit toujours par profiter à un tiers qui est l’épicier, le restaurateur, le charcutier, le chinois ou la modiste. Serait-ce le point de vue strictement social ? Notre réputation à l’étranger a pu se ressentir en effet de notre insuffisance gastronomique. Peut-être faudrait-il souscrire en partie à cette boutade d’un gourmet français du XVIIe siècle : “Une société ou l’on dîne mal est une société sans société, plus clairement encore : c’est une dinde truffée sans truffes et sans dinde.” Talleyrand comptait beaucoup sur les talents de son cuisinier pour faire triompher sa politique. Un jour que ce résultat semblait compromis par le retard d’un invité et l’impatience des convives, il trancha brusquement la question, en disant : “Messieurs, mettons-nous à table, car dîner n’empêche pas d’attendre et attendre empêche de dîner.” Eh! bien non : je pense que la vogue officielle accordée à nos Ecoles ménagères eut pour motif déterminant l’hygiène nationale. En voyant disparaître et fondre peu à peu les constitutions robustes et les merveilleuses charpentes d’autrefois, l’autorité s’est demandé si l’émigration vers la ville et le travail mécanisé en étaient seuls la cause, et si notre régime alimentaire correspondait suffisamment à la vie telle qu’on la mène et aux santés telles qu’on les voit. Et devant le témoignage négatif des médecins et des sociologues, elle s’est décidée à agir, et elle a fourni d’avance, suivant moi, une réponse par-

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tielle, mais combien pratique et efficace, à une récente enquête de l’Action française de Montréal sur la défense de notre capital humain.

Mais une conclusion pratique s’impose déjà, il me semble, avec grande force et netteté. Les parents doivent s’intéresser aux études ménagères de leurs fillettes et grandes filles, et leur permettre d’utiliser leur savoir à domicile en ce qui regarde la comptabilité de la maison, la confection et l’entretien du linge, et un peu l’art culinaire, à moins qu’ils n’estiment ces choses moins importantes que la façon de tirer révérence ou d’entrer dans un salon. Une pédagogie encore neuve sur ce point peut accuser certaines faiblesses, je n’en disconviens pas. Les entreprises des hommes s’établissent d’ordinaire sur une base imparfaite constamment accrue. Je ne doute pas non plus qu’un système d’inspection suivie, joint aux critiques de personnes intéressées, mais compétentes, ne finisse par assurer à nos divers foyers d’instruction ménagère leur achèvement technique, leur plénitude de rendement. C’est déjà un signe des temps que plusieurs dames de la société prennent part aux démonstrations d’art culinaire. Elles veulent sans doute se prémunir contre certains ennuis domestiques et apprendre à faire la relève auprès du fourneau quand la bonne aura signifié trop brusquement son avis de départ, ou sa notice, comme on dit en anglais . . .

Mesdames et messieurs, avons-nous réellement quitté le Mont-Cassin ? Il se rattache à la plaine par un pont de lumière. Je me suis appliqué, comme la plupart d’entre vous s’y attendaient, à jeter un pont, à fixer

l’harmonie entre deux professions disparates. Le pont, l’harmonie s’établira par le retour à un sentiment et l’adoption d’un principe. Le sentiment est un héritage de la vieille France, dont nous avions peu à peu méconnu l’importance : l’amour du métier bien appris, de la chose bien faite. A la lumière et sous l’empire d’un pareil sentiment, souvent les valeurs se transposent et l’on perçoit plus de beauté dans un labour bien fait que sur une toile médiocre, dans un plat bien ordonné que dans une thèse mal construite. Le principe est d’origine moins française, mais plus humaine et non moins conforme aux nécessités du temps : la femme, comme être humain d’abord, puis comme membre d’une élite sociale, a droit au même degré d’instruction que l’homme et nulle pédagogie ne peut lui dire : Tu n’iras pas plus loin. Ce principe souffre dans son application des exceptions assez nombreuses; mais déjà l’expérience a parlé en sa faveur et démontré sa fécondité. Dans le domaine social et même politico-social, la femme instruite a, dans certains pays, opéré des merveilles malgré et par son instruction. Au foyer de l’intellectuel, elle est devenue la compagne idéale voulue par le Créateur malgré et par son instruction. Et si parfois, sans cesser d’être compagne, elle a prétendu devenir guide à sa manière, elle l’est devenue malgré et par son instruction.

Et je rappelle en terminant que ce mot “guide” n’a jamais offusqué le vrai philosophe ni le vrai chrétien, même aux époques où suffisait à la femme, pour remplir ce rôle, une sincérité lumineuse et une pureté de diamant. Voyez dans Shakespeare, cette héroïne du “Marchand de

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Venise” qui se dresse “comme un génie tutélaire au milieu des brutales passions des hommes, ranimant par sa seule présence les courages abattus, et dépassant tous les calculs du crime par des qualités dont on croyait les femmes le plus dépourvues : la netteté de vision et la rectitude de pensée.” (A. Hue: Le Correspondant, 1901, p. 765) Et voyez, plus haut encore, planant sur ces sommets que nous n’avons pas voulu quitter, et dominant pour ainsi dire tout le moyen âge chrétien, ce symbole qui inspira tant de poètes, à commencer par le poète d’ Assise : la Dame, la Dame instituée guide moral aux heures d’agitation, d’angoisse et de combat, la Dame agrafant de ses mains l’armure du chevalier.

LA JUSTICE ET LE PRET A INTERET 1

“Un homme avait faim depuis longtemps : il alla et acheta un chien.” Cet apologue allemand, cité par le Père Weiss, pose l’intrigue dès le début. On se demande ■comment le pauvre animal va réussir à calmer la faim de son oisif propriétaire. Il aurait pu être mangé, ou ■dressé à la chasse : on lui apprit à voler, à courir aux alentours après le jambon et la volaille. . . Tels les différents sorts réservés de nos jours à l’Argent. Ce métal a le privilège d’assouvir la faim et la soif, toutes les faims et toutes les soifs, mais par des procédés combien variables et combien opposés ! Tantôt il est comme fondu dans un usage de consommation immédiate, comme autrefois dans la majorité des cas; ou bien il perd sa forme pour la retrouver dans une succession de profitables échanges; enfin il peut être lancé dans les hasards du jeu ou dans une entreprise de négoce ou de production honnête ou malhonnête. Comme l’animal de la fable, il remplit — surtout depuis un siècle — le rôle de délégué ou de substitut. Faire travailler l’argent est devenu

1. — Cours professé à la Semaine Sociale des Trois-Rivières, le 13 août 1925.

l’unique occupation d’un grand nombre de contemporains, avec cette grosse nuance qu’ils ont dressé leur chien de différentes façons. Le négiociateur du prêt à intérêt l’envoie chasser d’ordinaire en temps et lieu prévus par la loi, tandis qu’un vendeur de faux titres lui enseigne à happer sans merci toute proie bonne à prendre. Le prêteur fait travailler l’argent pour son compte personnel, c’est entendu, et il a moins de mérite, je suppose, que le pâtira d’usine et le travailleur des champs : son métier reste de soi honnête, et profitable, comme nous le verrons par la suite, au bien commun. Si l’usure s’y mêle encore trop souvent, c’est d’une façon plus limitée et moins dangereuse que dans une multitude d’opérations louches où “elle n’a cessé d’être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et d’une insatiable cupidité.” (Encl. Rerum novarum .) Il était donc injuste que le prêt financier, devenu ce qu’il est, restât plus longtemps, au regard du moraliste, une sorte de bouc émissaire chargé de tous les crimes de Mammon. L'Eglise elle-même — précédée par l’Etat, comme il convient en matière économique — s’est départie de son ancienne sévérité à son endroit. Le Canon 1543 du Code de Droit Canonique se lit comme suit : “Si l’on cède à quelqu’un la propriété d’une chose fongible, à la condition qu’elle soit rendue plus tard, et seulement dans la même espèce, aucun gain ne peut être perçu à raison même du contrat ; mais dans la prestation d’une chose fongible, il n’est pas de soi illicite de stipuler un intérêt légal, à moins qu’il ne soit reconnu comme ex-

LA JUSTICE ET LE PRÊT À INTÉRÊT

cessif, ou même un intérêt plus élevé, pourvu qu’il s’autorise d’un motif légitime et proportionné.”

Il faut comparer de près faits et doctrines pour avoir une idée de la courbe immense que représente cet énoncé du droit. Sur une foule d’autres points, la discipline de l’Eglise a évolué au cours des siècles ; sur aucun elle n’a évolué d’une façon aussi complète et en même temps aussi conforme aux nécessités des temps. Ce qui aggrave la portée de cette évolution, c’est que les changements disciplinaires survenus en matière de prêt supposent l’abandon, pratique d’une doctrine restée vraie en elle-même — sinon en tous ses considérants — mais qui ne trouve plus guère aujourd’hui son application. Il y a donc du côté historique, auquel vient se mêler inévitablement l’aspect économique et moral du problème, certains points d’extrême importance pour le sociologue chrétien. Je n’aurai pas le loisir de les éviter au cours de la discussion. Exposer en bref et justifier tour à tour les deux attitudes de l’Eglise sur cette question de l’usure ; démontrer leur respective opportunité et leur accord doctrinal; signaler et caractériser l’usure moderne telle que pratiquée au Canada; puis faire voir les avantages du prêt sur les autres modes de placement, du moins en ce qui concerne l’épargne canadienne, c’est à la fois le but à atteindre et la marche à suivre.

Il convient d’abord de préciser le sens antique des mots prêt et usure, d’après les interprètes du droit romain. Le prêt ou mutuum était un contrat réel et gra-

tuit 2 où l’on cédait la propriété d’une chose fongible, avec obligation pour l’emprunteur de rendre une chose de même espèce et qualité. On voit que le mutuum répondait exactement à ce qu’on nomme aujourd’hui prêt de consommation, par opposition au commodat, ou prêt à usage, où la chose empruntée doit être remise dansson intégrité individuelle. Cependant le Code civil traite à part du prêt à intérêt qu’il considère comme une variante du prêt de consommation.3 Quant à l’usure, elle avait une signification fort différente d’aujourd’hui. Elle ne consistait pas dans le taux exagéré de l’intérêt, mais dans l’intérêt même ou la perception de tout gain estimable à prix d’argent et résultant du prêt en vertu du prêt, vi mutui. Au XHIe siècle, par exemple, époque culminante où l’on fixa en termes propres et généralement définitifs un bon nombre de doctrines, y comprise celle de l’usure, était qualifié d’usurier celui qui, prêtant une somme quelconque, exigeait de l’emprunteur, outre la reddition équivalente, qu’il encourageât le négoce d’un tiers ! Tout au plus pouvait-il accepter une rétribution spontanée du service rendu, ou réclamer des choses tout à fait hors commerce, comme l’amour et l’eau fraîche ! Ces conceptions, qui paraissent si dures aujourd’hui, de même que les peines réservées aux délinquants, répon-

2. — Contrat réel implique la prestation de la chose; contrat gratuit suppose un avantage pour l’une des parties seulement, sans redevance ni obligation; chose fongible signifie: dont l’usage est la consommation et qui, par conséquent, ne peut être remise in indi. vüluo : comme un baril d’huile, un panier de fruits, une somme d’argent.

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