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VIE SOCIALE

POUR QU’ON LISE SAINT THOMAS

Le bref pontifical de Léon XIII établissant à Louvain, le 7 mars 1894, un Institut Supérieur de Philosophie, portait ces mots : “Cette école est fondée surtout au bénéfice des étudiants laïques qui plus tard seront appelés à présider de près ou de loin aux destinées de leur pays”. Voilà une première réponse toute faite à ceux qui, pourtant bien placés pour en connaître, nous demandent encore où nous prétendons aller avec notre enseignement philosophique universitaire. Notre but est conforme à celui de Léon XIII. Nous voulons peu à peu façonner une élite qui soit apte à penser et à penser juste avant d’agir. Nous visons spécialement les étudiants, parce que ce sont eux qui, plus tard, par l’enseignement et la pratique professionnels, par l’influence politique ou sociale, la confection, l’adoption et l’application des lois, auront la plus large part dans la conduite de la nation. Nous y admettons les femmes, avec la permission de Rome, à l’exemple de Louvain, de Paris, de Milan et de Fribourg, parce que elles aussi auront leur part de responsabilité publique, et parce que un certain nombre du moins ont les loisirs et la santé voulus pour assister aux leçons et à la rigueur prendre leurs

gradés. J’expliquerai tout à l’heure comment la lecture de saint Thomas reste possible et avantageuse à ceux mêmes à qui leur âge trop avancé ou les préoccupations utilitaires de la vie interdisent l’entrée aux cours et la conquête des parchemins. Rappelons en bref, auparavant, les résultats obtenus auprès des laïcs et par les laïcs en fait d’études et d’enseignement thomistes.

Une simple chaire, fondée sur l’ordre du pape en 1882, avait précédé le grand institut de Louvain. L’abbé Mercier y parcourait seul, avec ardeur et confiance, le cycle de philosophie. Mais déjà surgissaient des élèves de premier plan qui deviendraient professeurs à leur tour: Deploige, Noël, Thiéry, Nys. Parmi eux un laïc devait se tailler un domaine et se faire un nom dans la philosophie médiévale : Maurice DeWulf, aujourd’hui auteur d’un ouvrage classique et, par une fortune singulière, partageant son année d’enseignement entre Louvain et Harvard. A la demande de plusieurs universités américaines, il y introduisit en 1924 un manuel qui est en passe d’accréditer une doctrine jusque-là complètement ignorée. De son côté, Michotte est le roi des psychologues. Il parle rarement de métaphysique. C est la base solide, incontestable, dont celui qui travaille au couronnement de l’édifice n’a pas à s’occuper ; surtout à Louvain où la ligne de démarcation entre les sciences paraît respectée plus qu’ailleurs. Quand il parle de psychologie rationnelle, c’est avec le plus entier respect et pour avouer gentiment, par exemple, qu’entre “intelligence” et “volonté” et ce qu’il nomme les “les processus supérieurs”, il n’y a au fond aucune différence ! Edgar

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Janssens est devenu professeur à l’université de Liège. Chrétien fervent comme les deux autres, il estime audessus de tout privilège celui de pouvoir assister à la grand’messe dans un chœur monastique. Soumis sans réserve aux directions de Rome, il ne veut pas d’un thomisme édulcoré, et il ne craint pas dans ses écrits de protester contre des confrères jugés sous ce rapport tièdes ou louvoyants.

Quant aux étudiants laïques, ils fréquentent les cours en nombre égal à celui des religieux et séminaristes. L’un d’eux me disait : “C’est bien porté, ici, d’être licencié ou docteur en saint Thomas.” Il faudra bientôt se garer de la mode et même du snobisme dans un champ pourtant si rugueux d’aspect. . . Qui l’eût cru il y a vingt-cinq ans !

Si nous passons de Belgique en France, nous y trouvons la même tendance et les mêmes résultats, accentués par l’esprit prosélyte de la race. Grâce à l’influence toujours grandissante de certains religieux, thomistes d’avant-garde, le courant a dérivé vers les profanes. A l’Institut Catholique de Paris, messieurs Jacques Maritain et Joseph Pécoul, le premier avec son talent immense et son autorité de converti, le second avec cette crânerie contagieuse dont il faisait preuve dans l’enseignement secondaire, mènent le combat par la parole, le livre, la grande revue. A la Sorbonne où toutes les thèses de saint Thomas sont admises comme matière d’examen, où l’étude de Somme contre les Gentils est imposés pour l’agrégation, ce sont tour à tour MM. Joseph Gardair, Victor Delbos, Pierre Duhem et Etienne

Gilson qui, tenant en mains l’étrange drapeau, rejoignent par des sentiers comblés depuis des siècles les anciens maîtres de l’Université de Paris. Je parlais à l’instant de prosélytisme, en voici un curieux exemple. Monsieur Gonzague Truc, incrédule notoire, en même temps qu’ennemi déclaré de la pensée moderne, prétend conserver le substratum philosophique de S. Thomas et rejeter tout ce qu il a pu déduire des données révélées. Je crois que M. Gilson visait nettement ce louche partisan, quand il s’écriait dans une conférence à l’Université de Montréal :

Otez le saint dans saint Thomas, ôtez le moine, et vous vous butez à une totale incompréhension de son oeuvre !”

Une enquête dans les pays germaniques ou saxons dévoilerait des préoccupations semblables, avec plus de lenteur dans le revirement philosophique. Là aussi la négligence et le dédain qui étaient de règle à l’égard de la doctrine thomiste font place au souci de la mieux connaître et de lui donner son rang dans le développement de la pensée humaine. Je me permets de référer le lecteur aux données que j’ai fournies à ce sujet dans un chapitre intitulé : La renaissance thomiste chez les laïcs symptômes et conditions, faisant partie du volume : “Saint Thomas d’Aquin”, publié en 1923 par le collège dominicain d’Ottawa. Il en ressort que le champ laïque est prêt à recevoir la semence que des esprits sincères et des âmes généreuses y jettent sans compter.

C est maintenant sans la moindre hésitation que je propose la lecture de la Somme Théologique aux lettrés.

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aux étudiants et étudiantes, aux membres des professions libérales, à tous ceux du dehors qu’attire la louange exceptionnelle accordée par l’Eglise à saint Thomas et que retient en même temps une vive appréhension devant ce haut et sévère monument.

Le sujet d’abord est moins aride et plus vaste et qu’ils ne le supposent. Il offre à tous large matière, je ne dis pas à glanures, mais à moisson. Qui dit théologie dit discours sur Dieu. Mais il ne s’agit pas uniquement, dans la Somme, de Dieu considéré en Lui-même ; il s’agit encore et davantage de Dieu envisagé comme principe et fin de tout, en particulier de la créature raisonnable. De là ce splendide tracé de tout l’ouvrage : Dieu Etre suprême diffusant sa bonté ou son être par la création de l’ange et de l’homme ; l’homme retournant à Dieu par le bon usage de sa vie et de ses facultés ; puis la voie de retour qui est l’Homme-Dieu. C’est un plan vaste comme le ciel et la terre. Bien malchanceux quiconque manquerait d’y trouver, dans une section ou dans une autre, un aliment vital pour sa curiosité.

Quand vient le carême, cette longue période consacrée au souvenir de la Passion de Jésus-Christ, je songe à la masse de chrétiens cultivés, susceptibles d’approfondir les choses de la foi, qui iront demander la lumière et l’onction de ce Mystère à d’inanes opuscules que leur inanité seule soustrait à la condamnation, — car une critique rien moins que tortionnaire y découvrirait quantité d’erreurs. Et pendant ce temps, on laisse à quelques initiés l'avantage de savourer cette Troisième Partie de la Somme où le Docteur Commun a pénétré si

profondément l’économie des souffrances et les trésors de grâces de Jésus-Christ Rédempteur.

En d’autres circonstances, à l’époque des Semaines Sociales, par exemple, j’interroge si nos dévoués économistes, au lieu de s’inspirer des auteurs de second ordre qui font de la morale un maigre appendice de la dogmatique, ne feraient pas mieux de consulter cette Deuxième Partie, contenant le meilleur de la sociologie du Docteur Angélique si bien posée en relief dans la dernière encyclique de Pie XI. C’est là qu’ils trouveraient “ces magnifiques chapitres sur le régime paternel ou domestique et sur le pouvoir légitime dans la cité ou la nation ; sur le droit naturel et sur le droit des gens; sur la paix et sur la guerre; sur la justice et la propriété; sur les lois et sur l’obéissance; sur le devoir de veiller au bien des particuliers, à la prospérité publique, et cela aussi bien dans l’ordre surnaturel que dans l’ordre naturel”.

Un de nos plus brillants avocats, chargé en semblable occurrence de faire un cours sur la conscience professionnelle, racontait ensuite, avec une charmante bonhomie, les transes par où il était passé et le procédé brusque et efficace grâce auquel il s’était tiré d’affaire. “Tout d’abord effrayé de l’entreprise, j’avais quasi décidé, dans mon croissant embarras, d’envoyer au large le Père Archambault. Moi qui, avec des lettres et une suffisante connaissance du droit, manque de “philosophie” au degré héroïque, que pouvais-je dire de sérieusement doctrinal sur un pareil sujet ! Mais rien ne sert de se gratter le front pendant des heures pour en faire jaillir l’étincelle. Par bonheur l’idée me vint de recourir à la formule

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simpliste et déjà victorieuse du maréchal Foch : De quoi s’o.git-il ? De conscience professionnelle. A moins que ne s’évanouisse le sens des mots, la conscience professionnelle, ce doit être la conscience ordinaire appliquée à l’exercice d’un métier ou d’une profession. Si donc je réussis à débrouiller la notion de conscience, je n’aurai plus qu’à y joindre les observations et les faits de l’empirisme quotidien. Entendu, je vais consulter le P. Janvier qui, paraît-il, nous livre du Saint-Thomas en bon français; et s’il le faut, je prendrai ses références et j’irai jusqu’au texte. Quand je sortis de cette consultation pourtant rapide, mon travail était aux trois quarts achevé.”

A ce témoignage vécu ajoutons celui de Mgr Simon Deploige, autrefois sénateur et président de l’Institut de Louvain. Dans son volume: “Le Conflit de la Morale et de la Sociologie”, il a montré, par des recherches de détail parfaitement convaincantes, que dans les problèmes sociologiques, l’Aquinate a manié de main de maître des méthodes d’observation que l’on considère en certains milieux comme des découvertes de la science moderne.

Et puis si l’on savait comme saint Thomas est loin d’être un auteur difficile dans le sens actuel du mot. De jeunes écrivains au talent véritable et à la morgue authentique ne paraissent satisfaits que si un censeur leur a décoché cette épithète. Le Docteur Angélique en eût été au contraire fort humilié, ayant écrit son manuel à l’usage des commençants. C’est à la fois l’ordre extérieur et la logique interne de l’ouvrage qui orientent, qui poussent, pour ainsi dire, le novice dans la bonne

voie. A moins qu’il ne s’agisse de précisions ultimes au sujet de questions délicates, on peut affirmer que saint Thomas est le meilleur commentateur de saint Thomas. Il réfère sans cesse à ce qu’il vient d’enseigner : sicut supra dictum est, parfois à ce qu’il tient en réserve : sicut infra dicetur. De plus, “il met délibérément de côté, soit en dogme soit en morale, toute une série de questions subtiles que les Sommes antérieures et les Commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard traitaient à grand renfort de dialectique.” (Mgr Grabmann: La Somme Théologique de saint Thomas.” p. 76) Enfin il était naturel que saint Thomas dans sa Somme employât beaucoup moins de vocables techniques qu’en divers autres ouvrages et notamment dans le commentaire des livres d’Aristote. Je crois qu’en général, pour une étude pratique, utilitaire de la Somme, les deux années préparatoires de philosophie ont suffisamment gravé dans la mémoire des élèves le sens de ces formules spéciales. Celles-ci d ailleurs ne font que traduire par des signes la logique naturelle de l’esprit. Un bon nombre, déjà incorporées au langage littéraire, se mêlent chaque jour à nos conversations courantes . . . Vraiment, il ne reste plus qu’un ou deux obstacles au maniement de la Somme par les laïcs, et nous allons voir comment la “Revue des Jeunes s est chargée de les faire disparaître au moyen d une édition en cours, publiée en français.

Pourquoi, se demande le T. R. P. Gillet, l’inspirateur et le guide de l’entreprise, pourquoi la doctrine thomiste

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n’a-t-elle pas encore pénétré l’ensemble des intellectuels? “A voir l’ardeur et la persévérance avec lesquelles, un peu partout, on s’est appliqué ainsi à tirer de l’oubli cette doctrine si compréhensive et qui, avec le temps, n’a rien perdu de sa modernité, on serait tenté de croire à son universelle diffusion. Hélas ! il n’en est rien. Faute d’une bonne traduction en langue vulgaire, qui puisse être mise entre les mains des étudiants de nos collèges, de nos séminaires et de nos universités, la doctrine de saint Thomas ne s’est guère imposée jusqu’ici qu’à une élite intellectuelle. Et c’est précisément pour remédier à cet état de choses que nous avons entrepris la présente traduction de la Somme, en souhaitant que notre exemple soit suivi dans tous les pays du monde chrétien.”

Il s’agit de cette déjà fameuse édition de poche à l’usage des étudiants, exécutée par la maison Desclée à Paris, et dont chaque volume est dû à un théologien de marque. D’après les échantillons déjà parus, elle obvie totalement aux défauts et lacunes reprochés aux précédentes éditions. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle résout mainte objection d’ordre pratique formulée par les hésitants et les tièdes.

On objectait le format peu commode et le prix peu accessible de la Somme elle-même, et de son Commentaire français littéral, par le Père Thomas Pègues. Notre bibliothèque va pouvoir s’orner de petits volumes élégants, rapides, maniables, vendus séparément à vil prix, et contenant chacun, sauf exceptions, un traité complet avec double appendice et table analytique. On objectait le caractère servile des traductions Lâchât et Drioux

qui ne sont guère, la plupart du temps, que des transpositions de mots latins, à finale française. La présente traduction — dominant le texte même qui occupe la seconde moitié de la page — a l’ambition de rester littéraire sans cesser d’être littérale. Ce rêve ne paraît pas hors d’atteinte dans les conditions actuelles du thomisme. Ce sera le fruit, lourd de pulpe et agréable au goût, de toute une saison préparatoire. Les traducteurs ont consacré de longues années aux études scolastiques, et leurs travaux antérieurs les désignaient pour cet office en général et pour la présentation de tel traité en particulier.

Outre cela, un texte bien aéré, une typographie nette et brillante sert d’intermédiaire à la pensée du Maître. Déjà l’annonce de tant de qualités réunies ressemblait à une gageure. Eh ! bien, pour corser la gageure, voici que la Revue des Jeunes prétend, de plus, faire de son édition un vrai instrument de travail. Des compléments de doctrine, les relations d’un traité avec l’enseignement officiel de l’Eglise et avec d’autres ouvrages de S. Thomas devront être livrés en appendice, selon le plan déjà en partie exécuté. Pour finir chaque volume, des tables analytique et onomastique, des notes de bibliographie. Ce qu’on nous promet, c’est tout un ensemble de directions, tout un amas de connaissances pouvant aisément se glisser dans la serviette puis dans le cerveau de l’étudiant. Des comprimés doctrinaux de même allure externe nous furent offerts ces années-ci, en particulier pour ce qui regarde la théologie morale. Je ne crois pas en méconnaître l’utilité immédiate en

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affirmant que ce sont plutôt des aphorismes secs, des séries de propositions sans développement substantiel, parfois sans lien logique. L’œuvre au contraire dont Y Action canadienne-française et le Devoir ont entrepris chez nous la diffusion aura tous les mérites du vademecum sans les inconvénients.

C’est au public lettré qu’il appartient d’encourager cette louable initiative. L’effet ne tardera pas à se faire sentir. Bientôt chaque nouveau disciple thomiste partagera le sentiment que M. Etienne Gilson confiait aux Nouvelles Littéraires du 3 janvier 1925 : “Cette étude fut pour moi une révélation et je ne pense pas qu’il me soit jamais possible d’abandonner la compagnie du penseur le plus lucide et de la doctrine la plus merveilleusement organisée qu’il ait jamais été donné au monde de rencontrer.”

CULTURE CLERICALE

Les Pontifes de Rome et à leur suite les évêques catholiques du monde entier ont toujours eu profondément à cœur la formation intellectuelle du clergé, puis sa persévérance dans l’étude en dépit et à cause du ministère. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter au pontificat de Léon XIII ou même de s’arrêter, parmi les actes de son règne, à cette admirable Lettre au clergé français datée du 8 septembre 1899. Là se trouve condensé, en vertu de l’autorité du Pape et des nombreux renvois aux Constitutions apostoliques et aux décrets conciliaires, le véritable enseignement de l’Eglise sur cette grave question. Aussi dans le présent travail, 1 ou- l’on nous saura gré de nous effacer le plus possible, tous les passages cloisonnés par des guillemets et ne portant pas d’autre indication, seront extraits mot à mot du message papal. Il s’agira moins cependant dù vaste programme d’enseignement tracé par Léon XIII que de l’impulsion morale donnée aux études du clergé, soit dans les milieux pédagogiques officiels, soit dans les centres du ministère actif : impulsion qui va s’accroissant

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