TYPE SOCIAL DU COLON
Quand il s’agit du classement des sociétés, on peut sans trop de risque utiliser en partie les résultats de la Science sociale à méthode d’observation analytique: science et méthode fondées par LePlay, développées et poursuivies par son collègue et ami, l’abbé Henri de Tourville, et quelques autres disciples. 2 Elle a fourni déjà une large contribution à l’ethnographie en général. Elle peut au besoin servir de base à d’utiles réformes, pourvu qu’on n’aille point se ruer à des conclusions trop logiques, lorsqu’il s’agit d’action sociale proprement dite, ou d’application. Or, en promenant sa méthode à travers diverses contrées de l’Orient et de l’Occident, la Science sociale est parvenue à distinguer : 1° les sociétés à
formation communautaire ou patriarcale chez qui l’individu compte avant tout, pour sa subsistance et son avenir, sur l’un des groupes dont il fait partie: famille, clan, Etat; 2° les sociétés à formation particulariste où l’individu se fie davantage au labeur personnel et développe en soi la faculté d’initiative; 3° les quasi-communautaires, sociétés de transition entre les deux précédents types auxquels elles empruntent divers caractères plus ou moins saillants. Observons que le classement suit un ordre de complication croissante: les habitudes patriarcales se modifient peu à peu, selon la route d’émigration et les conditions de vie nouvelles; l’art pastoral, la cueillette,
2. — Pour jugements et références sur cette école, on peut consulter Lu Orographie de l'Histoire de MM. Jean Brunhes et Camille Vallaux, 2e éd., p. 4!), note 2, p. 73, en note.
LA PAROISSE, GARDIENNE DE VIE SOCIALE
la chasse et la pêche sont abandonnés pour la culture des champs, l’exploitation forestière, le commerce et l’industrie ; par-dessus tout, l’initiative personnelle succède par degrés à l’effacement de l’individu dans les régimes de communauté. Voulons-nous des spécimens classiques ? Communautaires : le type nord-slave, — à cause de ses origines orientales, — la Provence et quelques contrées du midi de la Gaule. Particularistes : le type anglosaxon, né aux confins de l’Asie et de l’Europe, et, plus près de nous, les farmers anglais et les lowlanders écossais établis dans les cantons de l’Est et dans la province d’Ontario. Quasi-communautaires: le Béarnais, ainsi que plusieurs provinces du nord et de l’ouest de la France. Tenant compte simplement des lieux d’origine, on peut dès maintenant classer au nombre des “quasi-communautaires” les premiers habitants de la colonie. Une courte analyse de leurs tendances économiques et sociales, en fortifiant la preuve, donnera plus ample satisfaction.
Us ont tendance en premier lieu à la communauté de famille. Sous l’autorité presque égale du père et de la mère, de précoces instincts font silence, les esprits et les coeurs se fondent, les bras s’unissent pour la tâche commune. Il s’agit de se tailler un domaine dans l’épaisse forêt, sans jamais recourir au travail salarié. Et c’est le régime de la petite propriété; pour user du terme scientifique, le “domaine plein” est en vigueur: celui qui doit suffire aux besoins de la famille et n’aller pas au-delà. Cependant, même à travers ces habitudes communautaires, on aperçoit des traces de particularisme. Au
moment du partage, en effet, ce bien intègre sera transmis, avec charges spéciales, au fils-héritier, et seules les parcelles en excédent du domaine plein pourront échoir à l’un ou l’autre de ses frères. De plus, s’il arrive que ces derniers désespèrent d’obtenir une aide suffisante de la part des parents, ils deviendront coureurs des bois. Aussi voit-on rarement plus de deux ménages installés au même foyer, et partant, sommes-nous fort loin de la famille patriarcale proprement dite.
Us ont tendance en second lieu à la communauté (ie voisinage. Jamais les relations de famille à famille ne furent plus étroites, jamais l’assistance mutuelle, au sens de charitable, ne fut plus active, plus étendue que durant ce premier siècle de la colonie. A part le lien de la race, les souvenirs de la patrie absente, les mille nécessités des commencements, un danger commun tendait à rapprocher nos ancêtres: les “surprises” d’Iroquois. De là l’établissement de la commune, de la côte et du rang. La “commune” était un vaste terrain entretenu aux frais des colons, situé le long de la grève et tout près de l’enceinte palissadée qu’on nommait le “fort”. Tout le bétail de réserve y paissait en sécurité sous la garde d’un berger communal. Quant au domaine et à la résidence, on trouva moyen de concilier l’utilité du voisinage avec le bienfait de l’isolement. Au lieu de la forme carrée ordinaire avec habitations éparses, les terres prirent la forme de parallélogrammes rapprochés, développés en longueur, avec maison et dépendances à l’extrémité, sur le bord de la route. Cette disposition de la propriété reçut le nom de “côte” ou celui de “rang”, d’après le site
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et la configuration du paysage. Et de la sorte, advenant une attaque, le colon pouvait appeler ses voisins à son aide. En cas d’imparité de forces, on n’avait qu’à se replier par la route vers le fort. De plus, cette ingénieuse distribution des terres favorisait singulièrement le système des “corvées”, mobilisation de tout le rang pour les plus rudes travaux, tels que défrichement ou construction de routes, et celui des “coups de main” où seuls deux ou trois voisins étaient conviés à des besognes de moindre importance. Mais qu’on veuille bien ne pas conclure de ces frappantes notations à une parfaite communauté de voisinage. Ici encore abondent les marques de particularisme chez nos premiers pères. La “commune” disparut avec le danger des incursions ennemies. Au lieu de grouper toutes les maisons, comme en Champagne, et de cultiver alentour les étendues de sol arable, chaque colon voulut se fixer sur son propre domaine, avec profusion de clôtures jusqu’au dedans des bois; plus tard ils résistèrent constamment aux efforts de la bureaucratie anglaise pour les cantonner dans les villages : calcul politique et trait de mœurs tout à la fois: l’Anglais chérit son home, mais le home du Français, c’est aussi le coin de terre qui le fait vivre et aimer vivre. Les corvées (ma mémoire en repère une vers 1885) et les coups de main finissent également par disparaître avec les facilités de travail grandissantes. On évolue vers une plus complète indépendance familiale, et ces échanges utilitaires entre voisins deviennent de simples rapports de société et d’agrément.