LA PAROISSE, FORCE D’EXPANSION
Si l’on excepte une période d’environ cinquante années, il n’est que juste de reconnaître que la paroisse a constamment joui en ce pays d’une très grande liberté d’action. Sous le régime d’union de la domination française, elle subit à peine le léger contre-coup des prétentions gallicanes. Les édits royaux où l’on défendait l'établissement sans lettres patentes des cures et autres bénéfices, n’étaient pas applicables ou du moins ne furent pas appliqués dans la colonie; et les représentants du pouvoir civil n’intervinrent que pour aider l’autorité religieuse à fixer les limites des territoires paroissiaux. Nous étions donc soumis sous ce rapport à l’ancienne jurisprudence qui reconnaissait pleinement les droits de l’évêque, tels que fixés par les canons de l’Eglise. Ici comme ailleurs, union ne veut point dire perpétuelle entente. L’abbé Gosselin, dans son Eglise du Canada, nous raconte avec une singulière bonhomie ces chicanes
renouvelées entre gouverneurs, intendants, fonctionnaires d’une part, évêques, religieux, curés d’autre part; les unes avec fundamentum in re, les autres d’une futilité héroïque. Effet plausible d’un régime d’union : il y a des époux qui s’interdisent d’autant moins les scènes hebdomadaires qu’ils ont foi davantage dans le lien sacramentel et sont mieux persuadés que l’alliance de fond subsistera toujours.
Sous la domination anglaise, le conflit devint beaucoup plus sérieux. Il s’agissait du droit de nomination à l’évêché de Québec et aux cures du diocèse. On voulut à Londres dépasser le gallicanisme et s’emparer de ce droit, à seule fin bien évidente de contrôler l’organisation paroissiale dont on reconnaissait du même coup la force. Egalement la prétention de rendre les curés inamovibles et de les soustraire en partie à l’autorité de l’Ordinaire n’avait pas d’autre motif. Evêque et clergé s’obstinèrent courageusement, et comme résidu de ces luttes, nous n’avons plus que la loi de 1831 pourvoyant à l’érection civile des paroisse.
La liberté est le pouvoir de faire le bien sans entraves. La paroisse a-t-elle usé de sa liberté pour l’expansion et le progrès de la race ? Voici une synthèse descriptive due à Mgr Emard : “La paroisse canadienne “ a été le foyer d’où rayonna sans cesse un infatigable “ apostolat. Pendant que des colons s’en détachaient “ pour aller dans toutes les directions fonder de nou- “ velles familles, le zèle du prêtre curé suscitait, en cul- “ tivant des vocations, les ouvriers évangéliques qui “ allaient ouvrir des champs nouveaux à la foi catholique,
LA PAROISSE, GARDIENNE DE VIE SOCIALE
“ et d’un océan à l’autre des centaines de missionnaires “ portaient avec eux le souvenir de la paroisse qui les “ avait vus naître et dont ils étaient l’honneur et la “ gloire. C’est du régime paroissial qu’est sortie l’évan- “ gélisation des domaines nouveaux, qui eux-mêmes “ s’organisaient sur des bases semblables. Des diocèses “ se formaient successivement, et bon nombre des sièges “ épiscopaux, créés depuis celui de Québec dans tout “ l’étendue du Canada, ont été d’abord fondés et occupés “ par des évêques canadiens-français élevés à l’ombre du “ clergé paroissial.” (Lettre pastorale, 24 juin 1916). Il est surtout question dans ces lignes de l’action évangélisatrice; précisément, elle conditionnait l’action purement sociale ou économique. L’établissement d’une mission ou d’une paroisse, sinon en fait, du moins en perspective, servait de garantie à toute entreprise de colonisation. Rarement un jeune homme, jamais un père de famille n’eût consenti à s’aventurer vers les terres neuves, sans l’assurance préalable d'y retrouver son Dieu, sa chapelle et son prêtre. Ce prêtre, bien souvent, c’était l’enfant que le curé avait désigné d’un doigt prophétique au cours d’une visite pastorale.
C’est ainsi que peu à peu les premiers pionniers de Québec et de Montréal envahirent pacifiquement tous les domaines d’alentour, surtout le nord laurentien et la région du Saguenay. C’est ainsi que nos curés canadiens, sans prise directe sur le travail et la propriété, sans fortune personnelle et le plus souvent sans l’assistance gouvernementale, ont su exploiter et développer les richesses du pays. S’il est vrai que la force matérielle
d’un peuple résulte en grande partie de sa puissance colonisatrice, n’oublions pas cette autre vérité condensée en formule par M. Léon Gérin : “En matière de colonisation, le rôle de la paroisse est souverain”. Il y a des bouches fines que ne satisfont point ces immenses résultats. Le curé aurait dû, sans doute, oublieux de son caractère sacerdotal, jeter là le souci prédominant du salut des âmes, réformer le type social du colon, tenir barre aux siècles d’atavisme, hiérarchiser ce peuple enfant, modifier de fond en comble la propriété et le travail, pulvériser la routine, faire surgir du même coup la grande industrie et la grande culture, créer des transports, inaugurer le haut commerce, etc. C’est trop pour un homme, fût-il “supérieur par circonstance, universel par nécessité”.
aujourd’hui
Les temps sont changés, mais la paroisse demeure l’une de nos plus grandes forces nationales. L’évolution politique a fait naître au dehors un système de gouvernement serré et compliqué, mais la paroisse est encore l’intermédiaire naturel entre les différents pouvoirs et les administrés. De quelque point que l’on parte, il faut le plus souvent, pour atteindre l’individu, passer par la paroisse. Conscients du fait, nos hommes d œuvres ont sans cesse recours aux curés dans leurs projets de réforme ou leurs campagnes d’éducation populaire. Quelques politiciens même n’ont point suffisante vergogne pour se tenir de réclamer leur aide, quand il s’agit, pour sortir
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d’une impasse ou rétablir leur prestige, d’intéresser la foule aux formules creuses et vides d’un patriotisme éventé. Aussi le devoir de l’heure implique-t-il pour le prêtre une excessive prudence, mesurée seulement à la délicatesse de ses fonctions et aux surprises redoutables de la politique telle que conçue et pratiquée de nos jours.
Au-dedans également, d’autres organismes ont surgi par la force des circonstances, quand ce ne fut point par l’initiative épiscopale ou curiale : conseils de paroisse, commissions scolaires, mutualités, coopératives de toutes sortes. Les avis du curé y exercent une pression salutaire dont l’efficacité dépend, plus qu’autrefois, de son caractère et de sa valeur personnels. Que de services il pourra rendre, s’il sait parler et agir, et surtout faire agir. On l’a dit maintes fois, c’est dans ces petites assemblées délibérantes que se fait l’apprentissage de la vie publique. Si par ailleurs on condescend, par une plus large application de la loi, à mêler davantage le laïc à la gestion temporelle des paroisses, on favorisera pour autant la formation du citoyen et du paroissien.
Enfin, outre la surgie d’institutions nouvelles et de nouveaux organismes, nous devons constater de nombreuses ascensions individuelles et la formation graduée d’une classe dirigeante. Le curé a cessé d’être au Canada l’unique représentant du savoir : ce qui occasionne un heureux partage de l’influence sociale, de la tâche éducatrice en particulier. Le clergé aurait-il sujet de s’en étonner ? alors que toutes les compétences laïques et tous les corps professionnels lui doivent en grande partie ce qu’ils sont; et raison de s’en plaindre ? quand les besoins
de notre peuple se font si variés et si pressants. Qui ose parler de concurrence ? Il s’agit d’une collaboration: loyale, renoncée et confiante, entre pasteurs et fidèles, pour toutes les entreprises à caractère patriotique et notamment pour cette œuvre paroissiale dont les effets, du reste, se propagent de paroisse à comté, de comté à province, de province à pays.
Dans le domaine économique, agricole surtout, l’évidence des progrès accomplis depuis l’âge de fer rend inutile toute description. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer un instant la tournure physique, l’habitation, le mobilier, le vêtement et la nourriture de l’habitant.- Calculons plutôt le déficit. Une prospérité aussi soudaine ne pouvait venir sans précipiter la rupture avec un passé moins brillant que solide. Il y a — corruptio optimi — des parvenus agricoles. Les curés de campagne interrogés sur leur “plaie” paroissiale ont répondu d’un désolant accord : le luxe. Un luxe criard, inesthétique et cela va de soi ; un luxe onéreux, ennemi du confortable et je le prouve. Telle paroisse des bords du Richelieu voit rouler quantité d’automobiles dont la plupart des propriétaires n’ont pas même songer à installer un bain dans leur demeure. Tel fils aîné et son frérot possèdent' chacun un cheval de promenade, luisant, une voiture de promenade, luisante aussi, qui n’ont pas un sou vaillant dans leur poche, en vue de l’épargne ou des menus plaisirs.* Je crois que les parents feraient mieux de combattre cette marotte, la remplaçant par quelque argent donné à l’éphèbe pour l’engaillardir un peu, lui faire aimer le sol, lui procurer la sensation qu’il est déjà actionnaire
LA PAROISSE, GARDIENNE DE VTE SOCIALE
et bénéficiaire de l’entreprise et non pas simplement le bras qu’on dirige et qu’on exploite. Il est du ressort de nos curés, par des recommandations et des instances d’ordre naturel et surnaturel — car le luxe amène l'avarice, l’oubli de Dieu, la restriction des naissances — de cramponner leur peuple aux solides vertus paysannes, génératrices du bien-être actuel. Beaucoup se plaignent de n’être point suffisamment aidés par les professeurs dans nos pensionnats de filles et nos collèges commerciaux. Les enfants de cultivateurs en reviennent parfois déprimés par le contact avec des rejetons urbains, tourmentés d’aspirations vagues et moins enclins à la vocation terrienne. C’est évidemment une disgrâce et un malheur.
Deux grandes formules pédagogiques paraissent nécessaires à la formation comme à l’avancement de la classe agricole : développer de façon normale et pratique l’instinct particulariste et l’esprit de communauté. Comment ? Par la culture de l’initiative et la coopération agraire. C’est par là seulement que nous pourrons rejoindre, je ne dis pas, je ne dirai jamais la supériorité, mais les supériorités anglo-saxonnes. L’initiative est affaire de tempérament et d’atavisme, sans doute, mais c’est encore — comme tous les tendances intimes de notre être — affaire d’éducation. Un religieux trop tôt ravi à la Science sociale, qu’il excellait à rattacher aux données théologiques, le Père Benoît Schwalm, jugeait cette faculté campatible avec les plus sévères règles monastiques; il en conseillait l’exercice et le développement dans tous les séminaires de France. Le curé a l’avan-
tage de visiter les écoles et de rencontrer les mères de famille dans les réunions de congrégations. Il pourrait remplacer par des conférences sur ce capital sujet des ordres du jour passablement routiniers. La coopération va suppléer avantageusement dans notre province les patronats agricoles; elle va mettre à la portée du paysan les ressources et les procédés réservés jusqu'ici à la grande culture. Elle servira en même temps de sauvegarde à la petite propriété; sans elle le fermier est incapable de satisfaire aux exigences d’une culture qui, pour rester rémunératrice, a besoin d'être perfectionnée de jour en jour. Dans un Catéchisme des Coopératives qui parut en articles et devrait se muer en brochure, M. I’abbé J.-B. Allaire nous a indiqué le rôle du curé en rapport avec cette œuvre insigne. Répétons le mot : ce rôle est souverain.
Il s’exerce en tout domaine par l’exemple, l’action et la parole qui est encore une action, malgré le respect amoindri de l’autorité sacerdotale. Le curé doit être le premier gentilhomme de sa paroisse : le plus coulant et le plus strict en affaires ; le plus discret et le plus aimable en société; le plus soigné dans sa tenue et son langage. Bonne ou mauvaise, son influence dépasse tous nos calculs : car il vit en contact permanent avec son peuple'; en contact immédiat chaque dimanche et jour de fête. Ce peuple vient s’asseoir au pied de la chaire. Il écoute ! Et le prône n’est point mort, car il vit encore. Que dégagé des formules trop autoritaires, il s’adresse à la raison même et fasse appel aux plus justes sentiments. Ce peuple est venu à la messe. Que la messe lui soit
LA PAROISSE, GARDIENNE DE VIE SOCIALE
une “élévation” du commencement à la fin, y comprise la demi-heure du sermon. Dans la revue diversifiée qu’il fait des événements de la semaine, dans l’énoncé du programme ultérieur, que le pasteur ne mette en oubli aucune œuvre bienfaisante, aucun projet d’avancement ou de réforme, pourvu que nettement et sagement conçu. Qu’il intercale à propos le merci obligatoire et le bravo inoffensif. . . Quand ce peuple saura qu’il est aimé pour son âme droite et généreuse, et que son rêve est béni de vaincre en tout la médiocrité, il redoublera de confiance envers le curé, son guide séculaire. Il jettera ses réserves en masse dans l’urgente entreprise de la réfection des forces nationales. A la même heure, d’un bout à l’autre du pays, en des milliers d’églises et de chapelles, les mêmes avances obtiendront de tout le peuple canadienfrançais la même réponse. Et ce sera le geste fier par lequel un vaincu que l’on voudrait chasser du présent prend tranquillement possession de l’avenir.
LA PAROISSE, GARDIENNE DE LA VIE AGRICOLE 1
Une tendance logique des Semaines Sociales consiste à descendre, d’année en année, de l’universel au particulier. Depuis son institution en 1920, la nôtre a quitté graduellement les hauteurs abstraites d’où elle avait dû partir, pour aborder des problèmes encore vastes, cependant mieux concrétisés. La voici enfin qui s’occupe de la question agricole : les deux pieds en terre, c’est le cas de le dire. Réunissant un bon nombre de spécialistes dont vous avez suivi les leçons avec une attention émue, — en songeant sans doute au long travail préparatoire, au “devoir de vacances” par eux vaillamment accepté, — elle prétend offrir aux gouvernants politiques et aux organisateurs de la terre, des solutions précises, en harmonie avec les principes mais basées sur les faits.
Je croirai donc rester fidèle à cette tendance en mettant de côté le vieux panégyrique de la Paroisse, maintes fois entendu du haut de la chaire, et dont je me suis moi-même rendu coupable en diverses occasions,
1. — Conférence donnée à la Semaine Sociale de St-Hyacinthe, le 29 août 1928.
notamment en 1918 dans une réponse à l’enquête de Y Action française sur NOS forces nationales. Supposant admis les caractères généraux, le rôle historique et sauveur et la précellence en tout «4®. ïï^re régime paroissial, je vais me borner ce soir à considérer la paroisse comme centre unique d’information et de formation agricole. Même enserré dans ces limites, je ne prétends pas échapper à toutes les généralités, ni vous offrir du neuf à chaque instant. Il s’est écrit récemment tant d’opportunes choses sur la question agraire, que je devrai plus d’une fois vous référer aux travaux de mes devanciers : ce sera peut-être ma meilleure contribution au rendement de ces fécondes journées.