‹ Notre vie canadienneChapitre 4 sur 20 · Ce sermon fut prononcé au Gésu, le 12 mars · texte numérisé non relu

Ce sermon fut prononcé au Gésu, le 12 mars

générale d’enseignement, en vous rappelant la notion même du martyre et sa haute valeur apologétique. Il nous suffira ensuite d’une brève comparaison, pour montrer que nos martyrs canadiens se rattachent à la lignée authentique des premiers défenseurs de la Foi dans l’univers et que, du diacre saint Etienne au Bienheureux Père Jogues, sur une route presque constamment jalonnée de sang, c’est la même force divine qui se fait jour à travers les infirmités de la chair, pour témoigner en faveur des même croyances, de la même Eglise et du même Dieu.

Mes révérends Pères, j’appartiens à une communauté qui voudrait être votre émule dans l’enseignement religieux et dans diverses branches d’apostolat. Nous avons donc un intérêt commun à placer notre ministère sous l’égide de vos frères béatifiés, à cueillir les rubis de leur calice pour les enchâsser dans nos œuvres. A défaut de l’intérêt, il semble qu’un beau devoir me commandait de ramasser en ce jour toutes mes énergies pour louer dignement, en même temps que vos immortels devanciers, ceux que leur exemple inspire et soutient d’un bout à l’autre du pays et sur toutes les routes du monde. Divers empêchements que j’aurais mauvaise grâce à énumérer en public, en m’ôtant cette consolation, vous privent de cette justice. Soyez donc, révérends Pères, assez indulgents pour m’absoudre, si le résultat a trompé mon désir et si l’entreprise de justice se réduit pauvrement à un acte de bonne volonté.

LE MARTYRE

Mes frères, un prédicateur éminent a su définir le martyre en quatre mots : la plus grave des peines pour la plus noble des causes. C’est donc la mort endurée volontairement et sans résistance, soit pour les vérités de la Foi, soit pour tel article du Credo, soit encore pour l’exercice et la sauvegarde d’une vertu chrétienne ou d’un droit de l’Eglise. Le martyre, c’est le témoignage du sang en faveur de la Révélation; et ces deux conditions doivent toujours se vérifier, pour qu’il y ait martyre dans le sens exact et littéral du mot. On peut souffrir, pendant de longues années, tribulations, exil, violence physique pour la foi : si la mort ne suit directement à la peine, on acquiert un mérite immense devant Dieu sans obtenir l’auréole ou la palme du martyre. On peut d’autre part sacrifier sa vie pour une cause très haute, pour l’amitié, pour la justice, pour la patrie, et obtenir ainsi, selon toute vraisemblance, le pardon entier de ses fautes: on ne sera pas inscrit pour cela au martyrologe chrétien. L’histoire et les arts s’empareront de ces sublimes gestes, pour les consigner, les immortaliser. La langue littéraire pourra même consacrer les expressions : martyr de l’honneur, martyr du dévouement, martyr de la patrie. L’Eglise, je le répète, réserve l’appellation de martyrs et la couronne du martyre à ceux-là seuls qui, “souriant à la mort comme la fleur au matin”, nous disent les Acta, tombèrent glorieusement et sans armes, pour avoir confessé Jésus-Christ et sa doctrine.

Le martyre est donc avant tout un témoignage, et c’est là, du reste, la signification originelle du mot. Si l’on considère l’objet et la portée de ce témoignage, deux

points de vue totalement distincts s’imposent à notre attention. A partir du supplice de saint Etienne jusqu’à celui de saint Irénée, vers l’an 200, le témoignage des martyrs prend une place à part dans l’histoire de l’Eglise. Il revêt un caractère absolument documentaire. Ces martyrs des deux, on pourrait dire des trois premières générations chrétiennes sont en réalité des témoins des faits évangéliques dont ils ont pris connaissance par euxmêmes directement, ou par la tradition orale. Bon nombre d’entre eux ont vu le Verbe incarné, ont entendu sa parole et bénéficié de ses miracles. Ils ne peuvent pas taire ces merveilles dont ils furent témoins immédiats : Non enim possumus quæ vidimus et audivimus non loqui. (Act. IV, 20). Et ils meurent pour avoir confessé des faits non moins que des doctrines. Un plus grand nombre encore, comme saint Ignace d’Antioche, mort en l’an 107, et saint Polycarpe de Smyrne, mort en 155, sans avoir connu le Christ, ont connu cependant des apôtres et des disciples ; et “ce second anneau de la tradition, dit Paul Allard, tout imprégné d’histoire directe et vécue, nous mène jusqu’au milieu du Ile siècle”. Même les chrétiens de la génération suivante ont pu recueillir l’écho verbal de la prédication apostolique. Saint Irénée raconte qu’il a suivi dans sa jeunesse les leçons de saint Polycarpe qui lui a répété ses propres entretiens “avec saint Jean et les autres qui avaient vu le Seigneur”. Et voilà une armée de témoins qui fournissent des faits évangéliques une démonstration positive strictement conforme aux modernes exigences de la procédure judiciaire et de la critique historique, avec cette différence qu’au lieu de

LE MARTYRE

signer leur déposition avec de l’encre, ils l’ont signée de leur sang. C’est d’eux surtout que Pascal a pu dire : ‘Me crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger.” Ce point de vue, d’ailleurs, a été adopté par tous les apologistes, et vous lirez avec profit les développements que lui consacre le révérend Père Sortais dans l’excellent ouvrage intitulé: “La valeur apologétique du martyre.”

A partir de la seconde moitié du Ille siècle, la portée du témoignage des martyrs n’est plus exactement la même. Il perd alors son caractère documentaire, pour garder toute sa valeur morale. Je veux dire par là que les martyrs de cette époque, n’étant plus des témoins même indirects des faits évangéliques, restent néanmoins, comme tous les héritiers de ce genre de mort, les témoins du fait par excellence, le fait de la Révélation. Ici nous entrons dans l’apologétique rationnelle, la plus intéressante et la plus solide à la fois.

Mes frères, vous n’êtes pas de ces catholiques naïfs ou peu renseignés qui attendent d’un fait quelconque ou d’un raisonnement quelconque la démonstration ou la mise en évidence d’une vérité surnaturelle. A supposer que dans une seule journée, douze miracles se produisent sous nos yeux, en témoignage du mystère de la Très Sainte Trinité; et que dans le même espace de temps, douze chrétiens endurent le martyre en témoignage de la Présence réelle eucharistique : ce double mystère ne recevrait de ce double événement aucune évidence intrinsèque. Il resterait comme auparavant fermé à toute science humaine et pur objet de foi divine. Et les

témoins de ces prodiges seraient encore de ces “bienheureux qui croient sans avoir vu”.

Pourtant ils ont vu quelque chose à travers ces vingtquatre merveilles opérées sous leurs yeux. Ce qu'ils ont vu, ce n’est pas le mystère, mais sa crédibilité. Ils ont obtenu la preuve que la Trinité Sainte et la Présence réelle sont évidemment croyables. Et comment l’ont-ils obtenue ? Par ce simple raisonnement qu’il est impossible que Dieu dans le miracle suspende une loi de la nature pour se porter garant de la fausseté ou de l’erreur; comme il est impossible que Dieu dans le martyre laisse écrire des fables avec du sang, allant même jusqu’à prêter le secours de sa force à sa créature deux fois victime qui mourrait en professant l’erreur ou le mensonge. Oui, à la lettre, Dieu se compromet dans le miracle et dans le martyre: il se compromet à notre avantage,, pour sauver la dignité de notre nature avant tout raisonnable, qui a besoin de savoir que c’est Dieu qui révèle, avant de croire les choses révélées.

Jeunes étudiants qui recevez dans ces murs une formation si complète et si riche, ce serait grande pitié si elle n’incrustait dans vos cœurs l’ardent amour de la foi chrétienne et catholique avec le souci profond de la défendre en temps nécessaire et opportun. Bientôt, dans un monde voué à toutes les compromissions comme à toutes les violences, votre foi subira des attaques. Vous aurez sur la scène publique ou en d’obscurs conflits votre rôle d’apologistes à remplir. Vous mettrez alors au service de la foi, non seulement toutes les ardeurs, mais toutes les prudences et toutes les délicatesses apprises

LE MARTYRE

dans cette maison. N'essayez donc jamais de la démontrer en elle-même : ce serait violer son premier caractère, en lui ôtant son principal mérite. Mais ne tolérez jamais non plus qu’on vous accuse d’abdiquer votre raison, de contrecarrer la science ou d’humilier la nature humaine en croyant. A l’heure actuelle, ce sont les philosophes catholiques qui sauvent l’honneur et les droits de l’intelligence dans le monde. Si le sens des mots n’était d’avance corrompu, ce serait nous les vrais rationalistes, nous qui exigeons, avant de croire, la lourde nuée de témoins, tanta nuhes testium, dont parle saint Paul, — saint Paul qui devait nous laisser en héritage la parole d’or : “Que votre assentiment soit rationnel, rationabüe sit obsequium vestrum”, — et ce serait nous les vrais naturalistes, nous qui avons trouvé une base véridique aux plus nobles instincts, aux plus sublimes rêves, aux plus invincibles aspirations dont s’honore la nature humaine déchue !

Il convient, mes frères, d’examiner plus à fond le témoignage du sang et sa valeur doctrinale. Cette valeur, avons-nous dit, provient de ce que Dieu dans le martyre se compromet pour nous, pour rendre évident à nos yeux le fait qu’il a parlé aux hommes. Il se compromet en prêtant visiblement sa propre force aux victimes de la persécution. Que la patience des martyrs soit une patience inspirée, inspirata patientia, et non une patience humaine exaltée par une ambiance héroïque et par l’appât d’une récompense, il faut pour y contredire avoir sur les yeux le bandeau de Satan. Voici, en effet, dirigée tantôt contre de faibles femmes, tantôt contre des convertis de

la veille, habitués auparavant à une vie de mollesse et de plaisir, une atroce conjuration de la nature physique dans ses éléments les plus destructeurs et de la perversité humaine dans ce qu’elle offre de plus brutal ou de plus raffiné. Voici la poix, l’huile bouillante, le plomb fondu, le bitume enflammé et la chaux vive; voici le pal et la croix, la scie et la hache, la prison et les verges, les reptiles et les fauves; voici l’écorchement, la mutilation, les noyades; voici la confiscation des biens, l’exil, la déportation aux mines, ad metalla. Toutes ces forces vont se briser contre une force miraculeuse et invisible, la même toujours, puisqu’elle produit les mêmes effets, quels que soient l’âge, le sexe, le rang des victimes : constance paisible et joyeuse dans les tourments, fierté pleine de douceur dans les réponses, sourires d'extase dans l’agonie, nobles et pudiques attitudes domptant les fauves et consternant les bourreaux.

Le critique athée prétendra-t-il que tout cela est dû à l’ambiance, à une sorte d’héroïsme flottant dans l’air en temps de persécution ? Mais souvent ce sont les pères et les mères, les frères et les sœurs des victimes, qui joignent leurs supplications aux menaces des juges pour les forcer d’abjurer la foi. Est-ce là ce qu’on peut appeler une ambiance héroïque ? L’historien incrédule expliquera-t-il davantage le cas des martyrs par l’attrait d’une récompense céleste ? Mais combien d’autres récompenses plus tangibles et plus faciles à atteindre, s’offraient à eux devant la mort ! La liberté pour ces esclaves, les honneurs mondains pour ces patriciennes, l’avancement pour ces chefs civils et militaires, voilà des biens tangibles.

LE MARTYRE

objets d’éternelle convoitise de la part des hommes. Et ils n’avaient, pour les obtenir, qu’à sacrifier aux dieux en jetant dans une cassolette quelques grains d’encens. Ah ! le raisonnement faiblit, la chair tremble, l’être entier s’abolit dans ces formidables impasses, quand Dieu n’est pas là. Laissés à eux-mêmes, les martyrs auraient gémi dans le supplice comme sainte Félicité dans sa prison. Mais ils n’auraient pas trouvé sa sublime réponse au geôlier: “Ici c’est moi souffre, demain sur l’échafaud, un autre souffrira pour moi.” Dieu est là, mes frères, Dieu est là, qui pâtit et qui triomphe dans son martyr; nous Le voyons, pour ainsi dire, et nous Le touchons. Le martyr pantelant lève les yeux au ciel, s’efface et montre Dieu. C’est là son rôle enseignant, sa mission apologétique. Le plus humble comme le plus illettré s’en acquitte à merveille, et le supplice de sainte Blandine prouve autant à nos yeux que celui de Justin le philosophe. Et toute l’armée des martyrs à genoux crie au monde cette vérité : Si la religion chrétienne n’était pas le fait de Dieu, elle n’aurait jamais résisté au glaive des persécuteurs. Il n’eût même pas été nécessaire de tirer le glaive contre elle, car elle serait morte, — comme tant d’autres systèmes religieux ou philosophiques, — pacifiquement écrasée par l’oubli.

Voulez-vous entrevoir maintenant ce que j’appellerai le luxe de la preuve ? Le luxe de la preuve devant un tribunal ou devant l’opinion consiste dans la qualité et le nombre des témoins. N’insistons pas sur la qualité de témoins que l’Eglise a placés sur ses autels, bien que des écrivains hostiles à tout ce qui monte et en montant les

condamne, aient osé les taxer de fanatisme. C’est la honte de l’esprit et le déshonneur de la plume que de telles accusations puissent paraître au grand jour. Attaquer le miracle peut passer à la rigueur pour une lubie de savant : s’en prendre au martyre, c’est insulter Dieu dans un de ses dons les plus magnifiques, et l’humanité dans ce qu’elle offre de plus beau, de plus riche et de plus compensateur, dans l’acte qui rachète tant de criminelles bassesses accomplies sous tous les cieux, dans tous les temps.

On ne s’est pas contenté de vouloir abaisser la portée et le sens de cet acte, on a voulu le réduire à un phénomène d’exception, et l’identifier de la sorte avec la mort violente subie au cours de l’histoire par quelques rares philosophes et un certain nombre d’hérétiques. Le mot “légion” était consacré. On a osé s'en prendre à cette légion pour la réduire à une mince phalange devenue peu à peu légendaire aux yeux du peuple et par lui multipliée. Mais “l’encre ne saurait avoir raison contre le sang”. Vous connaissez sans doute le résultat de l’offensive. Ça été une reprise totale de la question, cette fois sur des bases critiques. Ce nouvel examen a démontré en premier lieu l’authenticité des Actes et des Passions et des Martyrologes officiels, avec déchet insignifiant. Il a surtout démontré que la plupart des statistiques du martyre demeurent incomplètes, tandis que pour certains lieux et certaines périodes, — par exemple pour telle persécution en Perse qui dura trente - neuf ans, — elles font entièrement défaut. Les savants éditeurs du “Martyrologe hiéronymien” (Rossi-

LE MARTYRE

Duchesne) ont établi qu’en Afrique, “la multitude des martyrs a fait oublier leurs noms”; et en combien d’autres endroits furent-ils massacrés non pas isolément, mais par troupeaux, gregatim, comme dit Lactance. M. Paul Allard, qui examine en spécialiste la preuve du sang, conclut par ce jugement, d’une dure sobriété : “Il a fallu beaucoup d’ignorance ou d’irréflexion pour édifier la thèse du petit nombre des martyrs, et il faudrait un aveuglement volontaire pour la soutenir aujourd’hui.” Et quand nos sanglantes archives ne contiendraient que les listes modernes de chrétiens immolés par la Révolution et le Protestantisme, jointes aux martyrologes des pays de missions, le luxe de la preuve serait suffisamment établi et ce titre de nos croyances suffisamment garanti.

Mes frères, durant les fêtes commémoratives du centenaire des Oblats, un orateur laïque eut cette idée féconde de rattacher l’apostolat missionnaire des soixante-quinze dernières années à celui des premiers apôtres de la colonie : récollets, jésuites, sulpiciens. Il n’eut pas de peine à jeter un pont entre deux époques séparées par la Conquête, — laquelle nécessita, comme vous savez, un repliement des activités missionnaires sur notre centre menacé. De Taché à Viel, de Grandin à Queylus, de Lacombe à Brébeuf, si la distance physique est faible, la distance morale se trouve presque abolie. Ne pourrait-on pas, avec autant de facilité et une plus sainte édification, poser le parallèle entre nos martyrs et ceux de la primitive Eglise, dont j’essayais tout à l’heure de retracer la physionomie. Ici la ressemblance

est peut-être plus frappante, car la figure du martyr ne change guère d’un pays à un autre et les traits qui la caractérisent demeurent les mêmes de siècle en siècle. La vie des saints nous offre un plus grand nombre de variétés et de contrastes. Il y a lieu d’examiner chez eux différentes vertus qu’ils pratiquèrent au degré héroïque, mais chacun avec des préférences marquées pour l’une ou pour l’autre. Tous les martyrs sont tombés dans l’exercice du don de Force. Ils en ont reçu en mourant une empreinte finale, comme un coup de burin qui les fixe à jamais dans la même attitude et la même expression.

Réjouissons-nous, mes frères, de pouvoir exhiber dès nos origines huit belles figures dignes des catacombes. Par elles nous avons écrit en Nouvelle-France notre page d’apologétique, nous avons enrichi la preuve du sang. Lord Elgin a surnommé “l’âge héroïque” cette période de notre histoire qui va de 1642 à 1658. C’est là qu’il faut insérer les événements glorieux et tragiques dont nous fêtons le souvenir et que des voix mieux autorisées voudront sans doute placer dans une lumière précise.

Réjouissons-nous, et prions. Un décret de la primitive Eglise défendait qu’on priât pour les saints martyrs. Je vois très bien le Général de la Compagnie de Jésus écrivant aux maisons de son ordre, pour leur annoncer l’horrible mort de ses fils lointains, et leur défendant de prier pour ces âmes sanctifiées par l’holocauste. A plus forte raison aujourd’hui, tout nous défend de prier pour elles. Mais tout nous commande de les invoquer avec ferveur. Ce qui manque à leur postérité

LE MARTYRE

mystique, à cette patrie canadienne qu’ils ont voulue grande et forte, — ayant jeté tout leur sang dans ses pierres de fondation, — c’est leur fermeté et leur constance devant l’obstacle aux pratiques religieuses. Ce qui pourrait les attrister du haut du ciel, ce serait ce penchant morbide à renier, sinon la foi, du moins les exigences de la foi, quand parlent les puissances de chair, et l’abjection de ces catholiques qui n’ont pas assez de leurs deux mains pour brandir l’encensoir devant les idoles. Prions donc nos illustres protecteurs, inspironsnous de leurs exemples. Si nous rétablissons l’édifice de la patrie sur la foi de nos martyrs, il tiendra : il tiendra contre les séductions de l’erreur et les entraînements du vice; il tiendra contre cette vague d’improbité dans les affaires et d’impureté dans le plaisir qui monte de nos jours à l’assaut des consciences catholiques. Si nous coulons dans cet édifice le ciment de leur charité, il abritera une famille heureuse, en garde contre la discorde fraternelle et les brutales compétitions. Si nous ornons cet édifice de toutes leurs délicates et austères vertus, il surpassera en beauté les plus magiques créations de l’art, et, dominant la vie abjecte et sensuelle qui l’environne, il marquera ses progrès en hauteur, et sa flèche de miracle ira se perdre dans les cieux !

SERMON POUR LA FETE NATIONALE

En ce jour de grande ferveur religieuse et patriotique, vous n’exigez certainement pas du prédicateur une thèse abstraite dont on pourrait dire avec plus de raison que jamais: autant en emporte le vent.i Vous vous attendez plutôt à ce qu’il donne libre échappée aux sentiments de son cœur, en traduisant du mieux possible vos propres émotions. C’est ce que j’essayerai de faire, sans recourir à d’autres motifs d’inspiration que celui du spectacle posé devant moi.

Un écrivain catholique mit un jour sur les lèvres d’une jeune Française, âme simple et directe, sans autre raffinement que celui que procure une parfaite éducation chrétienne, ce mot de merveilleuse candeur et de perçante intuition. A quelqu’un qui lui demande ce qu’elle a aimé jusqu’à présent, elle répond sans hésiter : “Dieu, mon père et ma mère, et puis tout ça !” Et son geste désignait le tendre paysage automnal qui se déroulait à ses pieds. Devant l’image réduite de sa patrie, l’enfant précisait de la sorte l’ordre logique et la pente naturelle de ses affections.

1. — Ce sermon fut donné en plein air, au Parc Jeanne Mance, le 24 juin 1925.

Mes frères, j’ignore quel était le coin de France encerclé dans le geste et reflété dans les yeux de l’admirable enfant. Quel que fût ce paysage — lande bretonne ou coteau normand, gorge du Dauphiné ou découpure du pays basque, — je doute qu’il ait encadré pour l’heure un spectacle aussi varié, aussi grandiose, aussi chargé d’âme que celui qui m’éblouit en ce moment. Regardez avec moi ! “Tout ça !” quelle riche définition de la Patrie ! Combien j’aurais tort de fouiller les anthologies, de mobiliser la linguistique ou de réveiller les anciens philosophes ! Pourquoi des vues abstraites quand le concret à deux pas me sollicite ? Pourquoi des symboles morts quand la réalité vivante est là devant moi ?

Qu’aperçois-je, en effet, dans ce splendide décor, qui ne soit partie intégrante du tout obscur et complexe formant l’idée de patrie ?

Voici en premier lieu la foule, précédée de ses guides spirituels et de ses chefs politiques et sociaux : ce bon peuple de Québec, principal artisan de notre fortune nationale; récemment encore vanté par ses rivaux pour son amour de l’ordre, son assiduité au travail, sa soumission aux lois. Elle est là, cette foule, muette et stable comme à l'église, saisie de respect par cette liturgie en plein air, devant cette vision de grandeur et d’unité, mais aussi toute vibrante de joie contenue, parce qu’il a plu à ses gouvernants de décerner à cette fête, avec le caractère officiel, un cachet de dignité et d’indépendance qu’elle n’avait pas auparavant.

SERMON POUR LA FÊTE NATIONALE

Et voici à ma gauche, à peine dérobée par ce versant de montagne, une autre assemblée plus émouvante, celle de nos morts. Ayez une pensée charitable à leur endroit, mes frères, quand sonnera tout à l’heure le clairon de l’Elévation. Leur souvenir est à l’abri d’un dogme. Ne séparez jamais ce que la nature avait uni, ce que la foi et la grâce ont soudé. Nos chers aïeux forment l’anneau le plus fort d’une chaîne devenue moins solide, le chant le plus vivace d’une épopée dont la cadence a langui.

Aussi bien, aux heures d’hésitation et de trouble, une première forme du courage consiste à fuir vers “notre maître le passé”. Demain peut-être, de soi-disants apôtres du progrès viendront vous présenter leurs ingrédients de sagesse, en reprochant aux orateurs d’oublier les tâches présentes de la société pour s’attarder dans les offrandes funèbres et les rites du souvenir. Vous désirez savoir, messieurs, pourquoi nous exaltons sans cesse nos défunts ? Parce que nous sommes sûrs d’eux, tandis que nous ne sommes point sûrs de vous ! Parce que l’Ecriture nous trace une obligation de louer ces hommes illustres : laudemus viros gloriosos — et non seulement les illustres, mais ceux qui furent sans apprêt de fidèles serviteurs de Dieu: memoria justi cum laudibus. De ceux-ci, il est vrai, la mémoire individuelle nous échappe. Mais nous savons qu’ils ont beaucoup travaillé, beaucoup aimé, beaucoup souffert et que, “plus encore que dans les profondeurs étoilées des cieux, le divin éclata dans leur cœur !”

Bientôt la foule muette et stable va pouvoir s’écouler par les rues, et je l'entendrai à mon tour s’exprimer

dans ma langue. La langue est un des principaux caractères différentiels des races. Elle ne saurait cependant porter atteinte à l’unité des états mixtes, pas plus que les aptitudes foncières et les divergences de tempérament. Et comment notre langue française serait-elle un obstacle à l’harmonie entre peuples, quand on sait qu’elle les domine tous par un caractère d’universalité issu à la fois des sources latines et du génie chrétien. “C’est la langue des artistes et des hommes libres”, disait dernièrement l’écrivain danois Georges Brandès. Nous déclarons sans parti pris d’exclusivisme qu’elle est simplement la langue des hommes. On n’a pas cultivé en soi tout l’homme quand on n’a pas fait ses humanités ; et l’on n’a guère fait ses humanités quand on ignore les humanistes français.

Aussi bien, à l’heure actuelle, dans un siècle où se distingue nettement la prédominance saxonne, voyonsnous le français déborder les cadres de la littérature et de la société pour envahir les sphères diplomatiques. Aujourd’hui il n’est pas un ambassadeur d’Europe ou d’Amérique qui puisse se faire accréditer auprès des puissances, s’il ne possède à fond la langue de Mazarin, de Richelieu, de Colbert et de Talleyrand. Aujourd’hui le français, déjà adopté par l’Union postale universelle, est devenue d’usage obligatoire dans cent vingt-cinq bureaux permanents d’associations internationales. Aujourd’hui le français, déjà parlé par une élite en chaque contrée du globe et jusqu’en Turquie d’Asie, est admis comme langue auxiliaire internationale, comme on le voit dans un rapport du Congrès de Bruxelles, en 1910, signé

SERMON POUR LA FÊTE NATIONALE

par soixante-cinq savants venus de toutes les parties du monde.

Une cause comme celle-là, mes frères, on peu la défendre sans en trahir aucune autre. Aussi bien les hommes et les femmes de l’Ontario qui assumèrent ce noble rôle en sacrifiant, les uns leur popularité, les autres jusqu’à leur salaire professionnel, devraient recevoir aujourd’hui nos hommages du sommet d’une estrade. Et ce ne serait pas trop qu’une population entière défilât devant eux, tête découverte, car ils ont grandement mérité non seulement de la race française, mais de toute l’humanité civilisée et pensante.

Portant plus loin mon regard, j’aperçois la contrée canadienne, sous un aspect limité sans doute, mais puissamment évocateur. Ici encore, c’est une portion vitale de la patrie qui émerge en noblesse et en beauté. Quand Dieu promet à Abraham une lignée prodigieuse, Il ajoute à cette faveur le don d’une terre pour sa postérité. Ceux qui d’avance mépriseront cet héritage en seront exclus et mourront dans le désert; ceux qui en inspireront le dégoût au peuple seront punis de mort, comme séditieux et ennemis de la patrie. Nous voilà donc dûment autorisés, mes frères, à identifier en quelque façon le territoire avec la race qui l’habite.

La science elle-même, aussi bien que l’histoire, ne tend qu’à les mêler et les confondre. “Ce sol que nos pères ont défriché, labouré et transformé, nous le retrouvons à la base de notre être comme un principe de vie, quoddam essendi principium, nous dit saint Thomas. Les aliments qu’il produit, l’air, la chaleur, les eaux qui le

fécondent, entrent journellement dans notre constitution.” (T. R. P. Janvier). Comme pour transformer ce lien physique en parenté spirituelle, un chant mystique et tendre, la berceuse du souvenir, s’élève des prés, des labours, des ravins et des bosquets. C’est ici, dans les replis de cette vallée laurentienne, aujourd’hui si paisible et naguère si tragique, que s’est joué en partie le drame de notre survivance. Tous ces vieux monuments qu’une piété tardive, à base d’érudition, s’efforce aujourd’hui de maintenir, de relever, au moins de retracer, nous parlent avec force des souffrances et des prières, des travaux et des luttes dont fut forgée la vie de nos ancêtres, courageusement debout pour le temple et la patrie, fortiter pro templo et patria stantes. (Machab).

Et quand il n’y aurait plus ni stèles, ni monuments, ni incriptions, quand un progrès niveleur aurait rendu quelconque l’aspect de nos rues et de nos maisons, il nous resterait encore notre Saint-Laurent, témoin immortel de nos origines, pour nous réapprendre la berceuse oubliée et consolider nos attaches au pays natal. Fleuve guerrier, tu cachas sur tes berges nos adversaires au guet, pour voir ensuite apparaître nos héros au visage mâle et à la poitrine résolue. Fleuve nourricier, tu portas les modestes échanges qui devaient subvenir aux nécessités des colons, en attendant les merveilleux progrès du système économique. Fleuve missionnaire, tu vis partir sur de vacillantes embarcations nos premiers apôtres, volant au secours des néophytes ou à la conquête de nouvelles âmes. Aujourd’hui encore, tu mènes “vers des continents hos-

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tiles, aux bords des océans perdus, toute une jeunesse heureuse de pouvoir à son tour civiliser les hommes et leur apprendre à vivre et à mourir pour Dieu.” (P. Janvier).

Et “tout ça”, je le répète, tous ces éléments rassemblés à cette heure comme pour une grandiose parade : société des vivants et des morts, langue et culture, sol et traditions, correspond exactement aux définitions du sociologue et du philosophe : c'est la Patrie ! Serait-ce donc si difficile alors, serait-ce un problème et une tâche d’aimer sincèrement, sans réserve et sans calcul, une mère à qui l’on doit tout ? Serait-ce un problème et une tâche de savoir lui sacrifier, sinon des intérêts légitimes, du moins ces brutales passions qui, même aux heures de crise nationale, favorisent les plus détestables projets, mettant une amélioration locale avant le bien du pays, les hommes au-dessus des principes et les partis au-dessus des hommes ?

Enfin, voyez là-haut, dominant, protégeant et consacrant “tout ça”, cette croix lumineuse de la montagne, dressée par les soins édifiants de notre Société Saint- Jean Baptiste, comme un défi au respect humain et comme une attestation permanente de l’idéal fixé et poursuivi par nos fondateurs. Elle incarne le sentiment religieux, distinct, mais inséparable du sentiment patriotique. “Le Christ en mourant, dit Bossuet, versa son sang avec un regard particulier pour sa nation; et en offrant ce grand holocauste qui devait faire l’expiation de tout l’univers, il voulut que l’amour de la patrie y trouvât sa place.” Parvenu à cette hauteur, s’écrie à

son tour le Père Janvier, le patriotisme devient un amour dépendant et solidaire de l’amour de Dieu.”

Ici encore, mes frères, n’allez pas disjoindre deux noblesses qui s’attirent, et se complètent l’une par l’autre. N’allez pas, dans un esprit de prétentieux modernisme, briser ou infléchir la ligne constante de notre développement racial, en démissionnant de la foi catholique, de la pratique catholique, ou du sens catholique. Si vous voulez être de francs patriotes, à l’exemple de Maisonneuve et de ses alliés, sauvez cet apanage dans sa triple gradation.

Avec la sainte Eglise, je demande au Ciel grâce et pardon en faveur de ceux qui ont perdu — dans un cloaque sans doute — la perle inestimable de l’Evangile, le don pourtant “sans repentance” de la foi. Mais avec l’Eglise aussi, je dis malheur ! malheur à ceux qui propagent ces idées de démission en tout lieu de rencontre, parmi la clientèle et l’entourage, et jusque dans leur maison. Ceux-là, leurs parents les maudissent du fond de leur tombe et le Canada de l’avenir les répudiera comme des traîtres à la communauté. Prenez garde encore, dans l’enlisement de la tiédeur, de délaisser la pratique catholique et de vous contenter d’une foi morte ouvrant le cycle aux pires déchéances. C’est par l’abstention pratique que l’indifférence religieuse, plus tard suivie de l’irréligion et du sectarisme, fait son entrée dans les classes dirigeantes d’une nation. Prenez garde enfin, sous la poussée du luxe et de tant d’autres exigences mondaines, de démissionner de l’esprit catholique, habi-

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tuelle façon de penser et de sentir avec l’Eglise, devenue à la longue pli de l’âme et sceau des convictions. Ah ! oui, des convictions scellées, voilà ce qui manque à la société croyante de nos jours. On constate que la pratique religieuse transige parfois au gré des circonstances. Mais l’esprit catholique n’a pas lieu de transiger avec la vie humaine qui doit être un parti pris, ni avec la morale qui est une décision.

Il semble, mes frères, que cette année l’invitation à penser et à vivre catholiquement nous arrive en droite ligne de Jésus-Christ et de son Vicaire. C’est l’année sainte ! En ce moment, de nombreux pèlerins représentent notre race et prient pour elle au Tombeau des Apôtres et dans les grands centres de dévotion mondiale. C’est l’année sainte ! L’Eglise canadienne est à l’honneur : depuis trois jours brille au martyrologe le nom des fils dévoués qui mirent tout leur sang dans l’évangile qu’ils prêchaient.

Pourquoi la Providence a-t-elle retardé si longtemps la citation à l’ordre du jour de ces sublimes héros ? Leurs mérites n’étaient-ils pas aussi anciens que leur supplice ? Sans doute le délai fut mesuré à nos propres nécessités plutôt qu’à leur crédit auprès de Dieu. Demandez à nos frères de France si l’apothéose de Jeanne d’Arc, longtemps reculée, n’est pas enfin venue à son heure : à l’heure où bientôt, l’invasion piétinant leur sol, le plus jeune et le plus riche sang de la race allait gicler sous le fer ennemi. De même est-ce à l’instant troublant où l’âme canadienne hésite et se débat entre l’idéal attrait d’une vie supérieure et le mirage des “grandeurs de

chair” qu’apparaît dans son ciel la constellation des martyrs.

Chères et nobles victimes qui attendiez l’heure du péril pour vous y associer de nouveau, restez avec nous durant cette année sainte, pour nous apprendre à sanctifier toutes les années à venir. Vous qui avez répondu . présents, quand le Seigneur vous demanda de mourir pour sa gloire, aidez-nous à répondre : présents, quand Il nous demande simplement de persévérer dans Son culte et de vivre dans Son amour. Vous qui avez bravé les colliers de feu, les mutilations atroces et les insultes prodiguées à votre agonie, aidez-nous à vaincre toutes les puissances mauvaises pesant sur nos destins, jusqu au jour de libération universelle où l’Esprit dominant enfin la matière et la charité régnant à jamais dans tous les cœurs, “on n’entendra plus du credo que la dernière parole : amen, et de l’espérance que le dernier cri : alléluia!” (E. Hello, Paroles de Dieu).

LE MINISTERE DES ORGUES 1

Depuis cette date mémorable du 4 octobre 1925 où votre basilique était de nouveau ouverte au culte, elle a reçu mainte addition successive, elle s’est enrichie de nombreux motifs d’ornementation. Et cela, toujours en vertu d’une idée commune et dans les lignes d’un plan concerté : il vous fallait une exacte réplique de votre église incendiée, témoin et dépositaire de la vie et des souvenirs de toute une époque. Impuissants à lui restituer son âge, vous avez voulu du moins lui rendre sa jeunesse. Comme l’oiseau de la fable, elle s’est levée majestueusement de ses cendres, transfigurée par l’éclat, mais sans altération profonde, et de nouveau elle-même, iterurn ipsa.

De ce geste émouvant et fier il convient de féliciter en ce jour messieurs les marguilliers, les paroissiens en général, tous les amis et bienfaiteurs de l’œuvre, et en particulier votre distingué curé, monseigneur Eugène Laflamme, dont la discrète activité n’eut d’égales en cette circonstance que sa ferveur pour la tradition et son entente des stricts besoins de l’art religieux.

1. — Sermon pour la bénédiction de® orgues de la nouvelle Basilique de Québec, 8 novembre 1927.

Il manquait cependant à votre œuvre un complément indispensable. L’église n’est pas l’église tant qu’elle n’a pas ses orgues. En vain le phénix renaîtrait-il de ses cendres s’il ne recouvrait du même coup l’envergure de son aile. Ce soir, vous avez enfin la joie d’inaugurer un instrument apte à soulever de terre vos esprits et vos cœurs. Un instrument qui possède déjà votre confiance, car il vient de fournir ses preuves sous la touche inspirée de votre organiste titulaire. Il est sorti, d’ailleurs, comme ses prédécesseurs, des ateliers nationaux de St- Hyacinthe qui eux possèdent la confiance même de l’étranger. En Europe, comme vous savez, les orgues des Frères Casavant sont connus et appréciés comme le sont au Canada la verrerie vénitienne, la poterie de Sèvres et les décors muraux des Frères Gobelin.

C’est donc un instrument de suprême valeur qui vient s’ajouter au mobilier de la Basilique. Tout à l’heure il va vous enchanter de nouveau par l’intermédiaire d’un artiste de réputation internationale aussi, monsieur Charles Courboin. Malgré le silence religieux du lieu, votre invité saura bien saisir, montant vers sa tribune, le courant d’une admiration toute sympathique : sentiment que vous prodiguez d’ailleurs à tous les artistes étrangers, chaque fois qu’ils ont la délicatesse, ou l’habileté, de vous offrir le meilleur de leur répertoire.

Mes frères, je vous disais tout à l’heure pourquoi les nouvelles orgues de la Basilique possèdent votre confiance. Je dirai maintenant pourquoi les orgues possèdent la confiance de l’Eglise. Depuis environ douze

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siècles, l’Eglise a foi dans les orgue-s qu’elle juge aptes, mieux que tout autre instrument, à exprimer la* vie et les divers modes de la vie, mais en particulier le sentiment de la nature et le sentiment religieux.

Si la musique en général occupe une si large place clans notre existence, si on en fait l’accompagnement obligé des soirées récréatives, des cérémonies religieuses et des démonstrations nationales, c’est sans doute parce qu’elle nous offre une complète expression de la vie. La musique reflète la vie sous toutes ses faces. “Elle traduit nos sentiments les plus divers et les plus compliqués en les ramenant aux grands sentiments simples de la douleur et de la joie.” (Camille Bellaigue). Elle accapare ainsi le rôle de la poésie, et même celui de la peinture: “car elle sait fixer un paysage aussi bien qu’un état d’âme, pourvu que l’élément sonore y soit présent, qu’un oiseau y chante, qu’une source y murmure ou qu’un tonnerre y éclate”.

Comment un tel miracle est-il possible? Comment la musique instrumentale, — car à la voix humaine personne n’ose refuser un merveilleux pouvoir d’expression, — peut-elle exprimer de la sorte la vie et les divers modes de la vie ? “Comment, d’une simple combinaison arithmétique, marquée par de petits points noirs sur une feuille blanche, et vibrant à travers une boîte inélégante ou de vulgaires tubes en bois ou en métal, peut-on faire jaillir tant de joie, tant de douleur, tant de rêve, tant

d’extase et tant d’âme enfin ?” Car après tout, ce phénomène est bien réel; il a d’autres sources que notre libre fantaisie et notre constant besoin d’émotion. Et “ce n’est pas simplement aux beautés visibles de la nature, aux verts gazons, aux hautes montagnes, aux sombres mers, c’est aux formes sonores elles-mêmes” que s’adresse le cri du poète:

Si vous n'exprimez rien, qu’avez-vous donc en vous

Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux ?

Langage musical, langage mystérieux, j’en conviens. Cependant, je ne saurais m’associer au reproche d’obscurité que l’on adresse parfois à la musique. Est-ce qu’on reproche à la nuit tombante son obscurité? Estce qu’on reproche aux grands bois leur obscurité? Sans doute, il faut à ma promenade sous bois un sentier sauveur; j’ai besoin aussi qu’un même motif, revenant à intervalles réguliers, m’ouvre une clairière à travers la forêt musicale, et me conduise, profane voyageur, et me ramène à la pensée-mère de l’artiste. Et malgré cela, je sais que la forêt demeure obscure. Mais précisément parce que la forêt est obscure, je puis la peupler à mon aise de fantômes bienfaisants ; grâce au vague émané d’elle, je puis collaborer à l’œuvre musicale, y substituer mes propres sentiments, ou les combiner avec ceux qu’elle exprime d’une façon trop nuancée peut-être, élargir ainsi le domaine de cet art et en doubler le pouvoir expressif.

M. Bellaigue rapporte qu’un jour, il n’avait pu s’empêcher de sourire, en voyant que le compositeur

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Beethoven avait osé intituler une de ses œuvres : Symphonie pastorale. “Je me disais : Pourquoi

“pastorale” et non pas “religieuse” ou “guerrière”? Y a-t-il ici-bas une oreille assez subtile pour distinguer en musique du bruit des armes le fracas de l’orage, ou de l’extase religieuse la rêverie d’un berger ? Mais quand plus tard j’entendis, non pas le monstre lui-même, mais l’un de ses plus fameux interprètes, je sentis, comme dirait Goethe, s’éveiller en moi le chœur charmant des harmonies intérieures. C’est bien la nature, en effet, qui chante dans ce poème, la nature entrevue et comprise par une âme. Dans l’adagio initial intitulé Scène au bord du ruisseau, de frêles notes mouillées paraissent sortir du milieu des joncs, tandis qu’une basse très douce, ondulant sans cesse, nous avertit que le repos est là, dans cette joie quasi muette des éléments sereins. Et de même, à travers le finale grandiose qui clôt ce poème, il semble que l’oreille d’un connaisseur pourrait discerner le moindre détail atmosphérique, depuis le premier frisson qui agite la nature inquiète, jusqu’au déchaînement de la tempête.”

Cependant, mes frères, quand il s’agit de reproduire en musique ce chant de la nature, les meilleurs maîtres se heurtent à des difficultés matérielles que seul saura vaincre, en partie du moins, un compositeur d’orgue. Ce chant de la nature est non moins vaste que la création. C’est, dit Lamennais, “une musique universelle, qui embrasse tous les sons, tous les bruits, et leurs combinaisons innombrables, et leurs lois de tous ordres. Nous ne la comprenons pas, parce que nous ne pouvons saisir

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à la fois qu’une partie de la nature dont l’ensemble immense, qui de toutes parts fuit dans l’infini, se dérobe a nos sens et à notre pensée même. Depuis la goutte d’eau qui gémit en se brisant sur un brin d’herbe, jusqu’à l’Océan qui ébranle avec des mugissements formidables les bases souterraines de la planète; depuis le jonc des bords du fleuve jusqu’à l’oiseau qui soupire la nuit au fond des forêts; depuis l’insecte imperceptible qui murmure des joies ou des tristesses inconnues dans le calice d’une fleur, jusqu’à l’homme dont les chants s’élèvent de monde en monde vers leur éternel architecte, chaque être a sa place dans ce concert divin.”

Mais, à supposer que nous puissions saisir dans son ensemble ce chant de la nature, où trouver l’instrument musical qui reproduira cette sensation unique? Sera-ce un instrument isolé ? ou un assemblage d’instruments comme l’orchestre ou la fanfare? Mais l’instrument isolé n’a qu’une voix, tandis que la nature en possède d’innombrables qu’il s’agit d’unifier. Quant aux assemblages d’instruments disparates, la science a bien su établir entre eux l’accord proprement dit, c’est-à-dire l'unité de vibration aérienne, mais non pas l’unité dans la résonnance ou le timbre. Il n’y a qu’un instrument pour corriger “ce que les cuivres ont de trop éclatant, les violons, de trop grêle et le piano, de trop métallique”. Et cet instrument, c’est l’orgue! L’orgue est l’instrument par excellence, l’instrument, pour ainsi dire, absolu. S’il corrige les défauts de ses confrères, il en reproduit les qualités par la pluralité de ses propres voix, l’étendue et la puissance des registres et l’infinie variété des

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accords et des sons. “Lui seul décompose et ramène ensuite sous l’empire des lois musicales le son indéfiniment complexe de la nature.” (Lamennais).

C’est péniblement et par lambeaux qu’un orchestre transporte ce chant sur un théâtre. C’est allègrement et dans une superbe synthèse sonore que l’orgue le transporte au pied des autels. L’univers entier lui appartient! nul obstacle sur la route ! qu’il parte et que son libre génie nous mène aux cimes! “Tantôt, écrit encore Lamennais, il provoque le recueillement et la contemplation par une harmonie voilée, mystérieuse; tantôt il émeut d’une tristesse sainte ou enflamme les désirs d’une céleste ardeur; quelquefois, il gronde comme l’orage, mugit comme la tempête sous les voûtes tremblantes; quelquefois, on dirait les soupirs des esprits, devinés plutôt qu’entendus, saisis seulement par l’ouïe interne”.

C’est ainsi, mes frères, qu’à l’intérieur de nos temples et grâce au roi des instruments, la nature nous livre à nouveau son répertoire, presque aussi complet, aussi varié que dans l’exécution du dehors. Je me hâte d’ajouter que ses chants deviennent plus religieux par le fait même et reçoivent, pour ainsi dire, le baptême en entrant

A l’extérieur, ils tendent à émouvoir les sens plutôt que l’âme. “Voix du désert ou de l’océan, échos de la montagne ou rumeurs de la plaine, les bruits de la nature provoquent d’ordinaire une mollesse attendrie, une sorte

de rêverie sensuelle et conseillère d’abandon.” Il faut faire effort pour y percevoir le cantique à Dieu et l’invitation à mieux vivre et à lutter. A l’église, au contraire, ■ et pourvu que nos artistes gardent le courage de leurs convictions et l’estime de leur talent, — la nature, cessant d’être la rivale de Dieu, “semble agenouillée pour prier. Sous des mains prestigieuses, elle se soumet aux lois de l’art et de la vie; elle apaise ses tumultes et les nôtres ; elle corrige ses langueurs et nos faiblesses ; elle prie en chantant, fait courir d’honnêtes frissons par les nerfs, ouvre passage aux bonnes larmes. Le sentiment de la nature devient alors piété, louange, adoration”; et n’est-ce pas grâce à cette transposition mystique opérée en nos âmes que l’orgue est devenu l’instrument par excellence et qu’il a droit de cité dans nos temples à l’exclusion de tout autre.

Considéré à ce point de vue, c’est-à-dire comme interprète de l’idée religieuse et du sentiment religieux, l’orgue devient un véritable auxiliaire de la foi.

Or, à notre époque, il semble bien que la foi religieuse de nos compatriotes ne doive refuser aucune contribution, si minime qu’elle paraisse. Combien parmi eux, cédant au respect humain, à l’intérêt, à l’égoïsme, aux autres penchants de nature, en viennent, un jour ou l’autre, tout en conservant la foi, à négliger la plupart des pratiques qu’elle inspire et un bon nombre de celles qu’elle impose. Combien parmi eux recherchent et obtiennent des signes du ciel, sans vouloir se rendre à la chose signifiée: qui nutus Dei quærunt et obliviscuntur quid innuat, comme parle S. Augustin. Ils ont la foi, mais une foi languis-

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santé et endormie où le trouble de la pensée paralyse l’acte ou le fait dévier.

Parmi toutes les voix susceptibles de réveiller la foi endormie du catholique, la voix de l’orgue paraît douée d’une efficacité particulière. C’est un instrument qui a dépouillé l’esprit mondain, répudié l’accent charnel pour se vouer totalement à la louange divine. Il prêche d’exemple avant tout. J’ose affirmer qu’il a grâce d’état pour sonner le réveil des consciences. Au lieu de soumettre le thème religieux: à ses propres exigences, il se plie et s’adapte aux exigences du thème religieux. Sans prétendre unir les voluptés sensibles aux élévations mystiques, face au tabernacle, il présente à N.S. Jésus-Christ les seules offrandes qu’il accepte, le seul culte qu’il autorise. Ses ondes purifiées, où l’esprit tressaille encore plus que la matière, nous enseignent qu’il faut parfois lever les yeux vers le ciel; qu’il y a ici-bas autre chose qu’une fortune à édifier, des positions à conquérir, des plaisirs à organiser ; et qu’un homme de sens, à plus forte raison un chrétien doit savoir prélever une part de son temps pour penser à Dieu et aux choses de Dieu.

O vous qui souffrez de cet état d’âme ou de conscience que je viens de signaler, vous qui avez peut-être la foi sans l’esprit de foi, entrez dans une église au moment favorable. Etouffez en vous les vains bruits du monde ou les appels de la passion pour écouter la rumeur des orgues. Vous sortirez de là réconfortés, car elle chante non-seulement les célestes pardons et les divines tendresses, mais aussi les grands devoirs.

Je comparerais volontiers la musique des orgues à la littérature des psaumes. Elles ont reçu une semblable mission : exprimer des pensées et des sentiments, les faire naître au besoin, puis les orienter vers Dieu. Le psautier de David a nourri de sa moelle des milliers et des milliers d’âmes saintes, sous l’Ancien et le Nouveau Testament. Que chacun d’entre vous l’ouvre à son tour : il y trouvera le mot qu’il cherche, le mot de l’instant, et non-seulement le mot qui exprime, mais le mot qui accuse, menace, relève, dirige et console. Ainsi, mes frères, en écoutant vos orgues, vous serez surpris d’entendre l’écho fidèle de votre âme. Elles vous prêteront le concours de leurs multiples jeux, divers et nuancés comme le petit monde de sensations que vous portez en vous. Ah! qui dira le nombre des malheureux pour qui le son se transforma en lumière et le tumulte engendra la paix! Et n’est-on pas forcé d’admettre que l’orgue a ramené vers Dieu des âmes déshonorées par le tiédeur et le péché, soit qu’il étendît son manteau d’harmonie sur les pas de Jésus-Hostie, soit qu’il accompagnât les hymnes de louange ou les cantiques de la Mort et du Jugement. Sans doute, il ne faut pas exagérer l’importance du ministère des orgues. Mais je ne puis oublier qu’elles provoquèrent au siècle dernier la conversion du juif Hoffmann, comme un verset de l’Ecriture avait amené, des siècles auparavant, la conversion du rhéteur Augustin. Et je ne puis m’empêcher d’attendre de l’instrument que vous inaugurez ce soir une aide effective au progrès religieux de votre paroisse.

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C’est ainsi, mes frères, qu’en entrant dans votre église, en mêlant vos âmes à ces accords et en priant “sur de la beauté”, vous sentirez croître de plus en plus votre attachement à la foi chrétienne et catholique, aux douces croyances, aux saints usages hérités des ancêtres. Vous tiendrez à ces croyances comme à la suprême ressource d’un peuple. Vous les défendrez avec l’énergie du dernier combattant sur le dernier rempart. En sorte que cet événement musical aura sa répercussion dans l’avenir. Ressuscitées à leur tour, après la vieille Basilique, vos orgues demeureront fidèles au rôle qu’elles ont assumé. Et faisant mentir le vieil adage: “Le bruit ne fait pas de bien,” ces grandes semeuses de bruit resteront à jamais, au milieu d’une population croyante et pratiquante, de grandes semeuses de bien.

SERMON POUR LA MESSE DU SAINT-ESPRIT

Nescitis quia templum Dei estis, et Spiritus Dei habitat in vobis / Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que son Esprit habite en vous ?

(I Cor. III, 16).

Dans un petit volume intitulé La vie intellectuelle et que je voudrais voir entre les mains de tous nos professeurs et étudiants,! le P. Sertillanges répète à satiété une formule très dense qui rend, pour ainsi dire, le son de tout l’ouvrage: l’intellectuel est un consacré. Ce mot “consacré”, aussi ancien que la religion, revêt aujourd’hui sur nos lèvres un sens tantôt spirituel, tantôt profane; mais il implique toujours l’idée de mise à part ou de séparation. Ce que l’on consacre a été d’abord séparé; ce que l’on sépare devient, à un degré ou à un autre, consacré.

Le temps n’est plus où l’intellectuel se distinguait du vulgaire par de frappantes singularités d’allures et de costume. Le savant moderne, disons-le à sa louange,

1. — Ce sermon a été prononcé à St-Jacques, le 12 octobre 1924, en présence des universitaires de Montréal.

arbore volontiers un physique anodin, sans doute pour mieux faire apparaître cet éloignement de la chimère, cette “saisie du réel” qui spécifie nos derhières tendances. Il faut donc se distinguer autrement, si l’on veut répondre à l’exhortation d’un autre ami des jeunes, le P. de Ravignan, qui redisait sans cesse aux étudiants de son entourage: soyez distingués !

Seule une forte vie intérieure saura poser la différence ou mieux creuser l’abîme entre le véritable intellectuel et tous ceux qu’extériorise de plus en plus l’agitation mondaine jointe à une organisation purement mécanique de la vie. Et encore, ce mot de “vie intérieure’ offre un sens naturaliste que je dois écarter en ce moment. Sully Prud’homme s’est fait le chantre d’une vie intérieure où le repliement sur soi et la méditation solitaire, venant à la rescousse du talent, peuvent imprimer aux œuvres un plus grand cachet de beauté, une plus forte vigueur de pénétration. Cette sorte de claustration laïque honora plus d’un savant et d’un artiste étrangers à nos croyances, à commencer par le poète en personne, ennemi du “tréteau banal” où dansent “les histrions et les prostituées”.

Mais la vie intérieure du maître ou de l’étudiant chrétien va puiser dans un autre sol une autre fécondité. Elle ne consiste pas dans la méditation solitaire ni la séparation d’avec le monde — sauvegardes requises pour son plein épanouissement — mais dans un commerce vital de l’âme avec Dieu. Et puisque un tel commerce a pour fondement la présence de Dieu dans l’âme juste, je voudrais, après avoir établi le fait et les carac-

SERMON POUR LA MESSE DU ST-ESPRIT

tères de cette présence, en dégager les conséquences générales dans une vie d’intellectuel.

Il y a, pour prouver l’omniprésence de Dieu dans la nature, une série d’arguments que l’on peut exposer dans les chaires populaires, à plus forte raison en présence d’une assemblée comme la vôtre.

L’argument métaphysique est ainsi formulé: Dieu est partout, parce qu’il agit partout. Démonstration qui peut sembler étrange et qui de fait n’aurait aucune valeur, s’il s’agissait de l’homme: car l’homme n’est pas en chaque endroit où il agit. Je puis de Montréal mettre en branle une sonnerie électrique à New-York sans quitter pour cela ma résidence, parce que moi-même et mon opération font deux. Mais en Dieu, être éminemment simple, l’être et l’agir ne font qu’un. Dieu se trouve donc nécessairement là où II agit, et s’il agit partout, Il se trouve nécessairement partout. Or Dieu agit partout, non seulement en ce qu’il donne et conserve aux vivants la respiration et la vie, mais encore en ce qu’il donne et conserve l’existence à tous les êtres inanimés, inorganiques de la Création. Et voilà pourquoi, mes Frères, sur la terre et dans les cieux, d’une extrémité des mondes à l’autre, à la base, ou plutôt au cœur même de toute réalité spirituelle ou sensible, et jusqu’au fond du dernier et plus insécable atome de l’univers, vous trouvez Dieu !

Non qu’il vous soit permis, à l’exemple d’Augustin avant sa conversion, de vous représenter la Divinité comme une grandeur immense se déployant sans bornes dans l’espace, et dépassant les limites de cet univers qui se trouverait plongé en Elle comme une éponge dans l’océan, de telle sorte qu’une grosse planète saurait capter plus de présence divine qu’une simple étoile, comme les trois quarts de l’éponge retiennent plus d’eau que la partie restante. Conception grossière que devait répudier plus tard l’évêque d’Hippone. Il faut voir dans l’immensité divine, non pas une étendue continue et sans bornes, mais une action incessante et sans bornes. Et cette action, c’est la toute-puissance de Dieu, c’est Dieu Lui-même présent à tout, inhérent par essence à tout.

Voilà, en peu de mots, ce qu’une philosophie très hardie a su découvrir au sujet de l’omniprésence divine. La Révélation va beaucoup plus loin et nous livre un aspect de doctrine à la fois plus élevé et plus consolant. Dieu est en moi, pourriez-vous m’objecter, puisqu’il agit en moi. Mais il est également dans le grain de sable de la route et jusque dans ce marais fétide qu’il envahit sans déshonneur, comme la lumière du soleil le pénètre sans souillure. Si donc il s’agit uniquement de cette présence naturelle de Dieu, commune à tout être créé, je n’y vois aucun privilège accordé à l’homme et au chrétien, ni aucun aliment proportionné offert à sa vie mystique. Je réponds, mes Frères, appuyé cette fois sur l’Ecriture: Dieu est en vous, d’abord d’une façon naturelle, commune à tous les êtres, puis d’une façon surnaturelle, spéciale à l’homme et propre au chrétien en grâce

SERMON POUR LA MESSE DU ST-ESPRIT

avec Lui. Autrement, déchirez mainte page de l’ancien et du nouveau Testament, ou dites que ni les Apôtres, ni les Pères et Docteurs de l’Eglise n’ont rien compris à l’enseignement du Christ. Que peut signifier en effet, aux oreilles des naïfs comme à l’entendement des sages, la fameuse sentence : “Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et mon Père l’aimera, et nous viendrons en lui et nous établirons chez lui notre demeure,” (Jean, XIV, 23) s’il ne s’agit point d’une présence spéciale, propre à l’homme et propre au juste. Ce n’est sûrement pas aux êtres inanimés ou inconscients de la nature que s’adresse pareil langage, car ils sont fort incapables de recevoir et de garder la parole; ni au chrétien en état de péché, car le pécheur n’aime pas Dieu, et Dieu n’aime pas le pécheur, aussi longtemps que celuici persévère dans son état. C’est donc au seul chrétien fidèle que Jésus promet cette présence qui doit être un envahissement, un établissement à demeure des trois Personnes divines dans son âme.

“Nous viendrons !” Ce n’est pas en vain que le pluriel est indiqué. Nous viendrons ! Le Père viendra : non plus simplement comme Créateur et Conservateur des choses, — ainsi qu’en chaque objet qui nous entoure, — mais comme Père, nous conférant par son Esprit d’amour l’immortel privilège de l’adoption divine. Nous viendrons ! Le Fils viendra: par un prodige immense, il reste en vous selon son humanité durant les minutes qui suivent la Communion eucharistique; mais selon sa divinité il y demeure toujours, vous pénétrant, vous envahissant de toutes parts, à tel point, écrit S. Jean

Eudes, qu’il est “plus en vous que vous-mêmes !” Nous viendrons ! Le Saint-Esprit viendra. Lisez dans vos missels la liturgie que l’Eglise lui consacre. Vous verrez qu’on implore non-seulement la grâce et les dons, les vertus et les fruits de l’Esprit-Saint, mais sa venue en personne dans les cœurs. C’est lui qui fut envoyé au matin de la Pentecôte, lui qui sera envoyé jusqu’à la fin des temps. Il est remarquable que la plupart des textes où il est question d’habitation divine se réfèrent au Saint-Esprit, sans exclusion des deux autres Personnes. Pourquoi ? parce que, nous dit S. Thomas, cette habitation est une œuvre d’amour, et toutes les œuvres d’amour sont attribuées de préférence à l’Esprit, qui est l'Amour.

C’en est fait, mes Frères, la Trinité habite en nous. Je ne puis décrire en ce moment les merveilles que sa grâce y opère. Mais déjà, par cette présence et par cette grâce, nous sommes devenus des “consacrés”. Que vienton me parler de grandeurs de chair, de dignités humaines, de titres de noblesse ? Video meliora proboque: je vois et j’expérimente des choses plus nobles ! Que vient-on me parler de relations honorables avec des personnages haut gradés ou bienfaisants ? Voici Dieu, voici Dieu, Deus, ecce Devis ! et voici, comme conséquence, des fils de Dieu !

Cette doctrine de la présence de Dieu dans nos âmes, S. Paul la jugeait suffisamment pratique pour la prêcher

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aux philosophes d’Athènes, sur la colline de Mars. Le temple idolâtre, le stade et le cirque se dressaient à deux pas de lui, et il osait parler de temples spirituels et de vie intérieure à cette élégante corruption. Comment hésiterait-il aujourd’hui à tenir pareil langage à des étudiants et à des maîtres chrétiens, et à leur proposer cette idée unique : Dieu est en moi, comme principe directeur dans leur vie d’étude ou d’enseignement ?

Au début de l’année universitaire, vous conviendrez avec moi qu’une retraite au cours de laquelle, ayant combattu ardemment les péchés et les vices, un prédicateur exposerait en détail vos devoirs professionnels et vos devoirs de religion, ne serait pas superflue. Mais si, au lieu d’un exposé de détail, il devait tout résumer en un seul discours, que dirait votre prédicateur ? Il en appellerait, sans doute, à cette grande idée paulinienne de la présence de Dieu.

Pour vous détourner plus efficacement du péché, il vous dirait qu’il est impossible à Dieu et au péché d’habiter ensemble dans une âme. Parlant en effet du péché véniel et des imperfections volontaires, S. Paul se contente de nous dire : Nolite contristari Spiritum, “ne contristez pas l’Esprit”; mais parlant ensuite du péché mortel, il s’écrie : Nolite extinguere Spiritum, “n’éteignez pas l’Esprit”. Eteindre l’Esprit, c’est dire au Saint- Esprit: va-t’en ! va-t’en, Beauté ! va-t’en, Splendeur ! va-t’en, Amour ! Il me suffit à moi de la beauté, de la splendeur et de l’amour des créatures, idoles de chair que je vais installer à ta place, dans ta maison. C’est ainsi que le péché, et le péché seul, ose chasser Dieu de son

temple, comme pour se venger d’avoir été un jour publiquement expulsé du temple de Jérusalem.

J’entends même votre prédicateur, obsédé sans cesse par la même idée, soulevé par la même inspiration, vous exhorter avec l’Apôtre non-seulement à la fuite du péché, mais encore à une belle tenue extérieure chrétienne: “Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous ? Glorifiez donc le Seigneur dans votre corps . . . Qu’il ne sorte de votre bouche aucune parole déshonnête, aucune bouffonnerie, aucune plaisanterie grossière, toutes choses qui sont malséantes, mais bien plutôt des actions de grâces ou quelque bon discours propre à édifier.”

Et vos devoirs professionnels ? Vous les estimez sans doute trop nombreux pour tomber sous l’emprise logique et la force de propulsion d’une seule et même idée ? Dire aux maîtres qu’ils doivent accomplir leur devoir en public, s’ils veulent que leurs élèves l’accomplissent en leur particulier; qu’au surplus ils doivent consacrer à leur enseignement tout le temps qui n’est pas strictement dû aux soins de famille ou à l’exécution d’autres mandats officiels; dire aux élèves, pour les exciter à l’étude, qu’ils ont à se former une idée très haute de leur future profession ; que si la profession doit nourrir le professionnel, elle ne doit pas le faire au détriment du corps social qu’elle est par définition appelée à servir; qu’une seule erreur sur un point de médecine, de chirurgie ou de droit, sur un procédé d’art mécanique, peut entraîner mort d’homme ou ruine individuelle ou familiale: voilà sans doute la matière d’un fort volume.

SERMON POUR LA MESSE DU ST-ESPRIT

Saint Paul n’a composé aucun volume. Mais il a fait des lettres, et tel passage de ses Epîtres illumine d’un trait le complexe problème. Gloria nostra hæc est, testimoniurn conscientiæ nostræ, “notre gloire, la voici, c’est le témoignage de notre conscience”. Or, ce qu’on nomme aujourd’hui conscience professionnelle n’est pas autre chose que la conscience tout court appliquée au devoir d’état. Si l’étudiant chrétien veut marcher à cette lumière, au lieu de se laisser prendre à tant de flammes errantes de par le monde, chacune découvrant de plus riches perspectives, de plus fastueux horizons, il devra la tenir bien près de la Lumière incréée. La sentence : Dieu me voit, suspendue dans nos parloirs de couvents, ne suffit même plus pour cette tâche: il y faut la maxime de vie : Dieu est en moi.

Je suppose qu’il vivait de la sorte en présence de son Dieu, ce brave ouvrier chrétien dont le P. Gratry nous raconte le touchant apologue. Forgeant une barre de fer, il s’aperçoit à l’examen qu’elle contient une paille. Sa conscience lui rappelle un vieux dicton : “Oeuvre mal faite peut entraîner mort d’homme”. Il recommence aussitôt et la barre consolidée va rejoindre les autres. Et ce ne fut qu’au jour de son jugement qu’il apprit qu’elle était entrée plus tard dans la charpente d’un pont, et qu’ainsi reforgée, elle avait empêché la noyade d’un régiment de six cents soldats. Le pauvre homme avait certes oublié ce détail, aussi mince que la fissure comblée ; mais les anges surveillant son travail l’avaient dénoncé au Fils de Dieu ! Ce bienveillant espionnage est sans doute l’élément le moins fabuleux dans ce récit. Ce-

pendant, le Dieu qui vit en nous n’a pas besoin d’apprendre par ses anges nos exploits de fidélité. Sa mémoire réserve de pareilles surprises à l’étudiant consciencieux «qui, un jour, apercevant une paille dans son savoir : telle notion mise à l’écart, telle autre enregistrée de façon trop mécanique, se résout à combler ses lacunes et à remplacer par des acquisitions vitales ces procédés factices, utiles en temps d’examens peut-être, mais aussi périlleux pour la société qu’indignes de la profession.

Enfin votre prédicateur, ayant à traiter de vos devoirs de religion, hésitant en présence de nombreuses pratiques plus secourables les unes que les autres au pauvre étudiant que retient sa chambre et qu’attire la rue, qu’émeut l’appel de sa mère et que sollicite un gredin d’expérience, vous paraîtrait cette fois totalement débordé par le sujet. Mais je l’entends, penché sur cette jeune misère, dire avec S. Paul à l’enfant qui ne sait plus prier : Spiritus postulat pro nobis, l’Esprit qui est en nous supplée à notre ignorance et prie avec nous dans des gémissements inénarrables. Et j’entends Bossuet, reprenant l’image paulinienne, dire à l’enfant qui ne sait plus prier sans l’abri d’un sanctuaire et sans l’ombre d’un pilier: “Crois seulement, mais d’une foi vive, et tu n’auras plus besoin pour prier d’autre temple que toi-même !”

Ah ! quel riche programme de vie intérieure nous offrirait cette retraite, enclose pourtant dans un seul discours, une seule idée, un seul symbole ! Certes, il est beau et il est sage de construire en l’honneur de la Divinité des églises de pierre ou de marbre qui seront les

SERMON POUR LA MESSE DU ST-ESPRIT

témoins de la foi et les asiles de la piété: il est plus sage et plus beau de Lui dresser des autels vivants dans nos cœurs. Il est beau et il est sage d’orner ces églises, en y conviant tous les arts, de disposer la ligne, d’harmoniser les couleurs, de faire frémir l’accord et scintiller le vitrail ; il est plus sage et plus beau d’orner notre âme de tous les sentiments et de toutes les vertus qui puissent glorifier notre Hôte et fêter Sa présence. Il est beau et il est sage de fréquenter ces églises et d’offrir à notre Dieu le culte officiel et les hommages de société auxquels Il a droit: il est plus sage et plus beau de se fréquenter soi-même et d’habiter son âme par le recueillement de l’amour, persuadé, toujours avec l’Apôtre, que la science un jour sera détruite et la prophétie abolie, que la foi passera, que l’espérance passera, que la charité de surface passera, mais que l’amour vrai demeure éternellement.

DE LA CONFESSION

Comme il s’agit d’une matière généralement connue, je vais mettre de côté dans cette étude les notions élémentaires, de même que les considérations d’ordre pratique, pour me borner à certains aspects de doctrine qui m’ont frappé davantage au cours des lectures ou des conversations.

Il est évident que le langage des prédicateurs et des apologistes, sur ce point de la confession comme sur bien d’autres, n’a pas toujours eu la précision qu’on remarque dans la plupart des sermons et traités d’aujourd’hui. Quand certains apologistes veulent prouver la nécessité de la confession, ils disent notamment ceci : La confession n’est pas seulement un précepte ecclésiastique et divin, c’est un postulat de la nature, un instinctif besoin de la nature. Celui qui pèche se sent porté irrésistiblement à déclarer sa faute à autrui, et il espère ainsi devenir moins indigne de toute estime. Voyez ce meurtrier. Sans la moindre menace judiciaire, il ira de lui-même se livrer à la justice de son pays; il fera des aveux complets au gardien de sa geôle. Puisque ce besoin de confidence semble inhérent à notre être, à quoi bon. dès lors, regimber contre la loi de l’Eglise et le précepte

divin? On n’échappera sûrement pas à la loi de nature, et, un jour ou l’autre, bon gré mal gré, soit à Dieu, soit aux hommes, soit aux éléments de la création, aux vents ou à la mer, il faudra qu’on se confesse.

Lisez maintenant l’affirmation contraire ou du moins, apparemment contraire. Quand certains apologistes veulent démontrer, non pas la nécessité, mais l’origine surnaturelle de la confession, ils allèguent, entre autres choses, ceci: Comment voulez-vous qu’un personnage autre que Dieu Lui-même ait songé à établir une pratique si onéreuse, si humiliante, si complètement opposée au penchant de notre nature, et contre laquelle se soulèvent en permanence notre pudeur instinctive et le sentiment de notre dignité? Dieu seul pouvait commander un tel sacrifice, instituer un pareil rite et le maintenir de siècle en siècle malgré la négation de l’incrédule, la révolte de l’hérétique et les arguments de toutes les passions intéressées.

Voilà donc deux affirmations, deux sources de preuve qui paraissent étrangement opposées l’une à l’autre. Jules Lemaître — bien à tort selon nous — crut un jour apercevoir cette contradiction jusque dans une conférence de Monsabré.i Mais enfin, la confession est-elle naturelle à l’homme, ou bien anti-naturelle ? Laquelle des deux affirmations est la vraie ? Ou serait-il possible qu’elles fussent vraies l’une et l’autre en leur fond, et que seule une formule outrée, comme celle que j’employais tout à l’heure à dessein, eût suffi à donner

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