RÉGIME ÉCONOMIQUE
Nous avions prévu dans notre livre, la transformation du commerce congolais, non pas du commerce avec les indigènes qui est toujours le même, et qui restera encore le même pendant bien des aimées parce que la mentahté actuelle d«s noirs le veut ainsi, mais la traaisformation du commerce européen au Congo. Ce derniei, par suite du régime nouveau, au heu de se trouver comme jadis entre les mains des organismes du gTand commerce, aurait passé (.le plus en phu entre celles des maisons de conm:iission qui
se seraient établies dans les centres : Ivinshasa, Coquilhatville^ Lusambo, Stanleyville.
Telles étaient nos prévisions. Que s'est-il réellement passé ? Quelques maisons de commission se sont en effet installées, dans ces centres, mais ce sont surtout de petits courtiers de toutes nationalités, belge et étrangère, principalement des étrangers, qui s'y sont établis.
C'est à celui qui offrira le plus liant prix, et souvent, certains lots de produits passent entre cinq et six mains différentes. C'est, en un mot, le régime de la spéculation pure, le règne des intermédiaires ; et quelques-uns d'entre eux, même des Belges, y ont fait des fortunes très rapides.
Ces courtiers et leurs agents sont à la recherche des produits africains qui sont achetés aux indigènes par une foule de petits trafiquants, pour la plupart étrangers, qui les leur revendent au plus haut prix possible.
Voici la liste des firmes établies à Kinshasa au 1^^ octobre 1920.
Courtiers : Morgado et Ferreira, British et Belgian Produce, Boks et Co, Block, Almeida Pinto, Tadini, De Pauew et Van- Camp, Oliveira, Gracis, Gillespie et sons, Goor, Mena Viera, Baré, O.^tcrrieth et C^, Duartc, Tzaaatos, Figuercido, Valkenaere, S. A. P. V., Arnold Cheny, Jacobs, Peter, Cosmas, Pici, Delmue Ld., Robson, soit 26 courtiers.
Détaillants : Factoreries ooagol aises, Coloniale belge, Costa Daiitas -et Valadas, Costa junior, K A. H. V., €. F. B. C, Valle et Cp, Hatton et Cookson, Baptista Viegas et C^.
Détaillants ayant factoreries à r intérieur : C. F, S. 0., Viegas filios, San Anna Pinto, Viana. et C», Valle et Valle, Viana A. B., Cordeiro, Carvalho, Coelo Madail, Poliak et C", Nogueira, Goniez Viana Sylva, Varella Fernaindez.
Entrepreneurs : Rodrigo, de Malingrau, Dolarosa, Eschenko^ Vandendaele, Bernasconi, Torella.
Sièges sociétés belges : Tnzia, Comfina, B. C. B., C. E. B., Alberta A. B. C, Omnium, Congo Trading, Syndicat d'études, Sacco, Belgimex, Citas.
Agences sociétés belges : C. C. B. Équatoriale.
Sièges sociétés étrangères : Spica, France Congo, Banque Ultramarine, Indische Handels, Promontorio, African Association, Vitta et Co, Olivant, H. C. B., Sedec, Fabre, Cinco, Syndicat colonial italien, Huileries de Copenhague, Boyton.
Comme on le voit, Kinshasa, comme tous nos centres, est une petite ville essentiellement cosmopolite.
Si la plupart de ces courtiers, si la majorité de ces petits traitants étaient des Belges, nous pourrions peut-être féliciter le Gouvernement colonial d'avoir su les attirer dans notre colonie par le régime économique qu'il a instauré, mais il n'en est maUieureusement pas ainsi.
Ce n'est pas la petite épargne belge qui travaille dans notre colonie. Non. C'est la petite épargne étrangère, représentée par un tas d'aventuriers, qui vient se gonfler chez nous et reporte chez elle les profits qu'elle en reth-e, au détriment des intérêts des populations congolaises et des Belges qui ont eu confiance dans l'avenir du Congo et placé leurs capitaux dans nos grandes sociétés commerciales congolaises.
Quant au nombre actuel des traitants étrangers, d'après les documents officiels qu'on a bien voulu nous communiquer tout récemment, il était dans le Haut-Congo, au 1" janvier 1920, à V exception du Katanga, de 623 traitants au lieu de 439 en 1917; ils se sont donc accrus de 184 unités en deux ans et demi, et possèdent 1,015 comptoii's.
Voyons comment quelques-uns de ces petits traitants se comportent chez nous.
Nous atth'ons l'attention de nos lecteurs sur les trois lettres qui suivent, dont deux nous ont été remises pendant notre séjour au Congo.
La première provient d'un agent commercial de la Compagnie du Kasaï, la seconde de la direction d'Afrique de la même société, la troisième d'un agent principal de la S. A. B.
Compagnie du Kasaï Lukombe, le 30 avril 1920.
« Monsieur le Directeur,
0 II est 7 heures du soii-; je reviens de tournée et vous écris à » la hâte, car ces quelques faits méritent d'être signalés.
» Jeudi dernier, le 22 avril 1920, les indigènes du village Mukulu » Makuku, étaient venus se plaindre chez moi de ce que le nommé » Mamadou Fall, Sénégalais, commerçant à Kindia, était dans » lem- village et voulait forcer les gens à travailler pour lui (noix )) palmistes) alors que ceux-ci s'y refusaient. Le surlendenu^ ' > . . le » 24 avril 1920, le nommé Fatald, engagé depuis un mois et au ser- » vice de la C. K. (1) depuis le l^r avril, vint se plaindre que le même » Mamadou Fall l'avait fait arrêter dans le village de N'Ganga, aidé )' de deux indigènes de la région, her une corde au cou et conduire )) dans un village voisin, N'Gunu, et là il a ordonné aux gens du » village de frapper Fataki ; les gens s'y sont refusés, à part trois » hommes qui l'ont giflé, ensuite il l'a fait coucher à terre et Mama- » dou lui-même lui a administré plus de vingt coups de chicotte )' en présence de tout le monde.
» Parti de Lukombe lunci matin, je me suis rendu à Mukulu » Makuku oii le chef et les gens m'ont dit que Mamadou Fall » lui-même, alors que le village était presque déserté, avait jeté » dans les cases de l'argent; à leur retour, les indigènes ont appris » par le chef d'où provenait cet argent et dans quel but il avait » été jeté. Ils m'ont ensuite montré une case que Mamadou FaU » avait fait transporter par ses gens et y avait installé un capita. )> Les indigènes m'ont déclaré qu'il avait enlevé cette case de l'en- )' droit où elle se trouvait précédemment, sans le consentement » de personne; alors comme je me trouvais là, ils ont appelé le dit » capita et lui ont remis à lui-même l'argent qu'ils avaient trouvé » dans leurs cases et ont prétendu rentrer en possession de la dite » case; le capita ayant enlevé ce qui se trouvait à l'intérieur, les )) indigènes l'ont culbutée et pour être certains que Mamadou ne » la reprenne encore, l'ont brûlée.
)) Le même jour je me suis rendu à N'Ganga et à N'Gungu où » les agissements de Mamadou Fall au sujet du capita de la C. K. » Fataki m'ont été confirmés par tous les indigènes; même plus, » le chef de N'Ganga, Kitambala, voulant intervenir- lorsqu'il a vu » Mamadou qui voulait amarrer Fataki, celui-là a répondu : « Je » ne m'occupe pas du blanc, moi-même je suis « Mundele » et
(1) Compagnie du Kasaï.
» j'arrange les gens comme il me plaît » et sur ce, est parti à X'Gune >) avec Fataki lié par le cou. C'est dans ce village que Mamadou » a donné plus de vingt coups de chicotte à Fataki et l'a fait gifler » par trois hommes. Au moment où j'étais là (mardi 27 avril 1920), » vers midi, et que tous ces faits m'étaient confirmés par tout le » monde, Mamadou Fall soudain a fait irruption, les yeux hagards, » tenant à la main un coutelas et la manœuvrant en disant qu'il » me ferait disparaître; il a ordonné à tous les indigènes de se » retirer, disant quïl allait se passer quelque chose (aucun indi- » gène ne s'est retiré), un de ses hommes qui le suivait était porteur » d'un fusil à piston; il s'en est emparé et le fusil d'une main et le )' coutelas de l'autre, se démenait comme un forcené; j'ai voulu » lui demander pourquoi il avait amarré un capita de la C. K. et )) l'avait frappé; il a répondu en hurlant qu'il l'avait fait parce » qu'il était à même de le faire aussi bien que Boula-Matari ».
)) Un jour plus tard je suis parti vers la région des Bamputus » et ayant passé plusieurs villages sans savoir pour quel motif je ne » parvenais pas à me faire exhiber les pointes d'ivoire alors que la » C. K. est à même de payer le prix, enfin ayant insisté et demandé, » je suis parvenu à découvrir que presque toutes les grosses pointes » que les Sénégalais de Kinfia ont eues jusqu'à présent ont été » acquises EN ÉCHANGE D'ESCLAVES. Il y a un indigène à Sala » qui se nomme M'pika, qui a renseigné à Mamadou Fall la pré- » sence dans certains villages de pointes d'ivoh'e en lui disant que » l'on ne pourrait les obtenir que contre des ESCLAVES. Mamadou » a envoyé au dit M'pika une touque de 50 litres de djimlnis cauris » (petits coquillages), avec mission de lui acheter des ESCLAVES. » Celui-ci s'est rendu au village de N'Tundu près de Sala, a acheté » deux ESCLAVES avec lesquels il s'est procuré pour le compte du » Sénégalais une pointe d'ivoire au village de Ganga près Sala.
>> Un autre jour il aurait acheté deux autres esclaves avec » lesquels il s'est procuré une pointe au village de Kimpanga » (même région).
» Il faut croh'e que ces faits sont habituels de ces trafiquants, » car au village de Kinema (même région) le chef et ses sujets me » racontent que dernièrement le Sénégalais Abdul Kahn était là y> et le chef d'un village voisin, Kinka, est venu lui annoncer la pré- » sence d'une pointe dans un autre village, nuiis, dit-il, elle est assez » grosse et on ne la céderait pas pour moins de deux ESCLAVES. » Immédiatement le dit Abdul Kahn a offert l'argent pour acheter » les ESCLAVES en question, mais le chef s'y étant refusé, le Séné- » galais est parti; peut-être aura-t-il trouvé l'homme qu'il lui » fallait pour faire ce commerce.
» Un autre fait qui m'est signalé (mais je dois me le faire
« confirmer) : Un autre Sénégalais, toujours de Kindia, Mamadou » Fall, aurait, il y a environ deux mois, acheté un esclave à Motelé, » une journée de marche de Lukombe (rive droite), et un peu plus )) tard le père de cet esclave, non content du payement qu'il avait » reçu pour cette marchandise humaine,voulait recevoir F ESCLAVE » en retour, mais comme il n'était plus en sa possession, qu'il « avait été échangé contre de l'ivoire, le père a manifesté l'inten- » tion de venir raconter la chose au blanc de Lukombe; alors » Mamadou Fall aurait été, accompagné d'un de ses hommes, » arrêter l'homme et lui aurait payé un surplus pour que la chose » ne s'ébruite pas.
» Il me semble que ce sont des faits assez graves pour être » signalés. » Le Gérant,
{S.) N. Lebrun.
La seconde est plus récente. Elle date du 22 octobre 1920. Elle émane d'un extrait du rapport de la direction d'Afrique de la Compagnie du Kasaï, qui s'exprime comme suit :
Compagnie du Kasaï Dima, le 22 octobre 1920.
Extrait du rapport succinct.
« J'ai attiré l'attention de M. le commissaire de district du » Kwango sur les agissements répréhensibles de la plupart des » petits trafiquants noirs « non indigènes » dont les méfaits à » l'égard des natifs, provoquent une entrave au hbre exercice de » notre commerce dans l'Inzia.
)) Le Sénégalais Betognon (commandité par la Compagnie du )) Congo belge), QUI AVAIT USÉ DE REPRÉSAILLES à' l'égard » du chef Manie, parce que celui-ci avait favorisé l'installation de » notre poste de Tambo, VIENT D'ÊTRE TUÉ à Kina près de » Kapaï (1).
» D'autre part, M. Cantigniaux a été attaqué à Mulungu et à » Kimbinga, dans la région de Tawamba.
» Le commissaire de district a prié l'administrateur du terri- » toire de la Lulmla de se rendre sur place.
(1) Il ne nous étonnerait pas du tout, que les révoltes actuelles de la Monboyo et du Ka-aï, aient été provoquées par les agissements des petits traitants — ou par l'impôt de capitation.
11 mai 1920.
Monsieur le Directeur de h S. A. B. pour le commerce du Haut-Congo, Bussira.
« Monsieur le Directeur, » Objet : Inspection de la Taliuapa.
Factorerie de Mondombe.
» Tous les achats de produits se font aux différents marchés
» organisés par M. l'administrateur territorial. Il n'est plus ques-
» tion d'acheter soit à la factorerie, soit dans les villages indigènes.
» Je suis arrivé à Modombe le lendemain de la fin du marché
» et j'ai le regret de vous fau-e savoir que notre gérant n'a pu
» acheter un kilo de copal. On a payé des prix fantastiques. Quel-
» ques exemples : LES COMMERÇANTS NOIRS ont payé de 40 à
» 50 centimes le kilo. M. l^'ontaine, Européen, encore davantage et
» cela se comprend : M. Barratte, courtier, est monté à bord de la
» Ville d'Anvers, il a acheté au nommé Papuila, COMMERÇANT
» NOÎR, 13 tonnes de copal à raison de 1,000 francs la tonne, payés
» au beach et embarqués directement à bord Ville d'Anvers. M. Fon-
» taine, pour parfaire un contrat qu'il avait passé avec un courtier
» de Coquilhatville, outre ce qu'il avait acheté au marché, a
» racheté au nonmié Américano, 10 tonnes de copal à 1,200 francs
» la tonne. Quant à l'ivoire, le m.ême a payé une pointe de 18 kilos
» et demi 1,400 francs. Vous comprenez que, dans ces conditions,
» notre gérant a dû se retirer.
» Aujourd'hui la situation s'est beaucoup améhorée. Je vous
» écris de Yango (près de Yalusako) où je viens d'assister au
)> marché. Environ 50 tonnes de copal ont été mises en vente et
» les blancs s'étaient mis d'accord pour payer le même prix et
» pour partager la totahté des achats. LES COMMERÇANTS NOIRS
» ne faisaient pas partie de V accord. Ce sont les commerçants blancs
» qui ont presque tout acheté, puisqu'au partage ils étaient cinq,
» chacun a eu 8,500 kilos, notre gérant comme les autres, il n'avait
)) cependant acheté que 750 Idlos. Le prix d'achat de ce copal est
» de 37 cent, le kilo, c'est moi-même qui ai fait les comptes. J'ai
» fait l'évacuation de ces produits avec le steamer, les autres
» emploient à cette besogne baleinières et pirogues et pagayeurs
» indigènes; dans ce cas, le copal revient bien à 50 cent.
» Le 16 il y a un marché à Okoka. Là c'est notre gérant qui
» achètera la grosse partie, étant connu et bien vu dans la région,
)) il devra naturellement également partager avec les autres, si
» l'accord existe encore. Les marchés sont établis comme suit :
» le 5 de chaque mois à Yangole, le 15 à Okaka, le 25 à Mon- » doinbe, et autant que faire se peut, l'agent principal devrait » y assister.
» Wenia. Boende.
» Rien de particulier à signaler. » L'Agent principal,