LATAKIEH
ribles qui nous soumettent à un exercice d'escarpolette dont tout le monde ne s'accommode pas. Les barques , accourues pour nous amener à terre, exécutent autour de nous des danses insensées. Tantôt, au sommet d'une vague, elles montent aussi haut que le pont du navire, tantôt elles s'enfoncent avec elle, comme dans un mobile et insondable abîme. Aussi, malgré tout notre désir de visiter Latakieh, faut- il se contenter d'en admirer à distance le site, d'ailleurs fort séduisant. Le capitaine nous dit que tenter d'aller à terre serait une folie. Cependant le vice- consul est venu saluer M. Imbert. Je me contente de causer avec lui de l'état des populations au milieu desquelles il vit, et quelque peu aussi des ruines de l'ancienne Laodicée maritime. Ce pays demande à grands cris le protectorat effectif de la France, tel qu'il se pratique en Tunisie. Je crois que ce serait désirable pour la prospérité du pays; mais est-ce possible? serait-ce prudent? En tout cas, nos écoles françaises préparent le terrain. Les Ansaryehs, population à part comme religion et comme mœurs, aiment notre drapeau. Ils sont laborieux et bons soldats. Un jour ou l'autre les peuples d'Occident renverseront d'un coup de pied les droits fort compromis du sultan sur des pays qu'il épuise et ne protège pas. Comment chaque puissance européenne prendra- 1- elle sa part de terre, je ne dis pas à posséder, mais à civiliser? Je l'ignore. Aux voix, c'est la France qui aurait à peu près tout. L'homme de l'Orient sait par expérience que l'An-
PORT DE SELEUC1E 21
gleterre arrive toujours pour prendre et la France pour apporter.
Au point de vue des ruines, les voyageurs visitent un tétrapylum, ou arc triomphal à quatre ouvertures, élevé par Auguste, si on en croit Malala, et dont le pareil se trouvait à Antioche. Il mesurait seize mètres sur chaque face et était surmonté d'une coupole dont la première assise est ornée de boucliers, de cuirasses et de casques sculptés. Quelques colonnes, avec leur entablement, marquent un peu plus loin la place d'un ancien temple. Tout cela a résisté aux formidables tremblements de terre qui ont tant de fois bouleversé la ville et semé çà et là tant de colonnes brisées. Parmi les tombeaux, on en montre un, fort vaste, qui aurait une importance considérable pour nous, s'il était authentique. C'est celui de sainte Thècle , cette vierge célèbre dont la légende ne s'est tant préoccupée que parce qu'elle joua un rôle important dans l'Église primitive. Disciple de Paul et douée d'une intelligence et d'une énergie peu communes, elle dut aider l'Apôtre dans quelques-unes de ses missions. La condamnation par le pape Gélase des actes de Paul et de Thècle n'enlèvent pas à cette illustre chrétienne les mérites que les premiers Pères de l'Église lui ont authentiquement attribués. Mais son tombeau fut à Séleucie-Trachée, aujourd'hui Selefkeh , sur les bords de la mer de Gilicie. Peutêtre est-ce un souvenir de la vie et non de la mort de Thècle qui se rattache à l'hypogée de Mâr- Touklèh. Ce serait à voir de plus près. Nous avons
22 PORT DE SÉLEUGIE
dit que toute la côte syrienne fut évangélisée par la première génération apostolique. Laodicée était une de ses villes les plus importantes , et peut-être la plus peuplée de Juifs. Pour faire mieux accepter ses nationaux , Hérode le Grand y avait édifié un bel aqueduc dont nous aurions été heureux de voir les ruines1.
Des massifs de verdure encadrent agréablement la ville, appuyée sur la colline qui l'abrite vers l'Orient, et où nous distinguons une belle mosquée avec son minaret. La plaine est très fertile. Jadis on y cultivait la vigne avec succès. Aujourd'hui c'est à la culture du tabac que l'on s'est adonné, et l'excellente qualité de celui-ci y fait oublier la réputation du vin d'autrefois.
Vers onze heures nous passons en vue de Séleucie, l'antique port d'Antioche. La mer s'est calmée. Sous le ciel pur, le Gasius dresse son sommet dénudé. Ammien raconte que le paganisme y offrit à Jupiter, par la main de Julien l'Apostat, un de ses derniers sacrifices. Plus au nord le Coryphée, dernière ramification de l'Amanus, abaisse ses flancs rocheux, qui servirent jadis de nécropole à la ville de Séleucus. Entre les deux montagnes coule l'Oronte, venant d'Antioche, mais la route qui traverse la partie inférieure du Coryphée a toujours été le chemin le plus direct qui reliait ces deux villes. C'est par ce chemin que descendirent Paul et Barnabe, allant officiellement prêcher
1 Josèphe, B. J., i, 21, 11.
PORT DE SELEUCIE 23
FÉvangile hors de la Terre Sainte. C'est du port ensablé au fond de cette anse, près de Souedyeh, l'ancienne Séleucie, qu'ils partirent, la foi et l'enthousiasme au cœur, prêts à semer partout ce feu apporté par Jésus au monde, et qui devait se transformer en un si vaste et si salutaire incendie. A ces hommes apostoliques, les préoccupations personnelles, les soucis de la vie physique, les agitations extérieures, la politique, les guerres, la paix, les puissances de la terre n'étaient rien , et sous le souffle de l'Esprit ils faisaient beaucoup. Leur religion ne s'occupait que des âmes et ne voulait voir rien en dehors du monde supérieur où elle établissait son action et préparait son triomphe. Là était peut-être le secret de son action rapide et irrésistible. Je regarde tristement ces flots qui portèrent ces grands prédicateurs, et je rapproche notre impuissance d'aujourd'hui de la puissante activité d'autrefois. Mon Dieu, plus aucun souffle de vous ne passera- 1- il donc sur nos âmes, sur nos prêtres, sur l'Église, pour y ramener l'antique sève évangélique? Les siècles ne se ressemblent pas, les conditions de vie ne sont pas les mêmes, les relations sociales ont été absolument transformées; mais le véritable esprit chrétien peut -il être différent de celui de l'Évangile, qui fut l'arme unique des apôtres de Jésus- Christ? Une misérable felouque, comme celle que je vois flotter sur la côte, les emporta vers Chypre, et l'œuvre de la transformation morale du monde romain commença. Contrastes singuliers dans l'histoire et étrange
24 D'ALEXANDRETTE A BEYLAN
équilibre des lois de compensation! d'ici étaient partis jusqu'alors et devaient partir plus d'une fois encore, allant de l'Oronte au Tibre, ces semeurs de corruption qui excitaient la verve indignée de Juvénal :
Jampridem Syrus in Tiberim defluxit Orontes.
Alors c'était le vaisseau de salut qui avait mis à la voile. Qui pourrait dire si, dans les nombreux voyages qu'il entreprit , Paul quittant ce rivage ne se trouva jamais mêlé à l'infâme cargaison des louves mitrées qui portaient à Rome et ailleurs l'immoralité dont parle le satirique romain i ?
Nous tournons le capEl-Khanzir (la Tête de porc), et nous voilà dans le golfe d'Alexandrette ou d'Issus. La mer n'a plus une seule vague. A trois heures nous débarquons à Alexandrette, où le consul français, M. Garrelli, a eu la bonté de nous faire préparer une voiture pour arriver ce soir à Beylan et demain avant midi à Antioche. La voiture est un vieux coupé fabriqué jadis à Lyon, et qui, je ne sais par quelle série d'aventures, est venu échouer sur la côte de Syrie. Le zaptié, qui nous protège, le cocher qui nous conduit et les trois chevaux qui nous emportent sont ce qu'il y a de plus turc au monde. Nous observons au consul que nous sommes incapables de nous faire entendre de ces gens -là et de quiconque leur ressemble. Il
1 Juvénal, Sat. ni, 62 et suiv.