GAR-BI
nous donne pour Beylan le nom d'un interprète, et nous partons à peu près rassurés. Le voyage doit durer à peine trois jours. Nos bagages se réduisent à notre gibecière, le bréviaire, le guide, la lunette et un vif désir d'étudier les ruines d'Antioche.
En deux heures, par la belle route d'Alep, nous sommes à Beylan. Le soleil se couche. Trouveronsnous un gîte pour en faire autant? La foule, empressée derrière notre voiture, donne à notre entrée dans la ville un aspect de triomphe. C'est bien, mais les triomphateurs ne savent pas dire un mot à ceux qui les escortent. Cependant il faut demander un hôtel, un souper et un lit. Nos signes n'ont d'autre résultat que de réjouir visiblement l'assistance, et notre mimique, si éloquente soit-elle, demeure parfaitement incomprise. A trois, nous reconstituons enfin le nom que le consul nous a donné comme moyen de salut au moment du départ, et nous jetons à la foule le nom fatidique de Gar-bî. Il n'eut vraiment pas plus de chance que nous celui qui , dans le conte arabe , disait : ce Sésame , ouvre-toi! » La foule s'ouvrit et en criant : « Garbî! Gar-bî! » elle nous présenta un bancroche en haillons. C'était l'interprète tant désiré. Gar-bî sait, en effet, une douzaine de mots français et autant d'italien. En outre, il en a un dans cette dernière langue, ou dans les deux réunies, qui supplée à tous les autres. Son exclamation favorite est : (( Buon! buon! » et il en abuse visiblement. Nous lui demandons où est l'hôtel de Beylan. Il paraît que c'est le taudis devant lequel nous
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sommes arrêtés. Nul de nous ne l'avait soupçonné. Que Ton se représente le bouge le plus infect, non pavé, sans autre mobilier qu'une cruche d'eau, trois chaises et une large planche fixée dans le mur en guise de divan : voilà l'hôtel ou plutôt le café de Beylan. Nous observons à Gar-bî que ce n'est pas convenable, et qu'il doit y avoir mieux dans une ville de quatre mille âmes. Il déclare que c'est là un excellent hôtel, une perfection et presque un idéal dans l'espèce : « Buon! Bnon! autre, yok! » dit -il énergiquement, avec un signe négatif qui nous enlève tout espoir. Donc coucher dans ce réduit ou dehors, telle est l'alternative. Mais le souper? Il n'y en a pas.
C'est par ici qu'Alexandre, cherchant l'armée de Darius, s'aperçut qu'il l'avait manquée, et se détermina à revenir sur ses pas pour lui livrer bataille à Issus. Je doute fort que le conquérant macédonien ait eu alors plus de préoccupations que nous en si piètre occurrence. Cependant ce qu'il y avait d'imprévu et d'embarrassant dans notre affaire excitait un peu mon amour- propre et beaucoup notre hilarité. Sans perdre un moment, je me transforme en fourrier et, s'il y a lieu, en Vatel. ce Allons, mon brave Gar-bî, en avant et aux provisions! » Cette résolution généreuse paraît rassurer mes deux compagnons, qui, sans plus de façon, s'installent au cabaret, ouvrent leur bréviaire et attendent, en sanctifiant ainsi un lieu si profane, la manne que je ne puis manquer de leur apporter
Un quartier d'agneau, pendu à un magasin et
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que j'ai aperçu en arrivant, est vite acheté. Malheureusement on lui aplatit les os avec un caillou dégoûtant ramassé sur la route, et une foule de spectateurs, malgré mes objurgations, s'empresse de le bourrer d'ail en se servant des doigts faute de lardoire. Gar-bî me rassure en criant : « Buon! buon! » Pour lui c'est plus que parfait. Il triomphe, et surtout il espère. Au reste, je me dis que le feu purifiera tout. Le feu, c'est la fournaise d'un boulanger. Sans plat, et après lui avoir ménagé une place au milieu des cendres, le tendre agneau est mis au feu. On le retirera sans doute carbonisé. Le plus sûr dès lors et le plus propre sera d'acheter des œufs.
Encore si le pain était acceptable. Le mitron chez qui nous sommes en fabrique sous nos yeux, mais de quelle façon ! C'est de la farine détrempée qu'il passe par le four quelques minutes et qu'il livre toute chaude à la clientèle. Manger de cette étrange galette , peu cuite et toute chaude , serait certainement nous mettre à mal pour cette nuit. Gar-bî juge que ce serait se mettre à bien s'il en mangeait lui-même, et, malgré mes protestations, il élargit sa chemise en guise de sac à provisions , et y engouffre une douzaine de ces chers petits pains qu'il presse sur son cœur : « Buon! buon! » dit -il avec une joie délirante. Évidemment le coquin prépare son souper et non pas le nôtre. « Des œufs! lui dis-je, des œufs! » Et tandis qu'il me livre à un compère pour ce nouvel achat, lui se charge de garder la viande, tout en couvant d'un
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œil de convoitise la galette brûlante qui, en contact avec sa peau, lui donne de violentes suffocations. Enfin j'ai des œufs, de la galette marine, une salade, des citrons et de l'huile; c'est plus que je n'espérais. Triomphant j'arrive à l'hôtel Saïd; c'est le nom de notre mémorable gîte, à en juger par une inscription française crayonnée au-dessus du divan par quelque voyageur aussi [dépaysé que nous.
J'étais parti depuis une heure, la nuit était noire, mes deux amis commençaient, paraît-il, à se préoccuper de leur fourrier, et poursuivaient leur bréviaire. Moi, je me préoccupe de Gar-bî, qui n'a pas encore paru, et, soupçonnant l'affreuse réalité, je vole au four, où le misérable était en train de soigner notre rôti en mangeant la bonne viande et nous réservant très poliment les os et les peaux. Une correction en forme était urgente; il l'eut malgré ses cris de : « Buon! buon! » faits pour désarmer tout autre bras que celui du cuisinier à qui un chien enlève le meilleur plat du festin. Mon criminel est dès lors condamné à marcher devant moi , portant piteusement dans ses mains les restes de son méfait. Peut-être sous ces peaux flottantes et autour de ces os dénudés aura-t-il encore laissé quelque chose pour mes amis. Mais voici que sur la route Gar-bî a hélé son fils. Est-ce pour le rendre témoin ou complice de son crime? Hélas! tandis que l'on m'offre une troisième sorte de pain, aussi détestable que les deux autres, mon scélérat a encore disparu. C'est derrière moi qu'il se cache
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pour achever, avec son jeune gars, l'exécution du rôti. Il paraît que certaines tentations sont irrésistibles. Que faire? Me passer de Gar-bî? Mais c'est l'interprète, et sans lui qu'allons -nous devenir? Nous mangerons des œufs et un potage à l'ail que je prépare dans une immense marmite dont le couvercle va devenir notre soupière. C'est avec des cuillers à café qu'il nous faut puiser dans l'inépuisable gamelle , y cherchant , tour à tour et au petit bonheur, quelques fragments de galette détrempée dans la liaison à l'œuf qui est mon incontestable triomphe.
Il va sans dire que les spectateurs et, disons -le à notre éloge , les admirateurs ne nous font point défaut. Nous sommes en Orient et dans un café. En nous trouvant ainsi installés devant une marmite, avec trois verres, une gargoulette et une table boiteuse, seuls ustensiles recueillis ou empruntés chez les voisins, dans un milieu si absolument turc, en face du coquin Gar-bî et d'une foule qui doit être à son niveau, aux prises avec un dîner de ma façon, un besoin irrésistible de rire s'empare de nous, et rien n'a été plus gai que le reste de cette soirée aux Portes de Syrie, Pijlœ Syrix, ce passage célèbre où jadis les grands capitaines, suivis de leurs armées, prenaient leurs sanguinaires et suprêmes résolutions. A dix heures nous avons poliment congédié les spectateurs en les conduisant par le bras jusqu'à la porte, attendu qu'ils ne voulaient pas nous comprendre autrement. Ayant mis nos revolvers à côté de nous , nous dormons