‹ Notre voyage aux pays bibliques (volume 2)Chapitre 16 sur 216 · LE CHEMIN D'ANTIOCHE · texte numérisé non relu

LE CHEMIN D'ANTIOCHE

au bruit du tonnerre qui n'a pas cessé de remuer les échos de la montagne toute cette nuit.

Antioche, 13 avril.

C'est seulement à six heures du matin qu'il a été possible de quitter Beylan. Quelle folie de nous avoir laissé prendre une voiture pour aller là où il n'y a pas de route! A peine étions-nous au bas du col, que, tournant à droite, nous sommes allés à travers champs dans la direction d' Antioche. Pierres, fondrières, buissons, torrents, rien ne manque à la plaine déserte qu'il faut traverser six heures durant. De pont sur les cours d'eau, il n'en existe pas , et s'il s'en trouve un , vous pouvez être sûr que par aucun de ses côtés il ne se relie à la terre ferme. L'arche, isolée au milieu des eaux, prouve un bon mouvement qui est demeuré à l'état d'intention. Il faut alors grimper sur les épaules de notre Turc et traverser ainsi le torrent, car la voiture aura assez de peine à passer vide, les deux rives étant d'ordinaire à pic et la vase très profonde. Plus d'une fois même il nous faut faire le sauvetage du coche , et alors ce n'est pas assez du zaptié, des cavaliers qui passent, des Gircassiens qui sont dans les champs, des cordes que l'on ajuste pour repêcher le véhicule. Pendant cet

exercice imprévu , nos chevaux paissent dans les blés du voisinage.

Au reste, pas de souvenirs importants sur la route. A notre droite, deux châteaux en ruine, datant des croisades; à notre gauche, deux tumuli non fouillés, avec des vaches et des brebis qui paissent sur les trésors dont ils sont dépositaires et un khan à peu près détruit, c'est tout ce que nous avons remarqué pendant les trois premières heures de marche. Cependant nous laissons bientôt à gauche, miroitant dans le lointain, le lac d'Antioche ou mer Blanche, Ak Deniz, comme dit notre Turc, et les sinuosités du Mêlas qui en sort pour aller se jeter dans l'Oronte, à quelques kilomètres d'Antioche, Une heure encore de marche, et devant nous, mais dans le lointain , entre l'Amanus au nord et le Casius au midi, dans un splendide vallon traversé de l'est à l'ouest par l'Oronte, fertile comme les terres d'alluvion et rafraîchi par les courants qui s'établissent dans ces gorges larges et profondes , sous un ciel de saphir, sur un fond de montagnes sombres et couronnées de fortifications, se dressent les minarets d'Antioche, tandis qu'à travers les arbres on entrevoit ses blanches maisons. Le voyageur retrouve souvent en Asie, et même en Grèce, où l'on plaçait les villes au pied des hautes montagnes, quelque chose d'analogue à l'effet grandiose que j'admire ici; mais je doute que nulle part le tableau soit plus gracieux et plus séduisant. Il y a dans ce contraste de la grande montagne abritant et protégeant la petite ville , l'œuvre de la nature

dans sa sauvage majesté et l'œuvre de l'homme dans sa beauté un peu coquette, quelque chose qui saisit fortement l'âme et la met en admiration.

Aussitôt nous nous déterminons à achever la route à pied, pour mieux jouir du splendide paysage. Du reste n'est-ce pas à pied que tant de fois les apôtres arrivèrent à Antioche? Les moyens de locomotion, dans l'intérieur des terres, étaient rares alors comme aujourd'hui, et ni le cheval, ni les chars, ni la litière n'étaient pour les pauvres gens. Imitons-les au moins en terminant notre étape. Certainement Paul venant de Tarse, et Barnabe, qui était allé l'y chercher, sont passés par cette voie romaine dont nous suivons la trace. Le pont par lequel nous entrons dans la ville est le même qui existait en ce temps -là.

C'est chez les PP. Capucins que nous recevons l'hospitalité. Le personnel du couvent se compose d'un religieux et d'un frère cuisinier. Ils ont pour auxiliaires un instituteur maronite et un petit serviteur, le jeune Cachir, qui parle turc et va enfin nous servir d'interprète. Le bon P. Modeste, un Piémontais à l'âme ardente et au caractère très ouvert, se trouve ici fort malheureux. Il ne sait pas un mot d'arabe, encore moins de turc, en sorte qu'il lui faut diriger un troupeau dont il n'entend pas la langue. C'est pourtant un homme apostolique. On l'a transporté de Trébizonde à Antioche, sans prévoir que, s'il savait là-bas prêcher en grec, ce n'est pas une raison pour qu'il puisse prêcher en arabe ici. Le don des langues n'ayant peut-être

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jamais été le don de, parler dans tous les idiomes, et en tout cas ne paraissant plus entrer dans le plan providentiel du christianisme moderne, il s'ensuit que le P. Modeste, quoique d'un très heureux tempérament, se morfond ici. Les Carmes d'Alexandrette lui ont envoyé le P. Ambrogio, pour entendre les confessions pascales. La ville où fut créé et donné le nom de chrétien, et qui devint le premier centre de l'Église affranchie du judaïsme, ne compte guère que cent dix catholiques grecs ou latins, et en tout trois cents chrétiens sur une population de vingt mille âmes.

Avec un empressement fraternel, le P. Modeste met à notre disposition ce qu'il possède. Les célèbres anguilles de l'Oronte, accommodées de diverses façons , font le premier le second et le dernier plat. Nous avons du pain convenable et de braves gens qui nous accueillent, c'est l'essentiel. Malheureusement, et c'est là le sort de ceux qui voyagent en Orient, nous ne trouvons pas nos hôtes au niveau du culte enthousiaste que nous professons pour les vieilles ruines. A toutes nos questions ils font la même réponse : « E niente da vedere! Nos pauvres Messieurs, vous n'avez rien à voir ici! — Comment! rien? Pas une ruine? Une pierre? — Niente, niente! — Nous savons par cœur notre Mùller Antiquitates Antiochense. — Niente! niente! » Et sur ce glacial encouragement nous demandons quand même à sortir et, sinon à voir, du moins à chercher.

Eh bien, « E niente! » C'est vrai et c'est faux.

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