MUSÉE
Un peu tard , on s'est préoccupé de créer un musée à l'Acropole même. Entrons -y, en achevant de contourner les murs de Thémistocle vers le levant. Une architrave couchée à terre, non loin de l'autel de Minerve, au levant du Parthénon, a appartenu, comme le prouve l'inscription qu'elle porte, à un temple circulaire d'Auguste et de Rome. Le musée de l'Acropole n'est encore qu'une collection de fragments peu ou point classés. Quelques beaux torses mutilés , un hermès portant un veau, des stèles avec banquets funéraires, quelques inscriptions, des statuettes votives, des dieux de toute sorte, peut-être un fragment de sculpture dû à la main de Socrate encore jeune et représentant le groupe des trois Grâces, les fragments de la balustrade du temple de la Victoire sans ailes, avec une série de Victoires dans les attitudes les plus variées, en particulier celle qui délie ses sandales, des Minerves de toute sorte dont l'une, Pallas- Athènè, remonte peut-être au vie siècle avant J.-C, un superbe fragment de la frise orientale du Parthénon, et quelques-uns moins importants des trois autres côtés, commencent à constituer une intéressante galerie. Il n'est que temps pour la science de recueillir ainsi et de conserver ce que la barbarie a impitoyablement saccagé et dispersé.
Enfin nous voici devant ce Parthénon que nous contournons depuis hier sans oser presque le regarder, tant nous tenions à nous ménager vive et entière l'impression que nous éprouvons en ce moment. Qu'il est beau dans sa lamentable
ruine! et comme nous sommes mieux disposés à l'admirer en silence qu'à l'analyser! Il y a plus de vingt -trois siècles qu'Ictinus et Callicratès le bâtirent. L'hécatompédon de Pisistrate, auquel il succédait, détermina les architectes à lui donner une largeur de cent pieds. Sa profondeur fut de deux cent vingt. Entouré par un péristyle de huit colonnes sur les façades, ce qui était une innovation, et de dix -sept sur les côtés, l'édifice sacré consistait en un vaste rectangle divisé en deux salles d'inégale grandeur. La plus importante, s'ouvrant à l'orient, n'était autre que le sanctuaire de Minerve. La plus petite, vers l'occident, était l'Opisthodomos ou la maison du trésor public. L'entrée de l'une et de l'autre était précédée d'un portique de six colonnes parallèles à celles des deux façades. Tout cela avait été combiné avec cette simplicité, cette harmonie, cette puissance de lignes qui caractérisent invariablement l'œuvre du génie.
Phidias, à la tête d'un groupe d'artistes dont les uns étaient ses élèves et les autres ses rivaux, se chargea d'orner l'édifice. Les frontons furent les deux pièces capitales où son imagination et son ciseau s'exercèrent à créer des merveilles. Il surmonta l'un et l'autre d'un immense fleuron d'acanthe au milieu et de statues, espèces de griffons ailés à chacun des angles. Il remplit les tympans par d'immenses scènes mythologiques. Dans celui qui regardait l'orient, il représenta la naissance de Minerve. Agoracrite, son élève favori,
l'aida largement à exécuter ce travail. Dans celui qui était en face des Propylées , il retraça le triomphe de Minerve sur Neptune au sujet de l'Attique. Alcamène fut son principal collaborateur.
Les colonnes du péristyle , posées sur trois degrés et hautes de plus de dix- sept mètres , soutenaient un entablement dont la frise était partagée en triglyphes et en métopes, ceux-là peints en bleu et celles-ci en rouge. Sur les quatre-vingt-douze métopes étaient reproduites en bas -reliefs des scènes rappelant la guerre des Amazones, les combats des Géants et des Centaures, et la ruine de Troie. Sous le péristyle, contournant des quatre côtés le mur extérieur de la cella, une autre frise complètement sculptée représentait la fête des Panathénées avec les dieux, le cortège sacré, les courses de chars et les cérémonies diverses qui la constituaient. L'Opisthodomos renfermait en outre du trésor public, le trône d'argent de Xercès et les ornements du temple.
Dans le temple même était la fameuse statue de Minerve, où le génie de Phidias avait essayé de dire son dernier mot. Elle était d'or et d'ivoire, Du milieu de son casque, dont des griffons soutenaient les côtés, s'élevait une sorte de sphinx. La déesse, debout, était revêtue d'une longue robe tombant jusque sur ses pieds. Sa poitrine était couverte par une tête de Méduse en ivoire. D'une main elle tenait une Victoire de grandeur naturelle, et de l'autre elle s'appuyait sur une pique au bas de laquelle étaient un serpent, emblème d'Érecthée,
et le bouclier de la déesse. La statue mesurait douze mètres de haut. Il avait fallu plus de six millions pour couvrir d'or et d'ivoire le superbe colosse. C'était le pendant du fameux Jupiter d'Olympie. Elle subsista jusqu'au temps de Justinien.
L'idée qu'on eut peu après de transformer en église chrétienne le Parthénon aurait été bonne, si on s'était fait une loi de conserver intact l'édifice, aussi bien qu'on réussissait à maintenir sa dénomination primitive en le consacrant à la Vierge (Parthenè). Malheureusement on se crut obligé de l'orienter et de lui donner une abside. Pour cela on démolit en partie le pronaos et le fronton oriental. On ouvrit aussi trois portes dans le mur qui séparait le Parthénon proprement dit de l'Opisthodomos, et l'entrée principale fut à l'occident. Il n'est pas sûr qu'on ait touché à autre chose. Plus tard les Turcs, maîtres de la ville, changèrent l'église en mosquée et l'ornèrent d'un affreux minaret dont on voit encore la trace à l'angle sud -ouest de l'Opisthodomos. A la fin du xvne siècle, on y avait établi un dépôt de poudre. Pendant que les Vénitiens assiégeaient la ville, une bombe y mit le feu, et, dans l'explosion, l'incomparable édifice fut coupé en deux. Huit colonnes au nord et six au sud furent renversées avec leur entablement. Le doge Morosini, poursuivant l'œuvre dévastatrice, fit enlever les chevaux du char de Minerve par des ouvriers inexpérimentés qui laissèrent tomber l'admirable groupe.
Il se brisa sans profit pour personne. Enfin, il y a plus d'un demi -siècle, lord Elgin, aux yeux de l'Europe indignée, continua ce vandalisme, mais avec plus d'intelligence et de précaution. Si l'on veut admirer les chefs-d'œuvre de la sculpture grecque, c'est désormais à Londres qu'il faut aller.
Avec la religieuse attention que méritent de si glorieux débris , nous cherchons à reconnaître les détails qui subsistent au fronton oriental. Le soleil y sort de l'Océan, tandis que la lune fuit devant lui. C'était le moment du jour où l'on pensait que Minerve était née. A peine si deux chevaux du quadrige du soleil et deux de celui de la lune sont reconnaissables. Les quatre autres se trouvent à Londres, ainsi que Thésée assis, Cérès, Proserpine et les trois Parques. Du fronton occidental il ne reste que deux figures, Esculape et la Santé, ou Cécrops et une de ses filles. Toute la façade a été indignement mutilée par l'artillerie vénitienne.
Des quatre-vingt-douze métopes, quatorze sur chaque façade et trente -deux sur chaque côté, trente -sept sont encore en place, mais tellement maltraitées , qu'il est difficile de se rendre compte des sujets qui s'y trouvaient représentés. Ainsi sur les douze de la façade orientale, qui est la mieux conservée, puisqu'il n'en manque que deux, on peut, avec quelque bonne volonté, voir des chevaux et des hommes. Aux quatorze de la façade occidentale, qui est complète, nous ne distinguons absolument rien. Autrement protégée a été, sous
le péristyle, la frise qui correspond à cette façade. De jeunes Athéniens s'y préparent à la cavalcade des Panathénées. Les uns brident leurs chevaux ou les caressent; d'autres vont déjà en avant sur leurs fières montures. Un groupe rappelle les deux chefs- d'œuvres qui sont à Rome, sur la place de Monte-Cavallo, et que l'on attribue aussi à Phidias. Sur les autres côtés il ne reste à peu près rien 1 :
Properante ruina
Summa cadunt.
Et je m'assieds tout pensif parmi ces marbres brièés, cherchant à reposer dans l'horizon plein de lumière mes yeux attristés par ces irréparables ruines. Ils se reportent invinciblement sur ce qui m'entoure, comme si, jusque dans son suprême désastre, la beauté gardait l'étrange privilège de nous fasciner par cet éclat harmonieux qu'une dernière étincelle fait encore vivre, quand l'imagination sait y souffler dessus. Que dut penser Paul lorsqu'il visita l'Acropole encore dans sa splendeur? Qu'il ait frémi d'indignation à travers ce monde de statues et d'idoles ou de pitié devant cette folie de l'homme adorant les dieux sculptés par son ciseau, je le veux bien. Mais n'éprouva-t-il que cela? Tout
1 On a pu voir à l'Exposition universelle (section des Arts libéraux), une fort jolie restauration du Parthénon, exécutée pour le musée d'Art métropolitain de New-York. Cette œuvre, d'un fini irréprochable, fait honneur autant à la science qu'à l'habileté de MM. Chipiez et Jolly, qui en sont les auteurs.
juif qu'il fut, et jeté ici aux antipodes du temple d'Hérode et de ce qu'un rabbin avait jamais entrevu dans ses horizons, faut-il croire que sa grande âme demeura insensible à une si éloquente manifestation de la beauté idéale dans la simplicité des lignes et l'exquise harmonie de leurs combinaisons? Je ne le pense pas. C'est parce qu'il comprenait vivement ces chefs-d'œuvre, qu'il sentit son cœur brisé en voyant un grand peuple mettre au service du polythéisme le plus grossier et de l'erreur la plus dégradante tant d'illuminations supérieures, tant de génie, tant de dons naturels, donnés du ciel pour une autre fin.
Peut-être, comme nous, aima-t-il à s'asseoir sur les marches du Parthénon et à chercher le secret des lois mystérieuses qui président à la distribution des faveurs divines parmi les peuples. Le feu sacré n'eût-il pas été plus glorieusement et plus utilement conservé ici que chez cette nation juive à la tête dure et au cœur sans générosité, qui le garda pour elle seule, impitoyablement scellé dans son tabernacle, et qui l'eût compromis s'il n'avait plu à Dieu de le maintenir malgré toutes les infidélités? Pourquoi le Messie n'a-t-il pas préféré notre race, marquée au signe de la générosité, de la franchise et du génie sous toutes les formes, à celle des sémites, plus amis du formalisme que de la vraie religion, sans charité, égoïstes, souvent trompeurs, vivant hors du reste de l'humanité, qu'ils méprisaient, orgueilleux endurcis dont le pharisaïsme devint la personnification suprême? Que
serait-il arrivé si le vrai Dieu avait parlé sur cette terre de Grèce où les philosophes, les poètes, les artistes, les savants , livrés à la seule inspiration de la nature déchue, ont eu de si beaux élans vers la lumière et créé tant d'œuvres immortelles? Je l'ignore. Le plan providentiel était autrement. Ce que je sais et ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que toutes les œuvres du génie écloses ici, si admirables qu'elles aient été, ne peuvent être mises en parallèle avec le rayonnement qu'un psaume de David jette dans l'âme. Oui, il y a eu, et il y aura toujours quelque chose de plus beau que toutes les gloires de la Grèce : c'est une âme connaissant le vrai Dieu et l'aimant. Ce rocher même de l'Acropole, piédestal du génie humain, où tous les grands hommes de la civilisation antique sont venus jeter leur cri d'admiration , est moins célèbre, moins populaire, moins lumineux que la roche affreuse du Calvaire. L'un a été embelli par l'homme, l'autre a été touché de Dieu.
C'est parce que Paul le sentait qu'il était pressé de le dire. Désireux de connaître ses originales théories , et d'ailleurs désœuvrés comme des hommes qui vivaient tout le jour hors de leurs maisons, les Athéniens le prirent et l'amenèrent à l'Aréopage pour lui donner l'occasion de s'expliquer publiquement. Descendons -y sans retard. Nous baiserons la pierre sur laquelle il ébaucha le plus beau discours qu'Athènes ait jamais entendu. A mon avis, rien ne révèle mieux toute la richesse du tempérament oratoire de notre grand apôtre
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que l'aisance avec laquelle il prit en cette occasion la note exacte de son auditoire , citant non pas les prophètes, qui n'étaient pas connus ici, mais les philosophes et les poètes qui étaient la suprême autorité du peuple littérateur.
Au moment où nous quittons l'Acropole, le P. Guillermin vient nous faire ses adieux. Il arrive du Pirée. Le bateau qui doit le prendre part demain. Nous regrettons de voir cet excellent ami, par respect excessif de la règle dominicaine, renoncer à poursuivre avec nous le voyage de Grèce et d'Italie.
L'Aréopage est la colline qui touche presque à l'occident de l'Acropole. Un rocher y termine d'une façon assez abrupte le renflement de terrain allant de l'ouest à l'est, entre le Pnyx et le temple de Thésée. On l'aborde par seize degrés taillés dans le roc et conduisant à une plate-forme, où trois bancs de pierre forment un rectangle ouvert du côté de l'escalier. On dit que le sénat de l'Aréopage tenait là ses séances. C'était le corps le plus vénérable d'Athènes. Ceux qui en faisaient partie avaient été archontes. La légende assurait que Mars avait dû se justifier sur cette colline du meurtre d'Hallirhotius, fils de Neptune, et Oreste de celui de sa mère. On y jugeait en plein air1. A vrai dire, si tout se passait dans l'étroit carré qui est devant nous, les juges ne pouvaient y être nombreux, et l'assistance devait se tenir hors de l'enceinte. Des
« Pollux, vu, 118.