GROTTES DE SOLITAIRES
huile entretenant sa lampe assaisonnerait ses aliments, que ses mains délicates devraient s'assujettir aux plus durs travaux, Ghrysostome alla demander à un vieux solitaire de le prendre sous sa direction. Quand on étudie de près les mœurs de TOrient, on constate que bien des privations, en apparence excessives ou même impossibles pour nous, y sortent peu de la vie ordinaire. Quelques herbes pour nourriture, la pierre dure pour lit, l'eau pour breuvage , l'usage d'un seul vêtement durant de longues années, le jeûne sous un soleil qui supprime la faim, sont ici le lot de la majorité des hommes. Jean, promptement formé à la vie de solitaire , s'enferma donc dans une de ces grottes vers 379. Il y passa deux ans sans se coucher, ne dormant jamais qu'assis et gravant dans sa riche mémoire les belles pages de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ses forces physiques ne furent pas au niveau de son énergie morale, et de violents maux de reins l'obligèrent à quitter la solitude pour se faire soigner chez lui. Dans cette caverne que j'examine au bout de ma lunette, il écrivit son admirable livre du Sacerdoce, le Traité de la Componction et son Apologie pour la vie érémitique. Quels hommes et quels temps!
A six heures du soir, il pleut et il tonne encore. Sommes -nous au déluge?
MOSQUÉE D'ABIB-EL-NADJAR 5i
Antioche, dimanche 15 avril.
Soleil radieux. M. Toselli a eu la bonté de nous ménager chez des Turcs un rendez-vous qui peut avoir son importance. L'iman et les protecteurs officiels de la mosquée Abîb-el-Nadjar doivent nous introduire dans ce sanctuaire musulman , le plus important d' Antioche, et où, d'après eux, se trouvent les tombeaux de plusieurs saints et en particulier les restes de Y Ami du Charpentier. En réalité, ils défigurent étrangement quelque reste de tradition primitive. D'après eux, Anna et Boulos, Jean et Paul, n'ayant pu prouver par des miracles leur mission divine, furent décapités. Les corps seuls sont ensevelis dans la crypte; leur tête est ailleurs. Deux autres disciples, Ghamaoun et Abîbel-Nadjar, y ont aussi leur sépulture. C'est ce dernier qui, avec son titre d'Ami du Charpentier, me préoccupe. Le charpentier est une désignation directe de Joseph ou de son divin fils, et on sait comment, à Antioche même, un rhéteur païen demandant à un chrétien illustre ce que faisait le Fils du charpentier, s'attira cette terrible et prophétique réponse : « II prépare un cercueil à ton maître. » Le maître était Julien, qui en ce moment même tombait sous les flèches des Parthes. Donc la tradition musulmane est que les
restes d'un et peut-être de plusieurs vaillants défenseurs de l'Évangile reposent dans cette mosquée, au fond d'une crypte. Ne s'agirait-il pas ici de saint Ignace, cet illustre Théophore qui se montra si courageusement l'ami du charpentier de Nazareth? Ce qui me fait émettre cette supposition, c'est que la mosquée en question semble correspondre à peu près au site du temple de la Fortune ou du Génie d'Antioche, mentionné par Julien dans son Misopogon, et par deux Antiochiens, Àmmien Marcellin et le rhéteur Libanius. Ce temple, le même que le Panthéon, était dans la vieille ville de Séleucus, à peu de distance du fleuve , et reproduisait presque les dispositions intérieures du Panthéon d' Agrippa à Rome. Or nous lisons dans l'histoire ecclésiastique1 que les ossements du grand martyr, laissés à demi brisés dans l'amphithéâtre de Rome par la dent des bêtes féroces, ce ces meules broyant le froment de Jésus- Christ, » furent d'abord déposés au cimetière qui était à la porte de Daphné , où , du temps de saint Chrysostome2, les fidèles allaient,, les vénérer, et de là transportés dans le temple de la Fortune, qui devint, sous Théodose le Jeune, vers 450, un sanctuaire chrétien. D'autres ossements de martyrs y furent pareillement ensevelis. Comme l'islamisme a toujours établi ses mosquées sur les plus célèbres sanctuaires deTÉglise chrétienne, je se-
1 Evagre, H. E., i, 16.
2 Oral., xlii, t. I, p. 507. Hieron. V, illust.} xvi.
rais fort désireux de constater, par des arguments plus décisifs, ce que j'avance comme une simple hypothèse.
Notre messe dite dans la pauvre petite chapelle des Latins, et notre âme un moment embaumée par tous les grands souvenirs de l'Église primitive, souvenirs des apôtres, des évangélistes et des prophètes d'alors, des martyrs, des docteurs, des conciles, des luttes religieuses pour la justice et la vérité, nous nous rendons à l'entrevue si gracieusement préparée. Dans le divan des deux frères protecteurs de la mosquée, l'élite de la société turque nous attend et nous fait un accueil des plus officiels. Le silence est la forme ordinaire qu'adopte l'éloquence des Turcs. Nous avons le temps de nous regarder et même d'observer un croquis de locomotive rouge et verte, dans le style de nos jeunes écoliers, qui orne la principale paroi de la salle. Je souhaite aux trois autres côtés du mur encore nus des exécutions plus artistiques que celle-là. Le café pris, le narguilhé et la cigarette poliment refusés, nous commençons à nous lasser d'attendre.
Or voici que des cris violents s'élèvent à la porte du divan, sur la terrasse, car nous avons été reçus dans la salle supérieure, le cénacle des anciens. Les deux maîtres de la maison se lèvent, l'iman les suit, et le tumulte n'en devient que plus formidable. Que se passe-t-il? L'employé subalterne, gardien de la fameuse crypte, résiste à toutes les instances et se moque des solennelles injonctions
qu'on lui adresse. Il déclare à haute voix qu'il tient du sultan la clef des tombeaux, et qu'il n'ouvrira que sur l'ordre du sultan. Cet ordre serait long à venir. En attendant, nos hôtes, leurs fils, l'iman, le caïmakam l'accablent d'injures, peut-être même d'arguments frappants , ce qui ne change rien aux dispositions morales du fanatique obstiné. Nous prions alors M. Toselli d'intervenir pour faire cesser une scène si violente, et nous déclarons que, puisqu'il y a un si invincible obstacle , nous n'irons pas à la mosquée. Mais nos Turcs croient qu'il est de leur honneur de nous tenir parole. Le gardien crie qu'il mourra martyr plutôt que de céder. Nous quittons la place.
A peine dans la rue, un émissaire nous annonce qu'on va enfoncer les portes de la mosquée et de la crypte pour nous conduire au tombeau. Après ce que nous venons de voir, il ne serait pas prudent d'envenimer le conflit. Les souvenirs du P. Basile poignardé et du prêtre grec pendu sont encore trop frais pour jouer avec le fanatisme de ces gens -là. Je me contente de recommander mon hypothèse à quelque voyageur qui passera à Antioche, quand le farouche gardien du tombeau aura disparu. Tout ce que j'ai su par M. Toselli, c'est que la crypte est profonde et qu'à la moindre crue de l'Oronte elle se remplit d'eau. Les ouvriers qui ont récemment réparé la mosquée prétendent que la construction primitive avait tous les caractères des édifices gréco- romains. Dans la partie haute, refaite plus tard, il y avait à l'intérieur de