MONASTÈRE ET GROTTE DE SAINT -PAUL
Le cintre renversé par le tremblement de terre de 1872, a complètement disparu. L'un des pilastres est fortement entamé. Ces splendides matériaux semblent se tenir à la disposition de qui veut les prendre. Une fontaine, peut-être l'ancienne Olympias, qu'Alexandre, au dire de Libanius, aurait ainsi appelée, parce qu'il en trouva les eaux aussi délicieuses que le lait de sa mère, porte également le nom de l'Apôtre. Cela s'explique par le voisinage du fameux monastère dont les ruines sont devant nous, au flanc de la montagne. Celui-ci fut bâti près des grottes que la tradition indiquait comme ayant abrité l'apôtre des Gentils. L'une d'elles se voit encore en face de la porte principale du couvent. Sur les deux rives d'un ravin peu profond, on retrouve la naissance d'une voûte qui longeait la façade du monastère et le rattachait à la grotte. Les ruines que nous abordons sont tellement confuses , qu'il est impossible de s'y hasarder, et par suite d'y rien reconnaître. Des secousses périodiques y ont tout bouleversé et brouillé. C'est probablement près de ces cavernes de saint Paul que les catholiques, chassés de leurs églises par Valens, se réunissaient en plein air quand, sous la conduite de Flavien et de Diodore, ils se plaisaient à affirmer leur foi orthodoxe en chantant les louanges de Dieu et en écoutant ses divins oracles sous la pluie, la neige et les ardeurs du soleil1.
1 Théodoret, H. E., iv, 24; Vita Pair., n.
Notre Voyage aux pays bibliques. III — 3
74 LA COLONNADE DHERODE
La route que nous prenons pour revenir à la ville va en ligne droite, à travers quatre kilomètres, jusqu'au point où nous avons retrouvé ce matin la porte de Daphné. Ce fut la belle rue ornée d'un double rang de portiques dont il a déjà été question. Des colonnes se retrouvent encore couchées çà et là dans les jardins que nous longeons. A vrai dire, cette large route, couverte de cailloux, est si détestable, qu'on peut, en invoquante même raison qui détermina Hérode à la faire paver de magnifiques dalles blanches (tjv yàp Sùsêaroç), souhaiter qu'un pacha quelconque la fasse au moins épierrer. En outre, elle se trouve absolument envahie depuis hier par l'Onopniétès, et il faut moins songer à admirer la belle nature qu'à se tirer comme on peut du nouveau lac où nous venons d'entrer.
Néanmoins je propose à mes amis mes vues définitives sur la vieille Antioche, et nous les discutons chemin faisant. Puisque, d'après Strabon, la ville se divisa en quatre quartiers distincts, chacun avec ses remparts, mais tous définitivement enfermés dans une enceinte commune, voici comment j'entends la situation respective des quatre villes.
La première et la plus importante fut bâtie par Séleucus, près du fleuve1, pour éviter les eaux qui, aux jours d'orage, descendaient de la montagne et menaçaient d'entraîner avec elles tout ce qui était sur leur passage. Toutefois il faut bien admettre que la montagne fit aussi partie de la ville ,
1 Malala dit : « 'Ev tyj TtsSiaSt toO aOXtovoç. »
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car Antioche ne fut bâtie en ce lieu que pour s'appuyer sur TOronte au nord et le Silpius au midi. Deux torrents, le Phyrminus ou Onopniétès au levant, et le Zoïba au couchant, débouchant aux deux extrémités de la montagne, devaient défendre, comme une fortification naturelle, les deux remparts qui, du Silpius au fleuve, achevaient de protéger la ville. On retrouve encore des restes de celui de l'orient, non loin du cimetière latin, dans la direction de l'Onopniétès. La maçonnerie en est tout à fait semblable à celle des fortifications de Séleucie, et il est naturel de les faire remonter à Séleucus, le fondateur de la ville.
Sans doute l'enceinte de cette Antioche primitive fut vaste, si nous observons le carré qu'elle occupait; mais on ne doit pas oublier qu'elle était destinée à recueillir la nombreuse population d'Antigonie, ville de soixante-dix stades de pourtour, que Séleucus avait résolu de transplanter ici. Les premiers habitants s'établirent dans la plaine le long du fleuve, tandis que les soldats occupèrent le Silpius ou l'Acropole , et ainsi dans cette première ville il faut en trouver deux, la ville basse, riche et populeuse, la ville haute ou Acropole, Iopolis. C'est le seul moyen d'expliquer les affirmations de Strabon et des autres qui, parlant de Tétrapole et de quatre villes, ne mentionnent que trois fondateurs. Au reste, il arriva que, les habitants se multipliant très vite et les Juifs accourant en masse pour y jouir des privilèges octroyés par Séleucus, les deux villes se rapprochèrent rapidement,
se rencontrèrent et même devinrent insuffisantes.
Callinicus résolut alors d'ajouter à la première enceinte une seconde montagne avec le fragment de plaine qu'elle dominait au levant de l'Onopniétès et de son rempart. Ce fut là la troisième ville. Elle était limitée au nord par le bras de l'Oronte aujourd'hui desséché, dont nous venons d'observer et de relever soigneusement la direction. Si Mùller eût visité Antioche , sa carte aurait été tout autrement conçue et plus en harmonie avec les données topographiques qui subsistent encore.
Gomme l'espace manquait toujours , Antiochus IV Épiphane, ou peut-être Antiochus III le Grand, fit bâtir la quatrièm eville dans l'île formée, comme je l'ai dit, par deux bras de l'Oronte. Celui qui sert actuellement de lit au fleuve fut en partie creusé pour la défendre au nord, et l'autre l'enveloppa au sud tout en couvrant, comme précédemment, les remparts de la ville de Callinicus. Voilà, semble-t-il , l'explication la plus naturelle du nom de Tétrapole donné à Antioche. LeNahr-el-Koassieh, que l'Oronte reçoit à deux à trois cents mètres de l'ancienne bifurcation, avait préparé d'avance une déviation partielle du fleuve dans la direction qu'il suivait lui-même.
Nous savons en outre que la grande île dont nous venons de reconnaître la place, en la traversant dans toute sa longueur, était abordée par cinq ponts munis de tours. Les ruines de l'un d'entre eux sont encore visibles au bord de l'Oronte actuel, non loin de l'ancien cirque. Seul le palais
royal, accosté par les belles avenues dont nous avons parlé, occupait un quart de la nouvelle ville et constituait son principal ornement. Les autres édifices publics étaient dans la cité ancienne. Les temples de Pan, de Vénus, d'Esculape, de Mars, de Bacchus, se groupaient en partie, comme à Athènes, sur les flancs de la montagne. Le théâtre !, successivement agrandi par Agrippa, Tibère et Trajan, et l'amphithéâtre pour les gladiateurs, s'y trouvaient aussi. Libanius observe qu'ils étaient quand même assez près de partout pour offrir aux citoyens les spectacles les plus variés, sans les obliger à un déplacement considérable. Plus au centre de la ville et en descendant dans la plaine était le Coesarium, souvent détruit et transformé, mais dont la coucha ou partie semi-circulaire, servant de tribunal, subsista toujours, avoisinée par le Plèthre et par un Xyste 2. Plus bas encore et au point d'intersection entre la grande avenue des colonnades et la rue qui allait du pied de la citadelle au fleuve, était le plus célèbre des Tetrapylum abritant l'Omphalos, sur lequel reposait une statue d'Apollon assis. Quand l'Onopniétès était en fureur, il jetait ses eaux jusques-là, et nous venons de constater qu'il sait y arriver encore. Tibère
1 Liban. Orat. xi. Antiochic. « Tb vizo tw opet ôiarpov. »
2 C'est là que M. Toselli croit avoir mis à jour les promenoirs du théâtre, en dehors de la scène, tels qu'on les voit représentés sur l'antique plan du théâtre de Pompée à Rome. Mais il est évident que ces galeries peuvent trouver une place plus naturelle dans l'un des trois édifices que j'énumère ici.
y avait enterré quelques talismans pour arrêter ses invasions. Si M. Toselli, qui doit faire exécuter des fouilles sur ce point même où nous passons à l'instant, vers l'entrée de la ville, venait à les découvrir, il rendrait service à la science. A ce Tetrapylum se rattachaient le Forum et quelques édifices publics, Muséum et Basiliques diverses, dont les restes sont exhumés de temps en temps par les chercheurs de pierres ou de trésors. On a trouvé un peu à notre droite, et par conséquent au nord de la rue des Portiques , deux superbes colonnes en diorite porphyroïde de sept mètres de long et soixante centimètres de diamètre, et plus loin dans la même direction, mais en inclinant vers le couchant, d'autres colonnes de marbre blanc. Il est regrettable que pas une seule inscription ne soit venue éclairer et fixer nos hypothèses. J'imagine toutefois que ces ruines appartenaient aux édifices voisins du Forum. Un autre monticule, dans l'axe de la rue descendant de la citadelle, mais assez près de l'ancien bras du fleuve, correspond peut-être au Nymphéum. Le propriétaire, convaincu qu'il y a des trésors cachés, a interdit d'y faire des fouilles. On y trouverait sans doute enfouies les restes de l'antique coupole de marbre au milieu de colonnes brisées, et peut-être quelques-unes des statues qu'elle abritait.
Enfin un dernier tumulus, plus vaste encore et que nous avons remarqué à cinq cents mètres de la porte de Saint- Paul, dans l'ancienne ville de Callinicus, au nord de la rue d'Hérode, pourrait
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correspondre à la fameuse église octogonale dont j'ai déjà parlé. La mosquée Abib-el-Naddjar, près de laquelle nous passons en arrivant chez nous, est -elle l'ancien Panthéon et le temple de la Fortune d'Antioche? La Tekkèh , que nous laissons à gauche, fut- elle l'église ancienne (7uaWa), dont il est si souvent question dans l'histoire d'Antioche chrétienne? J'ai émis toutes ces hypothèses. Si elles sont fondées , la rue où se terminent nos discussions archéologiques a peut-être pris la place de celle du Singon, où saint Paul prêcha.
Il est nuit close quand nous rentrons au couvent. Cachir allume sa lanterne monumentale, et nous allons dîner chez le consul, où un peu d'agréable conversation, d'esprit français et d'excellente cuisine nous font agréablement retrouver la patrie. Que Dieu bénisse cette jeune et intéressante famille! On ne saurait être ni plus hospitalier ni plus français.
Lundi, 16 avril,
A six heures , après avoir une dernière fois célébré le saint sacrifice sur cette terre où jadis l'Esprit de Dieu fit des prodiges pour le développement de son Église, nous prenons congé de nos hôtes.
80 DEPART D'ANTIOGHE
Des curieux nous attendent en foule aux portes de la ville pour nous voir partir. Sur ce pont où nous nous arrêtons pour voir l'Oronte battre de ses flots boueux les vieilles arches romaines , Barnabe, Paul, et les hommes apostoliques sont passés, ayant au cœur le feu sacré qui devait brûler et changer la face de la terre. Cette pensée nous tient un moment immobiles en ce lieu, la seule relique à peu près certaine qui ait vu nos origines chrétiennes. Avec tristesse nous saluons au-dessus de la foule misérable, à l'œil sauvage ou idiot, aux vêtements sordides, à la langue barbare, qui a supplanté la vieille population spirituelle, luxueuse, cultivée d'Antioche, les grands souvenirs de Barnabe, Jean Marc, Jude Barsabas, Silas, Simon le Noir, Lucius de Cyrène, Manahen, Paul, Pierre, Luc , Evodius , Ignace entre ses deux diacres Philon et Agathopode , marchant au martyre et se retournant d'ici vers son troupeau pour lui dire : (( Je vais aux bêtes de Rome, mais je te laisse pour évêque Jésus-Christ! » Théophile, Babylas, Chrysostome, sans parler de tant de martyrs et de pieux confesseurs de la foi qui ont prêché et glorifié Dieu au pied de ces monts. Ce rapprochement du passé et du présent nous donne un vif serrement de cœur, et, levant instinctivement nos mains au ciel , nous disons avec Virgile :
Multa dies variusque labor mutabilis aevi !