‹ Notre voyage aux pays bibliques (volume 2)Chapitre 61 sur 216 · LE TAURUS · texte numérisé non relu

LE TAURUS

des merveilles à notre retour. Nous prenons acte de sa parole, et nous partons pour Adana. A droite, la voie ferrée côtoie un pan de vieux mur que de loin nous avions déjà vu se dresser au milieu des champs. C'est, je crois, un des jalons qui devraient guider quiconque veut faire ici des recherches sur le site et les souvenirs de vieille ville. On appelle cette ruine la tour de Sainte -Hélène. Ces briques romaines sont-elles les restes de quelque cirque ou d'une construction chrétienne? Nous ne saurions le préciser. Sur notre gauche, le panorama du Taurus se déroule dans toute sa splendeur. Vers le soir, ces grandes montagnes ont des teintes ravissantes. Au sommet, les neiges scintillent sous les derniers rayons du soleil; plus bas des masses rocheuses se dessinent en tons violacés d'une inimitable harmonie et rejoignent, là où la terre est boisée, une longue ligne sombre qui , du levant au couchant , sert de soubassement à l'immense massif. Par intervalle, des échancrures à pic semblent taillées pour servir de monumental escalier à des géants qui habiteraient ces inaccessibles hauteurs. Sur un autre point du paysage, une gracieuse dentelure de crêtes régulièrement festonnées ondule sur le ciel bleu , tandis que, plus près de nous, des collines cultivées s'élèvent graduellement et vont s'appuyer au Taurus comme d'immenses contreforts. A leur versant méridional, et non loin de nous, de petits villages sont dispersés çà et là, comme autant de centres de vie agricole où quelques Européens, des porte -chapeaux, comme disent les Turcs, n'ont

pas craint de s'installer. Jusqu'à Adana la plaine est soigneusement cultivée, phénomène rare en Orient , et que du fond de notre wagon nous nous prenons à admirer.

A six heures, nous arrivons chez les PP. Jésuites, escortés non par les jeunes élèves qu'ils nous avaient dépêchés à la gare et que nous n'avons pas reconnus, mais par un policier qui a grande envie de nous soutirer un baghchich. Le terrible protecteur de l'ordre public n'admet pas qu'on voyage sans passeport; et, comme nous avons l'air de ne pas comprendre ses susceptibilités, il s'est juché sur le siège de notre voiture, à côté du cocher, pour continuer la série de ses récriminations auprès du P. Chartron, l'aimable supérieur de la communauté, auquel nous laissons le soin de reconduire :

Il lui fallut à jeun retourner au logis.

Adana, jeudi 26 avril.

Le zèle religieux est beau à voir de près. Le plus souvent il vit dans l'héroïsme tout naturellement et comme sans paraître le soupçonner. Ici trois sujets d'élite, chargés d'une laborieuse fondation, se condamnent à garder tous les jours, du matin au soir, des enfants rebutants, sans recon-

naissance et aussi frustes qu'on les puisse imaginer. Ils leur apprennent à épeler, à chanter et à prier. Peut-être à force de patience tireront-ils de ces méchants gamins quelque homme honnête, des citoyens laborieux , de bons chefs de famille, sinon de vaillants missionnaires. En tout cas, ayant montré ce qu'ils valent comme éducateurs, ces bons religieux obtiendront finalement le droit d'avoir une maison plus importante où ils recevront les enfants de la classe dirigeante, et ils feront alors le bien en commençant par en haut, ce qui en Orient réussit toujours mieux qu'en commençant par en bas. Jusqu'à présent ils ont lutté pour vivre. La police turque a monté la garde devant leur porte , voulant interdire aux élèves d'entrer. Ceux-ci n'en sont pas moins passés entre les jambes et les sabres des policiers. L'attrait du fruit défendu est considérable, mêmeàAdana. Bientôt des centaines d'enfants ont voulu aller là où les soldats défendaient d'entrer, et les soldats impuissants ont capitulé.

En attendant, les bons Pères sont mal logés. Il y a aussi loin d'ici à leur maison de Beyrout, que de l'enfance à l'âge mûr. M. Vigouroux est installé dans la bibliothèque, le P. Guillermin au divan, et moi dans une chambre éclairée par huit fenêtres, beaucoup plus qu'il n'en faut, quand elles ne ferment pas. Mais nous trouvons de la joie à souffrir un peu avec ceux qui souffrent toujours. Il me souviendra longtemps des heures délicieuses que nous avons passées là, dans les rapports de la plus parfaite cordialité avec des

hommes intelligents. Ils ont abrité chez eux, pour assurer sa persévérance, un prêtre Arménien schismatique récemment passé au catholicisme. Ce vieillard a quelque culture intellectuelle. Il est même poète, et le P. Supérieur nous traduit mot à mot, à mesure qu'il les débite, quelques-unes de ses compositions qui ne manquent pas d'intérêt. Un prêtre grec vient aussi dire sa messe dans la maison. Les bons Pères se font tout à tous pour sauver tout le monde à Jésus -Christ.

Nos soirées sur la terrasse étaient le meilleur moment du jour. On ne pratique guère ici le précepte du Deutéronome qui recommande de mettre une balustrade autour de son toit, pour éviter que, quelque imprudent venant à tomber, le propriétaire n'ait la responsabilité de sa mort1. Comme elles manquent à peu près toutes de parapet protecteur, nous sommes admis à voir très directement pourquoi et comment ces terrasses sont la moitié, sinon le tout de la maison orientale. C'est là qu'on vient respirer l'air, boire le soleil, prier, manger, dormir. C'est là qu'on étend le grain, les raisins et les figues pour les sécher. Le voleur ne saurait y atteindre pour rien dérober. Un rouleau de pierre, vieux fût de colonne qui a jadis orné quelque temple , y demeure en permanence , et après la pluie on le promène sur la couche de terre glaise mêlée de cendre qui remplace la chape de ciment sur ces voûtes rudimentaires. C'est là que l'herbe

1 Deut., xxii, 8.

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