GAR-BI
celui qui, dans le conte arabe, disait : « Sésame, ouvre-toi! » La foule s'ouvrit et en criant : « Gar-bi! Gar-bî! », elle nous présenta un bancroche en baillons. C'était l'interprète tant désiré. Gar-bî sait, en effet, une douzaine de mots français et autant d'italien. En outre, il en a un dans cette dernière langue, ou dans les deux réunies, qui supplée à tous les autres. Son exclamation favorite est : Duon! buon! et il en abuse visiblement. Nous lui demandons où est l'hôtel de Iieylan. 11 parait que c'est le taudis devant lequel nous sommes arrêtés. Nul de nous ne l'avait soupçonné. Que l'on se représente le bougo le plus infect, non pavé, sans autre mobilier qu'une cruche d'eau, trois chaises etiiii*; large planche fixée dans le mur en guise de divan : voilà l'hôtel ou plutôt le oafé de Beylan. Nous observons à Gar-bi que ce n'est pas convenable, et qu'il doit y avoir mieux dans une ville de quatre mille âmes. II déclare que c'est là un excellent hôtel, une perfection et presque un idéal dans l'espèce : « Buon! buon! autre, yoh! » dit-il énergiquement, avec un signe négatif qui nous enlève tout espoir. Donc coucher danréduit ou dehors, telle est l'alternative. Mais le souper? Il n'y en a pas.
C'est par ici qu'Alexandre, cherchant l'armée de Darius, s'aperçut qu'il l'avait manquée, et se détermina à revenir sur ses pas pour lui livrer bataille à Issus. Je doute fort que le conquérant macédonien ait eu alors plus de préoccupations que nous en si piètre occurrence. Cependant ce
A I/HOTEL DE BEYLAN
qu'il y avait d'imprévu et d'embarrassant dans notre affaire excitait un peu mon amour-propre et beaucoup notre hilarité. Sans perdre un moment, je me transforme en fourrier et, s'il y a lieu, en Vatel. « Allons, mon brave Gar-bi, en avant et aux provisions! » Cette résolution généreuse parait rassurer mes deux compagnons qui, sans plus de façon, s'installent au cabaret, ouvrent leur bréviaire et attendent, en sanctifiant ainsi un lieu si profane, la manne que je ne puis manquer de leur apporter.
Un quartier d'agneau, pendu à un magasin et que j'ai aperçu en arrivant, est vite acheté. Malheureusement on lui aplatit les os avec un caillou dégoûtant ramassé sur la route, et une foule de spectateurs, malgré mes objurgations, s'empresse de le bourrer d'ail en se servant des doigts faute do lardoire. Gar-bî me rassure en criant : « Buon! buon! » Pour lui c'est plus quo parfait. Il triomphe, et surtout il espère. Au reste, je me dis que le feu purifiera tout. Le feu, c'est la fournaise d'un boulanger. Sans plat, et après lui avoir ménagé une place au milieu des cendres, le tendre agneau est mis au feu. On le retirera sans doute carbonisé. Le plus sûr dès lors et le plus propre sera d'acheter des œufs.
Encore si le pain était acceptable. Le mitron chez qui nous sommes en fabrique sous nos yeux, mais de quelle façon! C'est de la farine détrempée qu'il passe par le four quelques minutes et qu'il livre toute chaude à la clientèle. Manger de cette étrange galette, peu cuite et
A L'HOTEL DE BEYLAN
toute chaude, serait certainement nous mettre à mal pour cette nuit. Gar-bi juge que ce serait se mettre à bien s'il en mangeait lui-même, et, malgré mes protestations, il élargit sa chemise en guise de sac à provisions, et y engouffre undouzaine de ces chers petits pains qu'il près sur son cœur : Buonl buon! dit-il avec une joie délirante. Évidemment le coquin prépare son souper et non pas le nôtre. « Des œufs, lui dis -je, des œufs! » Et tandis qu'il me livre à un compère pour ce nouvel achat, lui se charge de garder la viande, tout en couvant d'un œil de convoitise la galette brûlante qui, en contact avec sa peau, lui donne de violentes suffocations. Enfin j'ai des œufs, de la galette marine, une salade, des citrons et do l'huile; c'est plus que je n'espérais. Triomphant j'arrive à l'hôtel Saïd; c'est le nom de notre mémorable gîte, à en juger par une inscription française crayonnée au-dessus du divan par quelque voyageur aussi dépaysé que
nous.
J'étais parti depuis une beure, la nuit était noire, mes deux amis commençaient, parait-il, à se préoccuper do leur fourrier, et poursuivaient leur bréviaire. Moi, jo me préoccupe de Gar-bi, qui n'a pas encore paru, et, soupçonnant l'affreuse réalité, jo vole au four, où le misérable était en train de soigner notre rôti en mangeant la bonne viande et nous réservant très poliment les os et les peaux. Une correction en forme était urgente; il l'eut malgré ses cris de : « Buon / buonl faits pour désarmer tout autre bras que
Vr
A L'HOTEL DE BEYLAN
celui du cuisinier à qui un chien enlève le meilleur plat du festin. Mon criminel est dès lors condamné à marcher devant moi, portant piteusement dans ses mains les restes de son méfait. Peut-être sous ces peaux flottantes et autour de ces os dénudés aura-t-il encore laisse quelque chose pour mes amis. Mais voici que sur la route Gar-bî a hélé son fils. Est-ce pour le rendre témoin ou complice de son crime? Hélas! tandis que l'on m'offre une troisième sorte de pain, aussi détestable que les deux autres, mon scélérat a encore disparu. C'est derrière moi qu'il se cache pour achever, avec son jeune gars, l'exécution du rôti. Il paraît que certaines tentations sont irrésistibles. Que faire? Me passer de Gar-bî? Mais c'est l'interprète, et sans lui qu'allons-nous devenir? Nous mangerons des œufs et un potage à l'ail que je prépare dans une immense marmite dont le couvercle va devenir notre soupière. C'est avec des cuillers à café qu'il nous faut puiser dans l'inépuisable gamelle. y cherchant, tour à tour et au petit bonheur, quelques fragments de galette détrempée dans la liaison à l'œuf qui est mon incontestable triomphe.
Il va sans dire que les spectateurs et, disonse à notre éloge, les admirateurs ne nous font point défaut. Nous sommes en Orient et dans un café. En nous trouvant ainsi installés devant une marmite, avec trois verres, une gargoulette et une table boiteuse, seuls ustensiles recueillis ou empruntés chez les voisins, dans un milieu
PASSAGE DE BEYLAN
si absolument turc, en face du coquin Gar-bî et d'une foule qui doit être à son niveau, aux prises avec un dîner de ma façon, un besoin irrésistible de rire s'empare de nous, et rien n'a été plus gai que le reste de cette soirée aux portes de Syrie, Pylse Syriae, ce passage célèbre où jadis les grands capitaines, suivis de leurs armées, prenaient leurs sanguinaires et suprêmes résolutions. A dix heures, nous avons poliment congédié les spectateurs en les conduisant par le bras jusqu'à la porte, attendu qu'ils ne voulaient pas nous comprendre autrement. Ayant mis nos revolvers à côté de nous, nous dormons au bruit du tonnerre qui n'a pas cessé de remuer les échos de la montagne toute cette nuit.
Antiochc, 13 avril.
C'est seulement à six heures du matin qu'il a
été possible de quitter Iieylan. Quelle folie de nous avoir laissé prendre une \<>iture pour aller là où il n'y a pas de route! A peine étions-nous au bas du col, que, tournant à droite, nous sommes allés, à travers champs, dans la direction d'Antiochc. Pierres, fondrières, buissons, torrents, rien no manque à la plaine déserte qu'il faut traverser six heures durant. De pont sur les cours d'eau, il n'en existe pas, et, s'il s'en trouve un, vous pouvez être sûr que, par aucun do ses côtés, il ne se relie à la terre ferme. L'arche, isolée au milieu des eaux, prouve un
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ANTIOCHE
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bon mouvement qui est demeuré à l'état d'intention. Il faut alors grimper sur les épaules de notre Turc et traverser ainsi le torrent, car la voiture aura assez de peine à passer vide, les deux rives étant d'ordinaire à pic et la vase très profonde. Plus d'une fois même, il nous faut faire le sauvetage du coche, et alors ce n'est pas assez du zaptié, des cavaliers qui passent, des Circassiens qui sont dans les champs, des cordes que l'on ajuste pour repêcher le véhicule. Pendant cet exercice imprévu, nos chevaux paissent dans les blés du voisinage.
Au reste, pas de souvenirs importants sur la route. A noire droite, deux châteaux en ruine, datant des croisades; à notre gauche, deux tumuli non fouillés, avec des vaches et des brebis qui paissent sur les trésors dont ils sont dépositaires, et un khan à peu près détruit, c'est tout ce que nous avons remarqué pendant les trois premières heures de marche. Cependant, nous laissons bientôt à gauche, miroitant dans le lointain, le lac d'Antioche ou mer Blanche, Ah Deniz, comme dit notre Turc, et les sinuosités du Mêlas, qui en sort pour aller se jeter dans l'Oronte, à quelques kilomètres d'Antioche. Une heure encore de marche, et devant nous, mais dans le lointain, entre l'Amanus au nord et le Casius au midi, dans un splendide vallon traversé de l'est à l'ouest par l'Oronte, fertile comme les terres d'alluvion et rafraichi par les courants qui s'établissent dans ces gorges larges et profondes, sous un ciel de saphir, sur un fond
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ANTIOCHE
de montagnes sombres et couronnées de fortifications, se dressent les minarets d'Antioche, tandis qu'à travers les arbres on entrevoit ses blanches maisons. Le voyageur retrouve souvent en Asie, et même en Grèce, où l'on plaçait les villes au pied des hautes montagnes, quelque chose d'analogue à l'effet grandiose que j'admire ici; mais je doute que nulle part le tableau soit plus gracieux et plus séduisant. 11 y a dans ce contraste de la grande montagne abritant et protégeant la petite ville, l'œuvre de la nature dans sa sauvage majesté et l'œuvre de l'homme dans sa beauté un peu coquette, quelque chose qui saisit fortement l'âme et la met en admiration.
Aussitôt nous nous déterminons à achever la route à pied, pour mieux jouir du splendide paysage. Du reste, n'est-ce pas à pied que tant de fois les apôtres arrivèrent à Antioche f i moyens de locomotion dans l'intérieur des ter étaient rares alors comme aujourd'hui, et ni le cheval, ni les chars, ni la litière, n'étaient pour les pauvres gens. Imitons-les au moins en terminant notre ('tape. Certainement Paul venant de Tarse, et Barnabe qui était allé l'y chercher, sont passés par cette voie romaine dont nous suivons la trace. Le pont par lequel nous entrons dans la ville est le même qui existait en ce temps-là.
C'est chez les PP. Capucins que nous recevons l'hospitalité. Le personnel du couvent se compose d'un religieux et d'un frère cuisinier. Ils ont pour auxiliaires un instituteur maronite et
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ANTIOCHE
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un petit serviteur, le jeune Cachir, qui parle turc et va enfin nous servir d'interprète. Le bon P. Modeste, un Italien à l'âme ardente et au caractère très ouvert, se trouve ici fort malheureux. Il ne sait pas un mot d'arabe, encore moins de turc, en sorte qu'il lui faut diriger un troupeau dont il n'entend pas la langue. C'est pourtant un homme apostolique. On l'a transporté de Trébizonde à Antioche, sans prévoir que, s'il savait là-bas prêcher en grec, ce n'est pas une raison pour qu'il puisse prêcher en arabe ici. Le don des langues n'ayant peut-être jamais été le don de parler dans tous les idiomes, et en tout cas ne paraissant plus entrer dans le plan providentiel du christianisme moderne, il s'ensuit que le P. Modeste, quoique d'un très heureux tempérament, se morfond ici. Les Carmes d'Alexandrette lui ont envoyé le P. Ambrogio, pour entendre les confessions pascales. La ville où fut créé et donné le nom de chrétien, et qui devint le premier centre de l'Église affranchie du judaïsme, ne compte guère que cent dix catholiques grecs ou latins et en tout trois cents chrétiens sur une population de vingt mille âmes. Avec un empressement fraternel, le P. Modeste met à notre disposition ce qu'il possède. Les célèbres anguilles de l'Oronte, accommodées de diverses façons, font le premier, le second et le dernier plat. Nous avons du pain convenable et de braves gens qui nous accueillent, c'est l'essentiel. Malheureusement, et c'est là le sort de ceux qui voyagent en Orient, nous ne trouvons